Résumé L. Hetzel

Les conférences du CUEM. Conférence n°6, du 17 juin 2014 à l’Amphithéâtre Roussy, Campus des Cordeliers — 15, rue de l’Ecole de Médecine 75006.

Ludovic Hetzel : L’émancipation révolutionnaire des travailleurs (euses) selon Marx.

Michel Gruselle introduit brièvement la réunion, la sixième et dernière de cette année. Il annonce, pour l’année prochaine, un cycle semblable de six conférences pour lesquelles l’Université a validé la réserva­tion de cet amphithéâtre. Le programme sera publié prochainement sur le site du CUEM en cours de lancement. La conférence de notre ami Ludovic vient au moment où les cheminots illustrent concrètement la lutte des classes par une grève reconduite démocratiquement chaque jour. Au bout d’une semaine, le besoin de solidarité active se fait sentir et nous vous appelons à la concrétiser par un don de soutien qui leur sera transmis demain lors d’une rencontre avec leur syndicat CGT à Jussieu.

Ludovic Hetzel, est professeur agrégé et docteur en philosophie. Ancien élève de l’ENS, il a créé le sémi­naire « Lecture de Marx« . Sa thèse (2009) « Commentaire suivi du Capital (Livre I). Contribution à l’étude de la dialectique matérialiste chez Marx » paraîtra aux Éditions sociales en octobre 2014. Son contenu a fait l’objet d’un article « La dialectique matérialiste dans le Capital : Quelques pistes pour rouvrir un vieux chantier » (Actuel Marx, no 51, 2012) et nous l’invitons à revenir ici l’année prochaine pour nous en parler. Cette année, il a donné une conférence sur le Livre I du Capital au Séminaire « Marx au XXIe siècle » dirigé par J. Salem (23 novembre 2013), conférence que vous pouvez visionner sur le site des « Films de l’An-2 » (Vimeo).

La conférence d’aujourd’hui n’est pas filmée mais vous en aurez un résumé sur le site.

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Ludovic Hetzel remercie les invitants et souligne que les tensions sociales s’aiguisent depuis l’élection de Hollande. Il souhaite que la grève des cheminots aille le plus loin possible et remar­que que la reconduction quotidienne de leur grève en assemblée générale évoque le concept d’auto-organisation ouvrière chez Marx.

Parler de Marx revient au goût du jour, surtout depuis la crise de 2008 qui a suscité toute une série d’exposés, de conférences, de livres, etc. Pour la première fois depuis longtemps, Marx est au programme de l’aggrégation de philosophie. Marx est en effet connu comme philosophe, éco­nomiste, ou même sociologue, mais on parle peu de son projet politique.

Marx avait un projet politique qui n’est jamais discuté. Après sa mort et au XXe siècle, plusieurs expériences politiques se sont réclamées de lui : la social-démocratie, la Révolution russe, le stalinisme, etc. et les débats qu’elles ont suscité ont obscurci le projet initial. Celui-ci était centré sur l’idée « d’auto-émancipation« , un concept qui doit être replacé dans son contexte politique, et qui pose quatre problèmes théoriques.

(1) D’un point de vue général : comment articuler la logique de fer du Capital avec la possibilité de lui résister, voire de s’en libérer? Aujourd’hui, le Capital semble tout-puissant, malgré – ou à cause de – la crise qui le fait paraître encore plus puissant. Il jette les gens au chômage, provoque des guerres, intègre à son système de nouvelles régions du monde, etc. Quelles sont ses failles? On ne peut se contenter de quelques fissures ou interstices. Pour changer les choses, il faut une logique puissante. Les concepts marxiens permettent-ils de l’apercevoir?

(2) La conception marxienne des libertés concrètes est basée sur une idée de l’activité, ou plutôt de l’auto-activité, qui implique d’articuler deux choses : (a) la spontanéité et (b) l’action politique. Si l’on se base uniquement sur la spontanéité (anarchie, révoltes), on n’accumule pas l’expérience politique. Si l’on fait confiance exclusivement à l’action politique, on surestime et on fétichise l’organisation et on en vient rapidement aux organisations bureaucratiques. La position de Marx par rapport à ce dilemme consiste à privilégier la spontanéité (a), sans nier cependant l’utilité des organisations politiques (b), mais celles-ci n’ont qu’un rôle provisoire.

(3) Comment le prolétariat, les travailleurs, peuvent-ils conquérir le pouvoir politique? La répon­se de Marx se rapporte à la dictature du prolétariat qu’il envisage de façon non-étatique.

(4) Comment articuler l’organisation de la classe ouvrière et le rôle du Parti communiste? Les expériences du XXe siècle ont abouti aux partis staliniens. Un retour à Marx implique de com­prendre qu’il accorde au Parti communiste un rôle très circonscrit et en même temps décisif.

Première Partie : genèse des concepts marxiens

Au moment des Manuscrits de 1844, Marx a déjà des convictions communistes mais il n’est encore engagé dans aucune action idéologique ou politique. Son propos est de constituer une anthropologie matérialiste. L’homme fait partie de la Nature mais se distingue des animaux par le travail. La toute première caractéristique de celui-ci est d’être une activité libre qui libère des contraintes associées aux besoins physiques vitaux (nourriture, vêtements, habitation, etc..). Cependant, l’humanisation commence avec la satisfaction de besoins d’ordre supérieur et non plus de ces besoins primaires. La seconde caractéristique du travail, c’est qu’il permet de produire joyeusement. S’agit-il d’un reliquat de « liberté métaphysique »? Non, car le travail est pensé en tant que « production-action ».

D’où l’analyse du travail aliéné. Dans celui-ci, le travailleur est privé du produit (libre) de son tra­vail (libre). Le concept d’aliénation est indissociable de la conception que Marx se fait du travail libre.

L’étape suivante est liée à l’Idéologie Allemande. L’histoire illustre le développement continuel des forces productives et le fait qu’elles entrent en contradiction avec les rapports de production. Le résultat est une nouvelle société. D’où l’évidence de l’historicité des sociétés humaines.

(1) Ici, on doit se demander ce que devient l’idée d’auto-activité dans l’Idéologie Allemande. Les hommes sont déterminés par leur position dans une classe sociale  qui trace le chemin de leur vie. Les individus sont les rouages passifs de l’Histoire, et pourtant, le « travail libre » n’a pas disparu, car « les forces productives sont […] dues à l’action des individus. » Ces forces productives sem­blent de plus en plus autonomes et indépendantes des individus et pourtant le mécanisme par lequel elles deviennent autonome ne « gomme pas » les individus. De même, les « rapports de pro­duction » sont également des produits de l’action des individus qui les re-crééent chaque jour. Cette explication nous montre donc les individus écrasés alors que c’est leur activité propre qui est à l’origine du mécanisme qui les écrase. Selon Stirner, les classes sociales préexistent par rap­port aux individus qui les constituent. Marx rejette cette idée et polémique avec Stirner : c’est bien l’activité des individus qui est à l’origine des classes. Une classe est une classe dans la mesu­re où elle résulte de l’activité des individus qui la composent et particulièrement des activités liées à la lutte des classes.

(2) Question suivante. Dans l’Idéologie Allemande, Marx a acquis une vision d’ensemble mais il n’a pas encore fait la théorie du capital. Après coup, on doit se demander si ses premières concep­tions sont devenues caducques ou non.

Ici intervient une complication supplémentaire. Marx veut faire œuvre scientifique et le « Capital » illustre sa conception de la science comme une « étude des lois naturelles ». Le capital est un pro­cessus envisagé comme « historique et naturel« . Ici, on a l’impression que Marx fait son deuil de la liberté des individus, puisque ceux-ci sont totalement déterminés par des lois sociales aussi implacables que les lois de la nature. Cependant, si les allusions à la science de la nature sont nombreuses dans les œuvres de Marx, on les trouve surtout dans des préfaces, articles, ou textes polémiques. N’oublions pas que le Capital a pour cible les économistes bourgeois qui raisonnent toujours à partir de l’individu considéré comme la brique élémentaire de la société, de l’individu rationnel, de l’individu qui défend son intérêt, etc. Marx doit donc se distinguer d’eux et il leur oppose un déterminisme au-dessus des individus. Par ex. « la grande industrie est le long et dou­loureux développement naturel d’un processus historique. » Par « naturel », on doit donc compren­dre quelque chose comme « spontané » ou « incontournable »… D’une manière générale, Marx dis­tingue l’Histoire et la Nature : contre Malthus par ex., Marx dénaturalise la démographie. Il ne confond jamais le modèle naturaliste traditionnel et l’Histoire.

(3) Cependant, toute historique qu’elle soit, la nécessité reste une nécessité de fer qui supprime la liberté de l’individu. Dans son schéma de reproduction, le capital fabrique lui-même ses propres conditions d’existence et les travailleurs ne peuvent échapper à leur condition… Certains en ont tiré la conclusion que le seul espoir, c’était que le capital s’effondre de lui-même.

Deuxième partie : Que deviennent, dans le Capital, l’activité libre et la spontanéité?.

Dans le Capital, section III (juste avant la théorie de l’exploitation), on retrouve des textes direc­tement issus des Manuscrits de 1944. Dans son propre travail, l’homme travaille aussi à une cer­taine « autoproduction de l’homme ». Dans le cadre des rapports de production et de la reproduc­tion de sa propre existence, il se produit lui-même en tant qu’homme.

Dans les Grundrisse.. (le brouillon du Capital), on trouve par exemple que.. « les conditions de production sont les moments du processus et les individus sont les sujets du processus par lequel ils se renouvellent tout autant qu’ils renouvellent le monde où ils travaillent… Les individus « por­tent » (tragen) le processus qui les déterminent. » Ici, les althussériens ont traduit (tragen) par « les individus sont les supports du processus », ce qui n’est pas identique..

Même la circulation marchande est le produit de l’activité d’individus conscients. Certes, le sens général leur échappe, mais les individus n’en sont pas moins les acteurs. Marx se distingue des libéraux (qui prennent également pour point de départ l’individu) et des « holistes » (qui imaginent la société comme une machine fonctionnant toute seule).

Pour Marx, la notion d’individu doit être précisée. L’individu moderne est un individu « individua­lisé », ayant acquis une « valeur ». C’est un produit de l’histoire. Marx ne rejette pas les acquis de la pensée bourgeoise, les libertés formelles par exemple. Le travailleur salarié est en voie d’autono­misation par rapport au serf ou à l’esclave.

Au XIXe siècle pourtant, la condition des travailleurs salariés anglais est épouvantable, les gens sont parfois plus durement exploités que les esclaves, comme en témoigne, par exemple, la dimi­nution de l’espérance de vie. Mais la concurrence même entre ces salariés peut être à l’origine d’une petite marge d’autonomie et d’individualité. Au cours de la guerre de Sécession des USA, Marx prend parti pour le Nord contre la bourgeoisie anglaise qui commerce avec le Sud et qui fait justement et cyniquement remarquer que les esclaves américains sont mieux traités que les prolé­taires de Manchester. Il reproche à Lincoln de refuser d’enrôler les esclaves libérés dans l’armée du Nord pour ne pas leur accorder de droits. Mais la guerre s’éternisant, des bataillons Noirs seront constitués qui aideront à la victoire du Nord.

Pour Marx, au sein du travail exploité subsiste toujours une petite part « d’activité libre ». La « force de travail » de l’individu ne se réduit pas à la marchandise-force-de-travail. La marchandisation ne peut être totale. Le fait même de reproduire sa force de travail par la satisfaction de besoins cultu­rels et sociaux montre bien qu’elle n’est pas simplement la marchandise achetée par le salaire. Il existe même, dans la sphère du travail, des zones qui ne sont pas « exploitées-marchandisées », comme le travail domestique. Ici, il est vrai que Marx s’est montré fort peu féministe et que c’est une faiblesse de son œuvre. Le travail domestique des femmes n’est qu’une sous-traitance de la reproduction de la force de travail de l’homme.

Ici (parenthèse), on pourrait définir une sorte de « nature humaine universelle » par l’ensemble des besoins qu’il faut satisfaire, les uns naturels et les autres créés par l’activité propre de l’homme.

C’est cette petite part d’activité humaine libre et consciente qui permettra à l’ouvrier de lutter.

A la fin de la Section 2 du Capital, Marx nous présente l’ouvrier qui entre dans l’usine derrière le capitaliste. Il est « craintif, rétif« , écrit Marx, car il sait ce qui l’attend[1]. Mais d’emblée, le travail­leur s’élève au-dessus du capitaliste qui ne se rend pas compte de sa propre aliénation alors que c’est consciemment que l’ouvrier tentera de résister.

De même, pour l’absentéisme et les irrégularités du travail. Marx les comprend comme une résis­tance. Les ouvriers ne sont jamais des robots (cf. le film de Charlie Chaplin « Les temps moder­nes« ). Même dans le travail exploité le plus mécanique, les gens trouvent des « trucs » et introdui­sent une manière personnelle d’opérer. C’est leur petite « marge d’individalité ».

Intervention. Quand ça existe, c’est dû à la solidarité du groupe, lequel permet aux individus d’agrandir leur marge de manœuvre. Réponse : Marx ne dit pas cela. Historiquement, nous som­mes dans une époque antérieure aux syndicats. Et c’est justement cette petite marge de liberté qui permet la solidarité, non l’inverse. La solidarité ne préexiste pas chez les travailleurs.

Même chez l’esclave on retrouve ce résidu de liberté. Pour l’esclavagiste, l’esclave n’est qu’un « outil doué de parole ». Or, dit Marx, l’esclave peut casser ou user prématurément son outil (pré­méditation), ce qui le distingue radicalement de l’outil (une chose) et de l’animal. Ce sont juste­ment ces caractéristiques qui rendent l’esclave peu rentable.

Ici, une digression sur les gauchistes, les chinois, etc. qui ont mis en avant le primat des « rapports de production » (la propriété, privée ou non, des forces productives). Marx au contraire, met l’ac­cent sur le primat des forces productives, mais celles-ci ne sont pas des forces mécaniques elles sont mises en œuvre par les individus.

Troisième partie : L’organisation libre, l’auto-activité syndicale et politique.

Marx n’a pas de téléologie, de fatalisme historique. Il ne s’en remet pas à un hypothétique « sens de l’Histoire ». Par exemple, dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte« , on lit à propos de 1848 que.. »les hommes font leur propre histoire, mais ils la font dans des conditions strictement déter­minées. » Marx n’est ni objectiviste, ni subjectiviste. « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » dit l’Adresse de l’Internationale.

Chez le jeune Marx, les impératifs sont formulés en termes moraux. Le Marx de la maturité fait œuvre de science et le Capital n’exprime pas de position morale, mais, de temps en temps, son indignation se traduit en termes moraux…

« Le libre développement de chacun est la condition de la liberté de tous. » (fin de la Section II du Manifeste) C’est le primat de l’auto-libération, de l’auto-activité, de la spontanéité des ouvriers. Marx ne condamne pas les ouvriers lorsqu’ils se révoltent et cassent les machines. C’est, de son point de vue, une étape obligée dans la constitution de la classe ouvrière. L’exemple le plus clair est celui de ses réactions vis-à-vis de la Commune. Fin 1870, Marx sent les Parisiens très remon­tés et il donne des conseils de calme. Ce qui ne l’empêche pas, par la suite, de les soutenir incon­ditionnellement, en expliquant que l’engagement de la lutte même sans grande chance de succès est la preuve de la spontanéité et de la créativité des ouvriers. Or au même moment, Marx a des phrases très dures à l’égard des anarchistes. Ce qu’on pourrait traduire de la façon suivante : il faut une organisation, mais celle-ci ne doit pas éliminer la spontanéité.

Marx fait référence à la bourgeoisie qui s’organise spontanément à la fin du moyen-âge pour lut­ter contre la féodalité. De la même façon, les ouvriers doivent s’organiser et c’est ce qu’ils font avec les syndicats, qui sont nés d’un réflexe de défense. Nous sommes alors dans le deuxième tiers du XIXe siècle et il a fallu cinquante ans depuis l’apparition de la grande industrie pour que les premières réactions de révolte se traduisent par la création des syndicats. Depuis le début du siècle, on peut faire la liste des lois qui se sont succédées pour allonger la durée de la journée de travail. Au milieu du XIXe siècle, les ouvriers travaillent beaucoup plus qu’au moyen-âge. Ils sont présents 14 à 15 heures par jour à l’usine. Résultat : la taille des conscrits et l’espérance de vie ne cessent de diminuer. Grâce aux luttes, un compromis est trouvé pour limiter le temps de travail. Une partie de la bourgeoisie comprend qu’une exploitation sans limite aura des consé­quences néfastes sur les capacités de l’armée, la puissance de l’Etat, etc.

Non seulement Marx approuve ces luttes, mais il souligne l’importance de la conquête du temps libre dont l’individu peut disposer pour lui-même.

Les syndicats deviennent les centres d’organisation de la classe ouvrière en tant que classe et un début de mise en cause de la dictature du capital. Cependant, pour faire voter des lois qui obligent l’Etat à protéger les ouvriers, il faut une action politique. Il faut un rapport de forces différent. Et lorsque finalement est obtenue la limitation du temps de travail, que fait le capitaliste? Il augmen­te la productivité et l’intensité du travail en achetant de nouvelles machines, en modifiant l’organi­sation de la production, etc.. Dans l’immédiat, on peut y voir un effet pervers des lois sociales, mais, dans un deuxième temps, cette réaction du capitaliste provoque une prise de conscience et contribue à la remise en cause du capitalisme lui-même. Ainsi se développent les idées sociali­stes, dans les années 1830.

Intervention-question : Pourquoi ont-ils voulu augmenter le temps de travail? Réponse : explica­tion rapide du « surtravail » par la décomposition de la journée de travail en trois parties : la pre­mière destinée à rembourser les matières premières, l’amortissement des machines, etc., la secon­de qui paye le salaire de l’ouvrier, et la troisième (le « surtravail ») destinée au profit que le capita­liste ; en concurrence avec d’autres capitalistes, est tenté d’étendre sans cesse.

Quatrième partie : La conquête du pouvoir politique : objectif ultime.

Le Manifeste du Parti communiste (1848) assigne au prolétariat la tâche de conquérir le pouvoir d’Etat et de le retourner contre la bourgeoisie. Cette idée n’est pas conforme à la pensée ultérieure de Marx et d’Engels, car tous deux ont évolué immédiatement après. Le massacre des ouvriers aux journées de juin 1848 leur fait  comprendre que le prolétariat ne peut utiliser l’Etat bourgeois et qu’il doit le détruire pour en créer un autre. (Voir les Préfaces postérieures au Manifeste ; voir aussi comment Lénine l’explique dans L’Etat et la Révolution).

Dans ces textes, il n’est pas précisé en quoi consiste la « dictature du prolétariat ». Par contre, Marx explique que la dictature de la bourgeoisie peut prendre de nombreuses formes (parlementaire, etc.) qui aident à comprendre l’hypertrophie de l’Etat bourgeois. En 1848 Marx admet l’impossi­bilité d’utiliser l’Etat bourgeois. La Commune de Paris lui fait comprendre quelles sont les bases démocratiques d’un Etat prolétarien : peuple en armes, révocation possible des élus, corps législa­tif et exécutif en une seule assemblée, etc. Autrement dit, la démocratie ouvrière réalise la « dicta­ture du prolétariat ». Ici, une formulation de Marx : la dictature du prolétariat, c’est la révolution permanente (une formule de Marx et non pas de Trotsky) car le communisme ne sera pas réalisé du jour au lendemain. La révolution communiste est un processus de longue haleine qui doit changer tous les rapports sociaux. La révolution prolétarienne s’autocritique en permanence.

Par la suite, Marx abandonne la formule de la « révolution permanente » pour cause de compromis avec les blanquistes. En 1872, le problème concerne la bataille avec Bakounine et les anarchistes qui veulent supprimer l’Etat pour en venir à « l’administration des choses ». Après les anarchistes, ce sont les lassalliens qui posent problème avec leur mot d’ordre « d’Etat populaire libre ». Le com­promis passé entre les lassalliens et les marxistes aboutit finalement à l’unification du mouvement socialiste allemand au Congrès de Gotha (1875), permettant ainsi la fondation ultérieure du parti Social-Démocrate d’Allemagne (SD). Dans la « Critique du Programme de Gotha« , Marx tire à boulets rouges sur « l’Etat des lassalliens ». Pour lui, la Commune de Paris a montré que les deux conditions fondamentales du socialisme sont (1) la destruction de l’Etat bourgeois, (2) la démo­cratie. Marx refusait la fusion des deux courants dans un même Parti, bien qu’il eût sans doute accepté une unité d’action contre l’ennemi commun.

Ici, on est en droit de se poser la question : quelle est, pour Marx, la fonction du Parti communi­ste? Marx déteste l’esprit de Parti parce qu’il implique toutes sortes de concessions réciproques et de compromissions. Dans la correspondance avec Engels, au moment du programme de Gotha, on trouve ce genre de choses : « ce sont des ânes, des chiens bornés« , etc…

Sur le fond, Marx et Engels craignent avant tout qu’un fonctionnement partisan n’entraîne la sclé­rose (« le mort saisit le vif« ). La Première Internationale a pour objectif déclaré de lutter contre les sectes, y compris lorsqu’elles se déclarent « communistes ». Pour Marx, la notion de Parti doit être comprise au sens large, au sens d’une coalition ayant des objectifs communs, et la définition de ces objectifs est essentielle. Il faut une forme d’organisation qui ne paralyse pas la spontanéité.

Dans le Manifeste, Marx et Engels écrivent..

« Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

« Ils n’ont point d’intérêts qui divergent des intérêts de l’ensemble du prolétariat. […] ..ils représentent tou­jours les intérêts du mouvement dans sa totalité. »

Marx ne veut pas d’une organisation monolithique. Et pourtant, le rôle du Parti communiste est « décisif » car lui seul est en mesure d’éclairer les choix au bon moment. Son rôle peut être compa­ré avec celui de la violence [bien que le Parti communiste ne soit pas particulièrement violent..]. La violence ne crée rien mais, comme « accoucheuse de l’Histoire », elle facilite l’apparition des conditions prêtes à éclore. De même, l’Etat détient « le monopole de la violence légitime » (Max Weber) mais ne l’utilise pas en temps normal car la violence n’est pas utile et la répression n’est pas « payante ». Pour qu’elle le soit, il faut des circonstances exceptionnelles. Il en va de même pour le Parti communiste, le moment venu, lui seul pourra faire la proposition décisive, celle qui lancera le mouvement. Son rôle principal n’est pas un rôle d’activiste au quotidien.

La raison de tout cela? Le prolétariat est soumis à une pression idéologique intense de la part de la bourgeoisie. Et le Parti du prolétariat est le seul organisme de résistance. Pour qu’il soit en mesure de le faire, il lui faut une activité théoique approfondie et la capacité de la diffuser (cf. Gramsci et son concept d’hégémonie). C’est un rôle essentiel et bien délimité. Mais pour rester dans l’héritage marxien, il faut bien comprendre les trois axes principaux : auto-activité, auto-organisation et auto-émancipation du prolétariat.

Discussion

Q1 Peux-tu résumer les différences entre Marx et Lénine concernant la notion de Parti?

Q2 Certes, il est très important de bien connaître les textes de Marx, mais chacun a sa paire de lunettes. La tienne t’a incité à souligner l’importance de la notion « d’auto-activité » de la classe ouvrière. Mais celle-ci est problématique. Classe « en soi » ou classe « pour soi »? Aujourd’hui, nous sommes au XXIe siècle et la question est de savoir comment avancer en tenant compte de l’his­toire du mouvement ouvrier de Marx à Lénine (en postulant une accumulation de l’expérience politique).

Réponse de Ludovic Hetzel. J’ai fait un exposé sur Marx et pas sur Lénine. Ils ont des théories différentes et il existe plusieurs lectures de Lénine dont les conclusions se jouent sur la sponta­néité. En 1903 (« Que faire?« ), la conscience ne vient aux ouvriers que par le Parti. Après la Révolution de 1905, Lénine comprend qu’il a un peu exagéré dans le dénigrement de la sponta­néité. Au total, Lénine a beaucoup fluctué et n’a pas élaboré de théorie bien claire. Personnelle­ment, j’ai un parti-pris en faveur de la logique de Marx : les organisations doivent être subordon­nées à la spontanéité. Les vieilles organisations s’ossifient.

Q3 Vous avez parlé des idées de Marx au temps de Marx, mais aujourd’hui? La lutte des classes a trois formes, économique, idéologique et politique. Selon les époques, le dosage n’est pas le même. La notion de Parti n’a pas le même sens au temps de Marx et maintenant. Il faut toujours une organisation adaptée aux nécessités de l’époque.

Q4 (Roubaud) A l’époque de la paix de Brest-Litovsk, Lénine se base sur le principe selon lequel « ce sont les peuples qui font l’Histoire« . Mais aujourd’hui? Comment lutter contre l’austérité? Seuls les peuples peuvent le faire, mais comment?. La manière dont Marx a tiré les enseigne­ments de la Commune de Paris laisse penser qu’il aurait encore évolué s’il avait pu voir les révo­lutions du XXe siècle. Quelles conclusions tirerait-il aujourd’hui?.

Q5 (Jeannine) Personnellement, j’aime beaucoup la Critique du Programme de Gotha. C’est une bonne chose d’obtenir des résultats dans la lutte économique, mais l’essentiel, c’est tout de même de remettre en cause le capitalisme. Aussi longtemps que le Capital détiendra le pouvoir, les concessions obtenues seront reprises comme elles l’ont été en 1968, en quelques mois.

Réponse de Ludovic Hetzel. J’entends bien toutes ces questions, mais j’en ai d’autres également. Que signifie l’idée que Marx aurait tiré d’autres conclusions s’il avait vécu plus longtemps et vu d’autres événements? Marx intègre l’expérience de la classe ouvrière, mais ses trois positions sont des positions de principe qu’on n’imagine pas modifiées dans un nouveau contexte. L’idée de Jeannine (Q5) ne suffit pas à délimiter un Parti communiste. Celui-ci a d’abord (et contrairement aux anarchistes) l’objectif de conquérir le pouvoir d’Etat, ce qui entraîne la « dictature du prolé­tariat » ; mais le corollaire obligé, pour Marx, c’est l’équation « dictature du prolétariat = démocra­tie ouvrière ».

Michel Gruselle clot la séance en ajoutant un mot sur la question de l’Etat. Les événements actuels (Ukraine), dit-il, soulignent que le repartage du monde par les forces du capital n’est pas achevé et que l’existence même des Etats n’est pas acquise définitivement. La réflexion sur l’Etat est fondamentale..

(Et n’oubliez pas, en partant, notre appel à la solidarité envers les grévistes de la SNCF).

 

 

 

[1] « craintif, rétif comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché et qui, maintenant n’a plus rien à attendre …que le tannage. » (p.198, édition PUF)

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