Conférence du 9 juin remise à l’année prochaine

(annonce)

 

 

Chers amis,

après la prochaine conférence de Michel Gruselle, qui se tiendra le 12 mai, notre calendrier prévoyait, le 9 juin, celle de Rémy Herrera sur Hugo Chavez. Malheureusement, elle ne pourra pas avoir lieu cette année et nous devons la déplacer à l’année académique prochaine; le rendez-vous du 9 juin est annulé.

En revanche, nous nous réjouissons de vous retrouver bientôt, le 12 mai, pour la conférence de M. Gruselle « De l’URSS à la Russie, le chemin des communistes russes« , sur l’expérience post-soviétique récente, et ensuite le 23 juin pour celle de Jean-Claude Lecas et Aymeric Monville « L’U.R.S.S. vécue, années 1930 : ombres et lumières« , tentative de bilan historique d’une période-clé.

Avec nos cordiales et fraternelles salutations,

Le C.U.E.M.

Éloge de la politique par Roger Vailland (« Le Nouvel Observateur », 26/11/1964)

 

Certains hommes ont la vocation de la politique, comme d’autres ont celle de la peinture, du théâtre ou de l’invention mathémathique. Ce sont des hommes à passion, à passion unique. Le politique, lui, sa passion, c’est de faire l’histoire de son temps ; quand il réussit, il fonde des Etats ou fait des révolutions. Les vraies vocations et les passions absolues sont rares et qu’elles réussissent l’est encore davantage. Chaque siècle ne produit que (ou n’est produit que) par quelques vrais peintres et quelques grands politiques Comme tout le monde, bien sûr, je m’intéresse à ces gens-là — et dans la période présente, peut-être davantage au peintre qu’au politique. Je ne me cache pas d’admirer les grands hommes ; Plutarque fut une de rnes premières lectures et je ne renie pas son enseignement.

Mais ce qui me paraîtrait aujourd’hui plus intéressant ce serait de comprendre pourquoi, comment, de quelle manière, à quel moment, des hommes qui n’ont pas la vocation politique — la très grande majorité des hommes — des hommes qui ont peur de la politique parce qu’ils savent, par leurs manuels d’histoire et la lecture des journaux, qu’il est bien plus dangereux de faire de la politique que de descendre dans l’arêne aux taureaux ou de courir en automobile, parce qu’ils pensent aux procès, aux guillotines, aux camps aux meurtres, etc. (et à l’amertume des vaincus abandonnés de tous), pourquoi des hommes qui se laissent aller au courant de la vie quotidienne parce que c’est le plus facile, parce que l’achat d’une voiture, d’un disque, le sourire d’une fille fait oublier qu’il sera bien triste de mourir à la fin d’une vie pendant laquelle il ne se sera rien passé, pourquoi et dans quelles circonstances ces hommes-là, ces hommes de tous les jours  et de tous les  temps se mettent tout d’un coup — et quelquefois tous ensemble — à se conduire en politiques. Alors, et pour un temps, les « grands hommes » (comme dans Plutarque) foisonnent. (Ensuite, ils s’endorment ou s’éliminent les uns les autres, mais c’est une autre histoire).

Ce serait particulièrement intéressant aujourd’hui parce que jamais,    de mémoire d’homme, le peuple français (et pas seulement lui) n’a été aussi profondément « dépolitisé » comme on dit ; singulier vocable ; singulière chose. Il est informé, bien sûr, mais être informé de la politique, c’est-à-dire de l’histoire en train de se faire, la regarder à la télévision, même si c’était une télévision objective, c’est utile pour se conduire en politique, mais ce n’est pas par là-même se conduire en politique. Avoir des opinions ne suffit pas non plus ; l’opinion, par définition, ce n’est pas une certitude et encore moins une action raisonnée ; quant à l’opinion publique, les tyrans d’Athènes savaient déjà la fabriquer. Se conduire en politique, c’est agir au lieu être agi, c’est faire l’histoire, faire la politique au lieu d’être fait, d’être refait par elle. C’est mener un combat, une série de combats, faire une guerre, sa propre guerre avec des buts de guerre, des perspectives proches et lointaines, une stratégie, une tactique. Voilà qui paraît bien le dernier souci aujourd’hui de nos contemporains.

J’ai déjà vu ce peuple désintéressé (pas tout à fait autant) à plusieurs reprises. En 1932, j’étais jeune journaliste dans un grand quotidien ; je me rappelle très bien certaines conférences de rédaction, on nous disait : Hitler, Mussolini, la crise américaine, les affaires soviétiques, notre public en a par-dessus la tête ; ce qui l’intéresse, c’est la vie de tous les jours ; ce qu’il veut savoir de New York : qu’est-ce que les Américains font de leurs réfrigérateurs ? De Berlin : l’amour y est-il plus libre qu’à Paris ? De chez nous : comment supprimer au plus vite les passages à niveau qui font tant de victimes sur la Nationale 6 ? Et c’était vrai, les inspecteurs de vente du journal les confirmaient, les Français, cette année-là, ne voulaient plus entendre parler de Hitler ni de Mussolini ; ils commençaient à acheter des tandems pour se promener le dimanche.

Voilà ce qui les intéressait. Quatre ans plus tard, les métallurgistes et les mineurs occupaient leurs usines et leurs mines. Pas seulement les métallurgistes, mais aussi les gaziers, les cartonniers, les ouvriers municipaux. Les balayeurs des municipalités défilaient, le balai sur l’épaule.

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Quatre ans plus tard, les demoiselles des magasins occupaient les Galeries Lafayette et les employés de ministères défilaient le poing levé, en réclamant « des canons, des avions pour l’Espagne ». Les demoiselles des magasins aussi scandaient : « Le fascisme ne passera pas.  »

Je crois qu’aujourd’hui, même ceux qui sont en âge de se le rappeler ont oublié ce que c’était, avant 1936, une demoiselle de magasin. Pas seulement quant aux salaires, à l’absence de congés, de sécurité sociale, etc.

Quant au respect. L’ouvrier français, même dans les périodes de « dépolitisation », n’oubliait pas une déjà vieille tradition révolutionnaire ; le respect du travailleur, ça n’avait jamais cessé de lui dire quelque chose ; en toutes circonstances, il exigeait, au moins formellement, ce respect-là.

La demoiselle de magasin n’avait jamais été « organisée » ; elle était demoiselle, état transitoire ; elle ne gagnait pas de quoi vivre, mais c’était mieux que d’être chômeuse ; on ne lui avait jamais rien appris, rien que le respect, pas le respect d’elle-même, mais celui des autres : le respect du client et le respect du chef de rayon. Elle n’était pas « dépolitisée », elle était d’avant toute politique. Le respect (imposé, subi), c’est le contraire de la politique.

Or, en juin 1936, les vendeuses des grands magasins mirent à la porte les clients et les chefs de rayon, occupèrent les comptoirs, s’organisèrent « sur le lieu de leur travail », comme on disait alors, comme dans un camp retranché. Comme le faisaient dans le même instant, bien sûr, les métallurgistes, les mineurs, etc. Mais l’extraortinaire était que les demoiselles de magasin aussi fissent la grève sur le tas. Les voilà qui chantent la Carmagnole et l’Internationale, lèvent le poing, fondent des syndicats, des syndicats politiques qui n’exigent pas seulement des congés payés mais que les demoiselles de magasin aussi disent leur mot sur les affaires du pays. Et quand elles chantaient « groupons-nous et demain… » et « nous n’étions rien, nous serons tout », cela avait une signification pour elles. Les demoiselles de magasin avaient découvert leurs buts de guerre et se sentaient obligées de faire la guerre.

Ce n’est pas mon rôle de faire, ici maintenant, l’analyse de ce qui s’était passé entre 1934 et 1936, la menace fasciste devenue brusquement concrète en février 1934, les premiers succès du Front populaire montrant que la bataille pouvait être gagnée et tout ce brassage d’idées et d’actions qui fit toucher du doigt que ce n’était pas seulement une bataille défensive mais que la vie de chacun pouvait être changée, qu’il s’agissait de mon, ton, son, de notre bonheur.

Pendant quelques semaines de 1936, un très grand nombre de Français furent des politiques et crurent au bonheur.

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Et puis, une nouvelle fois, j’ai vu le peuple français « dépolitisé ». En 1942 — l’affreuse année. Ce n’était pas seulement d’être vaincu, d’être occupé, d’être gouverné par les vaincus de 1936, « mieux vaut Hitler que le Front populaire », répétait mon garagiste. C’était qu’un peuple tout entier parût ne plus penser qu’au ravitaillement. Un jour sur le quai de Lyon-Perrache, des hommes qui paraissaient bien élevé s’écrasaient, puis se battirent pour gagner quelques places à l’entrée du wagon-restaurant ; un vieillard qui les regardait à distance les injuria avec les termes les plus délibérément grossiers ; j’étais de tout cœur avec ce vieillard.

Moins d’un an plus tard, à la mi-43, des maquis campaient comme ci, comme ça, dans tous les déserts de la France ; les résistants, les clandestins trouvaient tant qu’ils voulaient des secrétaires de mairie qui prenaient tous les risques pour leur faire des faux papiers, des cheminots qui sabotaient, des fonctionnaires qui livraient les secrets militaires du double adversaire : l’Allemand et Vichy. La plupart des Français commençaient de se conduire en politiques.

Nous voici de nouveau dans le désert. Cet été, beaucoup de perclus de la politique ont passé par mon village. Je dis perclus, parce que, quand on a pris l’habitude de brûler au feu de la politique, si le foyer s’éteint, on reste infirme. Ils m’ont raconté leurs campagnes ; de quoi donc peuvent parler les retraités par force, les demi-soldes ? De beaux beaux récits, les nobles récits d’exploits inconnus. Et celui-ci, dont la voix dix ans après tremblait d’indignation (c’est ainsi que j’ai appris que ce n’est pas une image, qu’une voix peut réellement trembler d’indignation), parce que ses juges l’avaient accusé d’être un ennemi du peuple. Et cette séance d’un bureau politique, qui dura trente-six heures consécutives, pour exclure un homme qui fit front, trente-six heures consécutives, sortit sous les huées et alla vomir au coin de la rue ; et ils étaient presque tous suncères (sauf quelques rusés, mais cela aussi est de la politique), le vaincu et les autres. Qu’est-ce que la passion d’amour à côté de la passion politique? Pauvres bien-aimées qui ne peuvent offrir que leurs soupirs, leurs tendres délires, le feu doux de leur regard.

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Et nous voici de nouveau dans le désert. Mais je ne veux pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n’exerceront plus leur pouvoir qu’en mettant un bulletin dans l’urne pour désigner comme souverain (à leur place) un monsieur qui a une bonne tête à la télévision. Que le seul problème sur lequel le citoyen aura à se prononcer (par référendum) sera l’itinéraire d’une autoroute ou la puissance d’une centrale électrique. Que dans un monde où il n’y aura plus que des cadres, les cadres seront de plus en plus heureux parce que la retraite des cadres sera progressivemetn augmentée. J’en ai par-dessus la tête qu’on me parle de planification, d’études de marché, de prospectives, de cybernétique, d’opératiosn opérationnelles : c’est l’affaire des techniciens. Comme citoyen, je veux qu’on me parle politique, je veux retrouver, je veux provoquer l’occasion de mener des actions politiques (des vraies), je veux que nous redevenions tous des politiques.

Qu’est-ce que vous faites, les philosophes, les professeurs, les écrivains, moi-même, les intellectuels comme on dit? Les politiciens ne manquent pas, ce monde en est plein. Mais les penseurs politiques? En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, belle, grande utopie (comme nous pensions en 1945 que « l’homme nouveau » serait créé dans les dix années qui allaient suivre) ce ne serait peut-être déjà pas si mal.

R.V.

            Le Nouvel Observateur, 26 novembre 1964, p. 20

 

 

Programme des conférences du CUEM 2015-2016

Chers amis,

nos conférences, qui se tiennent toujours à l’Université Pierre et Marie Curie (UPMC), Campus des Cordeliers, rue de l’Ecole de Médecine, dans l’Amphithèâtre Roussy, vont bientôt reprendre. Voici le programme déjà arrêté pour l’année entière, à une date près. Les internautes qui nous ont fourni leur adresse électronique viennent de recevoir l’invitation à la première conférence. A bientôt au Campus des Cordeliers!

JEUDI 15 OCTOBRE 2015

Nasser Suleiman Gabryel

Islam et société en France, un point de vue gramscien

 

JEUDI 3 DECEMBRE 2015

Alain (Georges) Leduc

Roger Vailland et la littérature communiste

 

JEUDI 17 DÉCEMBRE 2015

Annie Lacroix-Riz

Syndicalisme ouvrier et impérialisme depuis les années 30

(à partir de son ouvrage « Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants, 1939-1949″)

 

JEUDI 14 JANVIER 2016

Annie Lacroix-Riz

Les famines en URSS, à propos du livre de Mark Tauger

 

JEUDI 4 FÉVRIER 2016

Luigi-Alberto Sanchi

Empire romain et lutte des classes

 

JEUDI 17 MARS 2016

Paul Bouffartigue

Les classes populaires aujourd’hui.

Brève introduction sur la notion de classe chez Marx

par Jeannine Gruselle

 

JEUDI 12 MAI 2016

Michel Gruselle et Maurice Cuckierman

De l’URSS à la Russie, le chemin des Communistes Russes

 

JEUDI 9 JUIN 2016

Remy Herrera

Hugo Chavez. À propos du livre d’Emilio Modesto Guerrero

 

JEUDI 23 JUIN

Jean-Claude Lecas et Aymeric Monville

L’U.R.S.S. vécue, années 1930 : ombres et lumières

Théâtre: « La situation de la classe laborieuse en Angleterre » d’Engels

Engels, jeune bourgeois allemand, part en Angleterre en 1842 pour travailler dans une filature appartenant à son père.
Il découvre les ravages d’une Révolution Industrielle qui plonge les ouvriers dans une grande misère.
Révolté, il décide de relater ce qui s’étale devant ses yeux « afin de faire connaître au monde civilisé la dégradante situation où il leur faut vivre ».
Ce sera « La situation de la classe laborieuse en Angleterre »… un livre, qui encore aujourd’hui, nous interpelle par sa ferveur et sa brûlante actualité!
Chaque représentation sera suivie d’un échange avec le public.
Le 9 mars Jean Salem interviendra; le 16 mars ce sera Aymeric Monville (philosophe et directeur des éditions Delga) ; le 23 mars Fabrice Bensimon (professeur d’histoire britannique à la Sorbonne) ; pour le 30 mars l’invité reste à définir.
Le texte est adapté et mis en scène par Olivier Hueber et sera dit par Geoffroy Guerrier.
Ce sera au théâtre de Nesle (8 rue de Nesle à Paris) à 20h30 les lundis 9; 16; 23 et 30 mars.
Tarif : plein 16 euros; réduit 12 euros; groupe (à partir de 10 personnes) 10 euros.
Pensez à réserver au : 01 46 34 61 04

Pétition contre la censure dans les bibliothèques universitaires

Nous invitons les visiteurs de notre site CUEM à se joindre à nous pour signer une PETITION (cliquez sur ce mot pour obtenir le lien ou recopier l’adresse dans votre barre internet) contre la censure de la Bibliothèque Pierre Mendès-France, de l’Université Paris I, qui a frappé l’un des ouvrages universitaires objet d’une nos récentes conférences, celui de Geoffrey ROBERTS sur Les Guerres de Staline présenté par A. Lacroix-Riz (cliquez sur le titre pour obtenir le résumé de la conférence).

Ci-après, nous reproduisons le texte de la lettre envoyée par le CUEM au Président de l’Université Paris I:

Dr Michel Gruselle

Président du Cercle Universitaire d’Études Marxistes CUEM

210 rue Saint Martin 75003 Paris

Paris le 26 janvier 2015

 

Monsieur le Professeur P. Boutry

Président de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne

 

Cher Président P. Boutry,

Notre CUEM est profondément attaché à la liberté de recherche dans tous les domaines, ce qui implique l’accès possible aux sources documentaires. En ce qui concerne en particulier l’histoire de l’URSS, le moins que l’on puisse dire est qu’il y règne un unilatéralisme consternant. C’est pourquoi, nous vous demandons instamment de veiller à ce que les voix qui donnent une vision différente de cette histoire, voix dont la valeur scientifique ne fait pas de doute, soient traitées avec la même attention que les autres. Ainsi, demandons-nous  que soit mis fin à l’ostracisme vis-à-vis des éditions Delga dans les choix de la bibliothèque de Paris 1 Panthéon Sorbonne.

Cordialement

Michel Gruselle

Directeur de recherche émérite CNRS

Institut Parisien de Chimie Moléculaire, UPMC

 

 

 

 

Libre circulation, mais point trop… quand il s’agit des idées

Le 15 décembre, le journaliste Giulietto Chiesa a été arrêté à Tallinn (Estonie) puis expulsé de ce pays membre de l’Union Européenne. Chiesa est connu pour ses opinions et il ne mâche pas ses mots quant à la responsabilité des USA et de l’Union Européenne dans la crise ukrainienne. C’est pour parler de l’Ukraine qu’il était venu en Estonie dans le cadre d’une conférence. Pour les autorités estoniennes, qui soutiennent vigoureusement la politique agressive de l’OTAN, c’était trop.

Dans un climat de tension entretenu aux frontières de la Russie, climat qu’attise le pouvoir estonien avec des exercices de l’OTAN sur son territoire et la mise à disposition d’une base aérienne, entendre une voix discordante était évidemment insupportable. Cela n’empêche pas les dirigeants capitalistes européens de vanter la libre circulation des hommes et des idées. En fait, la libre circulation concerne surtout celle du capital, des hommes pour mieux les exploiter, mais pas des idées quand elles s’opposent à l’impérialisme dominant.

Retour sur nos conférences 2013/2014: un premier bilan

Le Cercle Universitaire d’Etudes Marxistes (C.U.E.M.) a été fondé dans l’intention de préciser quelques questions fondamentales du marxisme qui conditionnent l’action politique aujourd’hui, et avec le souci de contribuer, dans la mesure de nos moyens, à la formation des militants. Près d’un quart de siècle après la chute de l’URSS, l’interminable décomposition des Partis commu­nistes historiques (en termes de doctrine, d’audience, de crédibilité) et la multiplication des cou­rants réformateurs rendent sans doute nécessaire une redéfinition de notre action à partir des fon­damentaux. Par un curieux paradoxe, le capitalisme mondialisé semble à la fois tout-puissant et fragile. Ce système, qui n’a plus de concurrent pour le défier, engendre des crises de plus en plus graves et prolongées au point que certain parlent déjà d’une implosion programmée. Sa doctrine néolibérale du moins d’Etat, devenue la religion des journalistes, des hommes politiques et des financiers, n’est plus qu’une pâle idéologie que n’ose défendre aucun économiste sérieux. En réalité, elle exprime la subordination des Etats et des institutions internationales aux sociétés géantes, dites « multinationales », opérant à l’échelle mondiale pour maximiser les avantages com­paratifs. Avec pour résultats la diminution, sinon la suppression des régulations étatiques anté­rieures par la protection sociale et l’interventionnisme économique et une concentration sans pré­cédent du capital dans ces grandes compagnies monopolistes. Celles-ci, tout en gardant une vraie base nationale, intègrent des capitaux de diverses origines dont elles concrétisent l’alliance. Sans surprise, leur concurrence féroce et leurs exigences de profits immédiats et massifs (en particulier financiers c’est à dire gagés sur des plus-values non encore réalisée) sont une cause d’instabilité majeure. Celle-ci se concrétise de diverses façons : stagnation économique, inégalités croissantes à l’intérieur des sociétés et entre celles-ci, menaces de crises et de guerres qui déjouent les prévi­ions et inspire la crainte de l’avenir.

Certes, nous sommes beaucoup à refuser toute résignation. Depuis la crise financière des « sub­primes« , que les économistes bourgeois ont été parfaitement incapables de prévoir, un large mou­vement de « retour à Marx » s’est manifesté. La chose est logique puisque Marx est le seul à avoir expliqué le mécanisme de suraccumulation à la base de ces crises récurrentes du capitalisme. Mais dans ce mouvement cohabitent différentes motivations non exclusives.

  • Une interrogation par rapport à l’économie politique marxiste ; sera-t-elle en mesure de pré­dire la catastrophe et de fournir les moyens de la conjurer?
  • Un désir de retour aux sources pour restaurer une « pureté originelle » supposée qui aurait été pervertie par d’éventuels révisionnismes.
  • La nostalgie d’un temps où le marxisme, en tant que théorie de la lutte des classes, légitimait toute la gauche et maintenait un équilibre gauche-droite conflictuel, dynamique et démocra­tique. En comparaison, le règne actuel de la pensée unique est peut-être plus dangereux qu’il n’y paraît.
  • Le constat d’un nombre considérable de questions soulevées par l’œuvre de Marx et laissées ensuite sans réponse au XXe siècle par ses successeurs. Si le Capital représentait un pas de géant, il était inachevé par rapport à son propre projet initial et nous voyons aujourd’hui combien les travaux de complément sont nécessaires.
  • De reconstruire une organisation politique révolutionnaire.

A la différence d’autres séminaires marxistes, nous ne cherchons pas systématiquement une com­préhension érudite de l’œuvre de Marx et de ses nombreux arrière-plans philosophiques ou éco­nomiques – sans y être évidemment indifférents. Nous nous attachons prioritairement à dégager le caractère actuel, et parfois déconcertant, des analyses de Marx pour réfléchir à la manière de les traduire concrètement dans la lutte d’émancipation des travailleurs.

Si le programme des Conférences 2013-2014 n’a pas été organisé en fonction d’un plan théma­tique précis, nous nous félicitons néanmoins d’avoir pu inviter six intervenants de talent dont les exposés ont abordé quelques problèmes-clés qui nous tenaient à cœur. Leurs exposés sont des aiguillons pour approfondir les quatre thèmes suivants (documents et références à venir).

1. Le thème de l’impérialisme a fait l’objet de trois éclairages convergents avec les conféren­ces de Samir Amin, d’Annie Lacroix-Riz et de Jean-Marie Chauvier :

Samir Amin, qui analyse depuis longtemps les différentes formes du « développement inégal » contrôlant l’accumulation du capital à l’échelle mondiale, a abordé la question de l’impérialisme indirectement, en décrivant la crise actuelle du capitalisme. Celui-ci est un capitalisme de « mono­poles mondialisés » qui tient les États en sujétion grâce à des institutions supranationales facilitant la centralisation de la plus-value sous forme de rente monopoliste. Désormais les monopoles con­trôlent l’ensemble du système productif et toutes les activités non-monopolistes sont réduites à l’état de sous-traitance. Dans tous les domaines, ce système induit des déséquilibres majeurs. L’augmentation des inégalités dans les pays dominants empêche d’harmoniser l’offre et la deman­de, étouffe la croissance, gonfle la dette publique et facilite la financiarisation de l’économie et les « bulles » spéculatives. L’augmentation des inégalités entre les pays développés du « centre » (la « Triade » USA, Europe, Japon) et ceux de la périphérie, pourvoyeurs de matières premières, est une source permanente de tensions. L’exemple de la destruction de l’Irak de Sadam Hussein mon­tre que les pays de la Triade sont déterminés à faire la guerre pour garder le contrôle exclusif des ressources naturelles et de l’innovation technologique.

Grâce à l’ouverture récente des archives des années 1930, Annie Lacroix-Riz a étudié les rela­tions entre le grand capital français et allemand dans l’entre-deux-guerres. Ces archives sont essentielles car elles tracent une continuité entre les pratiques et les alliances inter-impérialistes franco-allemandes de l’entre-deux-guerres, de l’Occupation et de la « construction européenne » ultérieure. Ces grandes manœuvres du capital illustrent le principe du partage des marchés et du « partage-repartage » en fonction des rapports de force entre les partenaires. L’étude a montré comment la collusion des capitaux français et allemands dans l’entre-deux-guerres a préparé l’in­tense collaboration des années de guerre grâce à laquelle 45% des dépenses de guerre allemandes (pour l’essentiel sur le front russe) ont été payés par la France. Les travailleurs français ont perdu en moyenne 50% de leur pouvoir d’achat et 10-12 kg de poids par personne tandis que le grand capital français réalisait des superprofits en acceptant la domination de son homologue allemand. On voit ici comment les guerres du capital deviennent de véritables guerres et comment celles-ci permettent d’accroître l’exploitation des travailleurs et les profits des grandes familles. Tout natu­rellement, Annie Lacroix-Riz nous renvoie au petit livre de Lénine, « L’impérialisme, stade suprê­me du capitalisme » (1916).

L’impérialisme comporte de nombreux aspects, mais il se traduit toujours par une tentative d’ou­vrir de nouveaux marchés ou de nouveaux accès aux matières premières par la guerre. Ici, Jean-Marie Chauvier nous a montré, à propos du conflit qui se développe en Ukraine, que la géopoli­tique des années 1930 n’avait rien perdu de son actualité. L’Ukraine est un pays double (comme la Belgique) qu’il est facile de diviser en une partie occidentale, agraire et pro-européenne, et une partie orientale, industrielle et traditionnellement liée à la Russie. Le coup d’État de février der­nier résulte d’ingérences américaines directes (ONG, Fondations diverses), ou par Union Euro­péenne interposée. Il a été préparé de longue date par la réactivation des groupes « ultranationa­listes » (fascistes) d’Ukraine occidentale consécutive à la « révolution orange » et il a créé une situa­tion de guerre civile aux portes de la Russie. Rien de tel n’aurait été possible sans le relai local fourni par l’extrême-droite (« Pravy sektor« ) héritière des bandéristes et des SS ukrainiens de Galicie. Le scénario rappelle les tentatives passées des konzerns allemands de s’approprier les richesses du pays à la faveur des deux guerres mondiales, tandis que les alliances « euroatlanti­ques » évoquent les grandes manœuvres des années 1930.

L’allusion d’Annie Lacroix-Riz à Lénine pose le problème suivant : ces trois conférences mon­trent que la question de l’impérialisme est plus que jamais d’actualité. Voici un siècle, les impé­rialismes nationaux (anglais, français, allemand, étatsunien, etc.) pouvaient être facilement iden­tifiés sur la base de leurs chasses gardées coloniales ou/et de leurs visées expansionnistes. Depuis 1945, deux phénomènes parfois synergiques et parfois contradictoires ont brouillé les repères. D’une part, la suprématie de l’impérialisme américain, issu du capitalisme le plus moderne, basé sur une économie géante, administrant à son profit la principale monnaie de réserve et dirigeant la coalition occidentale de la guerre froide. D’autre part, la croissance disproportionnée de mono­poles transnationaux capables de contrôler les Etats et de prendre les peuples en otage, directe­ment ou indirectement par l’intermédiaire d’institutions supranationales. Aujourd’hui, leurs straté­gies d’alliance, de concurrence et de conquête de marchés sont plus complexes et moins transpa­rentes qu’autrefois. Si les analyses du début du XXe siècle (Hobson, Hilferding, Luxemburg et Lénine) restent valides dans les grandes lignes, elles ne suffisent plus pour décoder les manœu­vres impérialistes et analyser les risques de guerre qui résultent de ces nouveaux rapports entre les monopoles et les Etats. Depuis Lénine, quelles recherches marxistes ont été menées sur ce sujet essentiel ? L’enjeu est pourtant évident au niveau des luttes politiques. L’indignation anti-impérialiste avait été mobilisatrice au temps de la guerre du Vietnam, des guerres coloniales, ou des Fronts antifascistes à l’époque de la montée du nazisme et de la guerre d’Espagne.

2. Le thème de la fin de l’URSS est un sujet sensible, abordé par Roger Keeran et Thomas Kenny, dans leur livre « Le socialisme trahi » :

Les soixante quatorze années de l’expérience soviétique sont pour longtemps un sujet d’études et d’interrogations ; il est, à l’évidence, essentiel de comprendre les raisons de la disparition de l’URSS. Cependant il est toujours aussi difficile de déterminer le rôle respectif des facteurs inter­nes et externes et en particulier celui de la pression impérialiste. A juste titre, Roger Keeran s’est insurgé contre les interprétations faisant du socialisme lui-même la cause de « l’échec de l’URSS ». Le socialisme fut au contraire un très grand succès : il a été capable d’assurer simultanément le progrès social et la performance économique : la protection maternelle et infantile et l’éducation, en même temps que les « premières » de la conquête spatiale. En fait, la disparition de l’URSS fut la conséquence directe des politiques de Gorbatchev. Face à l’agressivité impérialiste des USA de Reagan, celui-ci a multiplié les « gestes » sans contrepartie tout en soignant les maladies de crois­sance du socialisme avec des remèdes capitalistes qui ont fini par tuer le malade. Gorbatchev a décrédibilisé le Parti et paralysé l’économie par des injections d’économie mixte. Les origines du processus doivent être retracées au niveau de la croissance de la « deuxième économie », issue du marché noir. Comme partout, ce dernier a été la conséquence d’une série de pénuries, y compris avant la guerre. Mais cette « économie grise » est devenue disproportionnée après Khrouchtchev et a créé une nouvelle « petite bourgeoisie » affairiste qui a servi de base sociale au gorbatchévisme. Simultanément, la corruption a gangrené le Parti et empêché tout redressement politique. A l’op­posé de cette évolution, Cuba a montré l’exemple d’une véritable lutte contre la corruption : le socialisme exige de la vigilance.

3. Le thème de la citoyenneté et de la souveraineté prend une importance toute particulière aujourd’hui :

Les institutions européennes conçues pour satisfaire les intérêts des monopoles mondialisés sapent les Etats-nations de notre continent. Tandis qu’on limite les attributs classiques de la sou­veraineté (faire les lois, battre monnaie, lever l’impôt et décider de la paix et de la guerre), les principes de solidarité et de cohésion fondant toute communauté nationale sont attaqués directe­ment par la philosophie utilitariste-individualiste des néolibéraux. Dans ces dernières années, le vote démocratique a été bafoué de toutes les manières possibles et le choix des citoyens annulé. Simultanément s’est installée une politique-spectacle à base de « petites phrases » et de débats fac­tices menés par un « clergé médiatique » occupé surtout de sondages et de prochaines élections. Devant cette situation, caractérisée par une montée sans précédent de l’abstention, Jean Salem nous a opportunément rappelé les origines historiques et les éléments critiques de la citoyenneté et de la souveraineté. Il a d’abord retracé l’histoire des trois premières Déclarations des Droits de l’Homme (1789, 1793 et 1795), avant d’évoquer la philosophie politique qui fonde – encore aujourd’hui – le pouvoir souverain. Celui-ci procède toujours d’un contrat, par lequel des citoyens égaux consentent une limitation de leur liberté inaliénable en échange de la sécurité. Cependant, les formes de la souveraineté restent une matière à discussion et Rousseau n’admet pas la déléga­tion de pouvoir qui fonde la démocratie représentative électorale. Les principes de la démocratie directe (Athènes, cantons suisses, la Commune de Paris) sont alors utilement confrontés à l’his­toire du suffrage universel et des nombreuses trahisons parlementaires. Une histoire qui nous oblige à un regard critique sur les tentatives de rénovation sociale à partir d’une coalition socialo-communiste (front populaire) qui voudrait parvenir au pouvoir par la voie électorale.

4. Le thème de l’émancipation chez Marx et son projet politique : une réflexion peu connue présentée par Ludovic Hetzel :

Marx avait un projet politique qui a été rejeté dans l’ombre par un siècle de marxisme et d’histoire du mouvement ouvrier, illustrés successivement par la social-démocratie allemande, la révolution russe et le marxisme-léninisme soviétique. Il part de la question suivante : comment résister au Capital qui semble tout-puissant? Marx estime que, même dans les pires conditions d’exploita­tion et d’esclavage, le travailleur écrasé et humilié ne devient jamais un robot. Il reste un être humain par son « autoactivité », son potentiel d’initiative qui lui permet de s’adapter ou le pousse à la révolte. Cette « liberté concrète » résiduelle (superbement illustrée par Chaplin dans « Les Temps Modernes« ) permet d’articuler les deux facteurs de résistance : (a) la spontanéité individuelle ou collective et (b) l’action et l’organisation syndicale et politique. En l’absence de cette dernière, l’expérience des luttes ne s’accumule pas. Mais la spontanéité est le moteur et le remède à la sclé­rose qui guette toute organisation (selon l’adage juridique repris par Marx : le mort saisit le vif). Ludovic Hetzel retrace l’utilisation de ces deux concepts dans l’œuvre de Marx en faisant parti­culièrement référence aux luttes du prolétariat contre l’augmentation de la durée de travail au XIXe siècle. Lorsque ces deux facteurs semblent entrer en conflit – comme par exemple pour la conquête du pouvoir par le Parti communiste – Marx choisit toujours la spontanéité. Il s’en dégage une conclusion essentielle : le rôle du Parti communiste est à la fois limité (il permet au prolé­tariat de résister à la pression idéologique du Capital) et décisif : le moment venu, lui seul pourra formuler les propositions d’action qui lanceront le mouvement.

 

Bienvenue sur ce nouveau site capital !

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À l’adresse « www.cuem.info », ce nouveau site est le nouvel outil d’information et de documentation du Cercle universitaire d’études marxistes.

Le site reflète l’activité du Cercle et, en particulier, l’organisation régulière de conférences à Paris, sur le site universitaire des Cordeliers (UPMC, rue de l’Ecole de médecine).

L’année universitaire 2013/14 a été marquée par des conférences éclairantes, suivie chacune d’un riche débat, ce qui est un début encourageant pour le C.U.E.M.

Sous l’onglet « Conférences du C.U.E.M. » figurant en haut de l’écran, nous mettons à la disposition de nos auditeurs et des futurs publics les vidéos (aimablement procurées par « Les films de l’An II », résumés ou textes que nous avons réunis, dont la liste s’affiche en cliquant sur l’onglet « Calendrier des conférences ».

Nous comptons enrichir le site au fil des contributions, nouvelles conférences et événements organisés par le Cercle ou par des organisations proches.

Enfin, le calendrier 2014/15 sera publié sous peu.

Bonne rentrée, bonne lecture à tous,

L’équipe du C.U.E.M.