18/11/2021 – Aymeric MONVILLE :
La collaboration tactique entre Trotsky et les nazis

Tout ce que vous n’avez pas voulu savoir sur Trotsky

À propos du livre : Le Vol de Piatakov. La collaboration entre Trotsky et les nazis, de Burgio, Leoni, Sidoli (Delga, Paris 2021). Conférence prononcée à Jussieu le 18 novembre 2021 à l’initiative du Cercle Universitaire d’Etudes Marxistes.

L’accusation adressée à Trotsky d’avoir collaboré avec les nazis mais aussi avec le Japon militariste date des procès de Moscou, plus précisément du second procès de Moscou, celui de janvier 1937 où les principaux accusés étaient Youri Piatakov, vice-commissaire à l’Industrie lourde et l’important journaliste, spécialiste renommé des relations internationales, Karl Radek, où avaient été évoqués également des actes de sabotage avec quinze autres personnes sur le banc des accusés. Au premier procès (août 1936), Trotsky avait été impliqué, là encore par contumace, dans des accusations de terreur individuelle (terme qui en russe veut dire « assassinat »), notamment sur la personne de Kirov le 1er décembre 1934, en lien avec les zinoviévistes (Zinoviev et Kamenev sont les principaux accusés de ce procès dit aussi des « seize »).

Juste après ce second procès, en février-mars 1937, il y a un plenum du comité central du Parti communiste (VKP(b)) où Staline dit qu’on avait, manifestement, manqué de vigilance, mais qu’il ne fallait pas tout confondre, ne pas s’égarer dans une répression aveugle (discours de clôture du 5 mars).

« Voici la question : comment réaliser dans la pratique la tâche de frapper et d’extirper les agents germano-japonais du trotskisme? Cela signifie-t-il que nous devrions frapper et extirper non seulement les vrais trotskistes, mais aussi ceux qui ont vacillé à un moment donné vers le trotskisme, puis se sont éloignés du trotskisme il y a longtemps ; non seulement ceux qui sont vraiment des agents trotskistes pour le sabotage, mais aussi ceux qui sont passés une fois par hasard dans une rue où un trotskiste ou un autre était passé ? En tout cas, de tels avis ont été entendus ici, au plénum. Pouvons-nous considérer qu’une telle interprétation de la résolution est correcte ? Non, nous ne pouvons pas la considérer comme correcte. »

Les purges proprement dites n’avaient pas commencé. Elles commenceront en juillet 1937.

Entre le second procès et les purges, que s’est-il passé?

Du 3 au 7 mai 1937, c’est l’insurrection de Barcelone, en pleine guerre d’Espagne (qui avait débuté le 17 juillet 1936 par un coup d’État militaire fasciste ; formellement la guerre pour l’URSS a commencé là). Le soulèvement des «Journées de mai» à Barcelone a été une tentative de prise de pouvoir anarcho-trotskiste en Catalogne dans les arrières et contre la légitimité du gouvernement républicain soutenu à l’époque par l’Union soviétique. Le 5 mai, les insurgés avaient même proclamé un gouvernement provisoire.

Les Soviétiques, à l’époque sont persuadés que les nazis et les franquistes pilotent ce qu’ils considèrent comme une provocation policière.

Pour eux le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste, proche de Trotsky même s’il n’est pas déclaré comme trotskyste) est complice des nazis. C’est ce qu’avait confirmé après la chute de l’URSS l’agent du NKVD Pavel Soudoplatov (Missions Spéciales : mémoires d’un témoin indésirable, Seuil, 1994, le service d’espionnage et le Kremlin, 19971), responsable entre autres de l’élimination de nationalistes ukrainiens mais aussi de l’opération utka (ça veut dire « canard » en russe mais c’est l’acronyme de quelque chose de peut-être un peu moins champêtre : ustranienie Troskogo, liquidation de Trotsky. C’est donc lui qui avait recruté Ramón Mercader). Soudoplatov était devenu à la fin de sa vie, dans les années 90, très amer. Il avait fait quinze ans de prison sous Khrouchtchev car ancien adjoint de Béria (je dis Khouchtchov pour les intimes, mais n’étant pas un intime vous m’autoriserez à le prononcer à la française). Néanmoins cette amertume ne le poussait tout de même pas au point de valider les thèses trotskistes. Et sur ces agissements des trotskistes, notamment pendant la guerre d’Espagne et l’insurrection de Barcelone, il restait formel en disant qu’au NKVD ils étaient informés par Harro Schulze Boysen, de l’Orchestre rouge de la collusion des trotskystes avec les nazis, et que cette information donnée aux Soviétiques avait été découverte et notée dans le jugement rendu par le tribunal nazi avant l’exécution de Schulze Boysen fin décembre 1942. Harro Schulze Boysen était un officier de la Luftwaffe, patriote tenté dans sa jeunesse par une alliance avec Moscou (la fameuse « Ostorientierung »), et devenu entre-temps, et logiquement, antifasciste. Il avait donc rejoint le groupe Harnack le groupe communiste de Trepper appelé Orchestre rouge.

Il faut certes vérifier les dires de Soudoplatov : à propos du procès de Harro Schulze-Boysen, on a le compte rendu du Reichskriegsgericht, c’est-à-dire le tribunal de guerre nazi (Norbert Haase, Das Reichskriegsgericht und der Widerstand gegen nationalsozialistische Herrschaft, Berlin, 1993, p. 105), cela avait été trouvé par le chercheur Grover Furr mais j’ai vérifié : on dit : « Anfang 1938, während des Spanienkrieges, erfuhr der Angeklagte dienstlich, daß unter Mitwirkung des deutschen Geheimdienstes im Gebiet von Barcelona ein Aufstand gegen die dortige rote Regierung vorbereitet werde. Diese Nachricht wurde von ihm gemeinsam mit der von Pöllnitz der sowjetrussischen Botschaft in Paris zugeleitet. »

« Au début de 1938, pendant la guerre d’Espagne, l’accusé a appris, dans le cadre d’une mission officielle [longue périphrase pour « dienstlich »], qu’un soulèvement se préparait contre le gouvernement rouge dans la région de Barcelone avec la collaboration des services secrets allemands. Il a transmis cette nouvelle, ainsi que celle de Pöllnitz, à l’ambassade de Russie soviétique à Paris. »

Mis à part qu’ils se trompent sur l’année (c’est 37 et non 38), et aussi sans doute sur l’ambassade, c’était sans doute Berlin (Schulze Boysen n’allait sans doute pas leur faciliter la tâche en rectifiant), ce document est très crédible : fin décembre 42, on est en pleine bataille de Stalingrad, on ne voit pas pourquoi les nazis feraient le « cadeau » aux Soviétiques d’incriminer à tort Trotsky qu’à cette époque tout le monde a oublié ; il a été assassiné le 20 août 1940 et est mort le 21 (son fantôme réapparaîtra seulement après le rapport Khrouchtchev de février 1956).

On a aussi des documents du général Wilhelm Faupel, ambassadeur d’Allemagne en Espagne, qui parle de l’implication d’agents franquistes dans le déclenchement des événements de Barcelone (Craig, G. A. (1951). Documents on German Foreign Policy 1918–1945. Series D (1937–1945). Volume III. Germany and the Spanish Civil War 1936–1939. London: His Majesty’s Stationery Office.)

Tout cela a été retrouvé et sourcé par Grover Furr.

Annie Lacroix-Riz, quant à elle, et qu’on n’a pas besoin de présenter, surtout pas ici, a retrouvé des fiches policières et militaires d’Andreu Nin (voir sa récente polémique avec « La Raison » au sujet de la guerre d’Espagne).

Note du 6 novembre 1930 transmise au Quai d’Orsay par le Deuxième Bureau : où déjà décrit comme un agent de la police : après séjour en URSS, fait son rapport à la police espagnole. (on est avant la République)

Sur l’agent franquiste Xifre Biera, et notamment ses liens avec l’Action française, qui « aurait à son domicile des documents très importants au sujet de la Défense nationale [française, …] manœuvrait auparavant le chef connu du POUM » (Note sans référence des RG de la Sécurité nationale, Paris, du 4 novembre 1938, F7, vol. 14722, AN ; « notes relatives à des agents du général Franco en résidence en France, 1938, avril-octobre 1939 »)

C’est accablant pour ce dirigeant du POUM et ami de Trotsky. Évidemment cela nous donne une version très différente du film Land and Freedom de Ken Loach, mais aussi d’Hommage à la Catalogne d’Orwell, de l’histoire de Burnett Bolloten, etc. etc. Vous avez plein d’ouvrages de ce genre qui fleurissent où les méchants staliniens qui portent le gouvernement républicain à bout de bras sont accusés de tous les maux et susceptibles d’écraser cette révolution authentique. Il existe même un livre des éditions libertaires subventionnées par la fondation Hoover à cet égard. Cette gauche-là, cette extrême gauche-là, les Etats-Unis l’aiment bien.

Voilà pour l’insurrection de Barcelone. De mai à juillet c’est l’arrestation puis le procès des 8 généraux dont Toukhatchevski. Robert Coulondre, ambassadeur français à Moscou, parlera même de la collusion Trotsky/Gestapo à propos d’une alliance militaire qui aurait pu nuire aux intérêts français (pour rappel tout le monde sait que l’ambassadeur US avait validé les procès de Moscou).

Donc si les chancelleries occidentales sont unanimes, pourquoi le risque ne paraîtrait-il pas crédible et surtout systémique aux dirigeants soviétiques? C’est une question de vie ou de mort pour l’URSS.

Donc décision prise en juillet 1937, je précise qu’on est bien après le procès de Piatakov de janvier 1937 qui évoque la collaboration entre Trotsky et les nazis, pour lancer une enquête et – disons-le – une répression des éléments antisoviétiques – à grande échelle.

En mai 1938, c’est le denier grand procès, celui des « 21 » avec Boukharine et Rykov. En novembre 1938, c’est la fin des purges, Ejov est remplacé par Béria.

Donc nous avons deux moments, même s’ils se chevauchent en partie avec le dernier grand procès public, celui de Boukharine et Rykov : d’une part des procès publics qui concernent quelques dizaines de personnes avec publication des comptes rendus et ensuite une opération à grande échelle, avec ce que Molotov a appelé sans ambages dans son entretien avec Félix Tchouïev (et qui datent des années 80), une « élimination de la 5e colonne », terme qui vient de la guerre d’Espagne elle-même.

La période dite des « grandes purges », puisqu’on a les chiffres désormais, Zemskov, ce n’est contesté par personne, c’est-à-dire entre juillet 1937 et novembre 1938. Selon l’historien, 681 692 personnes fusillées pour des raisons politiques représentent 85 % du nombre total de personnes fusillées pour crimes contre-révolutionnaires et autres crimes d’État particulièrement dangereux pendant toute l’ère 1921-1953 (799 455 personnes de 1921 à 1953).

Enfin, il est évident que répondre par l’incurie, le laxisme n’eussent pas moins été criminels. Il faut avoir en tête les menaces auxquelles l’Union soviétique avait à faire face. Éliminer la cinquième colonne, même si c’est extra-judiciaire, signifiait aussi sauver la vie de plusieurs millions de Soviétiques. Qui sinon auraient constitué un prix supplémentaire à payer.

Mais ce processus, tout le monde le comprend, porte en lui quelque chose de délétère et la paranoïa n’y est, bien sûr, pas absente. Même si l’on tient compte du fait que Staline avait mis des limites (et non des « quotas » comme on l’écrit trop souvent), même si l’on tient compte des malversations de Iejov, même si l’on tient compte de l’initiative, pas négligeable, des masses animées par un esprit anti-bureaucratiques, point souligné par l’historiographie dite « révisionniste » (rien à voir avec Faurrisson et l’école dite « négationniste ») depuis John Archibald Getty dans les années 80, la direction stalinienne porte une lourde part de responsabilités dans cette affaire.

Khrouchtchev avait tout de même eu un argument de bon sens (il y en a assez peu dans le rapport) : si les trotskistes-zinoviévistes n’étaient que 4000 au XVe congrès de 1927 contre 724 000. Pourquoi une telle répression? Mais l’ennui pour la compréhension des choses, c’est que Staline avait dit exactement la même chose au plénum de février-mars 1937 dont je vous ai parlé, en donnant les mêmes chiffres.

Donc, à part vous dire que j’espère que le socialisme n’aura jamais à devoir revenir à ce type d’extrémités, il est légitime de se poser la question : pourquoi ce processus a été lancé? Est-ce qu’il était prévu de longue date? Est-ce que les procès ont été un prétexte ou au contraire une source bien réelle d’inquiétude ? Vous comprenez que c’est très important pour ce dont on parle. Les auteurs italiens parlent de « bain de sang inutile » pour les purges mais voient autrement les procès, surtout le second et tout l’enjeu va consister à savoir s’il est corroboré. C’est la seule méthode possible.

Tentatives pour expliquer les purges par une machination, une « théorie du complot »

Depuis le rapport Khrouchtchev (février 1956), il a été suggéré – même si non démontré – que Staline avait prévu tout cela depuis l’assassinat de Sergueï Kirov le 1er décembre 1934. Khrouchtchev reprenait là une idée de Trotsky. C’est important parce que les procès s’imbriquent, les enquêteurs parlent de « kluboki » (pelotes). Mais il n’a rien pu prouver. Des espions déguisés en historiens comme Robert Conquest (il était membre de l’Information Research Department mais a fait la pluie et le beau temps dans la soviétologie) se sont jetés sur cette thèse qui maintenant est dans tous les manuels d’histoire, mais ils n’ont rien prouvé. Il s’agirait en fait de trouver un pendant à la Nuit des longs couteaux sauf que cela n’a pas duré en une fois mais sur la durée. Gorbatchiov pour les intimes, mais je l’appellerai Gorbatchev, dans le sillage de Khrouchtchev et avec la volonté de réhabiliter Boukharine, n’a pu parler que d’un tireur isolé. Le chercheur et professeur à l’université de Rochester, Matthew Lenoe, pourtant très antistalinien jusqu’à s’excuser de ses propres conclusions : il arriver dans son livre de 800 pages et avec de sérieuses recherches philologiques sur le fait que non, on ne peut pas prêter foi à cela : rien ne prouve que Staline ait fit assassiner Kirov.

A fortiori, si on analyse le cui protest, le cui bono, bref le « à qui profite le crime? », le nombre des personnes que la police secrète a exécutées et celui des prisonniers dits politiques a baissé chaque année entre 1934 et 1937.

Et a contrario Staline n’a jamais éprouvé le besoin de tant légitimer devant le public les mesures drastiques prises en juillet 1937.

Et à ce stade il nous faut faire des remarques de bon sens sur ces procès :

– les procès étaient, sauf celui des généraux, essentiellement publics, devant la presse internationale, y compris la presse archi-ennemie, la presse fasciste. Donc un effet Dimitrov était possible, c’était dans tous les esprits à l’époque : un accusé, comme le courageux Dimitrov au Procès du Reichstag, avait ridiculisé, conspué le tribunal devant les observateurs étrangers.

Ce sont des révolutionnaires, d’anciens conspirateurs contre le tsar. Les pressions possibles sur l’entourage n’expliquent pas tout. Il y a toujours une dialectique possible : avant sa fuite avec sa femme et sa fille et avoir dérobe soixante mille dollars des caisses de la section d’opération du NKVD, Orlov envoie une lettre à Iejov, où il prévient que s’il arrivait que ses proches demeurés en Union soviétique soient arrêtés, il révélerait alors aux Américains les noms d’un grand nombre d’agents soviétiques. Il est mort dans son lit.

Staline avait pris bien soin d’avoir une entrevue avec Piatakov et Radek, en décembre 1936, pour comprendre ce qu’ils allaient dire. Il avait compris qu’ils défendraient leur honneur mais reconnaîtraient les faits.

– les procès sont, non seulement publics, mais surtout gigantesques [montrer les volumes des procès]. C’est ce qu’avait noté l’ambassadeur états-unien Joseph Davies : il faudrait un Shakespeare pour créer cela et pour le mettre en scène un Belasco (c’était le metteur en scène connu à l’époque aux Etats-Unis) : alors oui, on trouve ça et là de petites contradictions : une lettre écrite à l’encre sympathique, une autre occurrence où cela n’est pas mentionné, ce sont des petits détails qui reviennent toujours dans la littérature trotskiste et comme par hasard ce sont toujours les mêmes.

– L’historiographie américaine patentée (Thurston, La vie et la terreur dans la Russie de Staline ; Getty) a souligné à quel point la direction stalinienne « y croit ». Elle y croit jusqu’à la parano, mais elle y croit. On voit des notes de Staline, des directives. Staline demande au NKVD s’il y a un lien entre Trostky et Yakovlev (12 octobre 1937).général Liouchkov (juin 1938), de son exil, que Staline croit à ce scénario. Dessin de la main de Staline retrouvé en 2010 sur Radek : « Radek, si tu n’avais pas pissé contre le vent, tu serais encore vivant. » Ce ne sont que des exemples parmi d’autres.

– Rien n’est sorti dans les archives depuis la chute de l’URSS pour montrer qu’il y avait eu une décision de dresser un théâtre avec des marionnettes.

– La thèse du totalitarisme (Staline appuie sur tous les boutons et prévoit d’assassiner Kirov en 1934 pour déclencher une purge en 1937) et qui est en fait ce qu’on appellerait aujourd’hui « une théorie du complot » a ceci de délirant qu’elle fait abstraction, comme beaucoup de thèses de ce genre, du contexte et surtout, au final, exonère les pressions extérieures : 14 nations liguées contre l’URSS pendant la guerre dite civile, puis menées de l’Allemagne nazie (les réseaux Abetz ont bien fonctionné en France). Présenter Staline comme métaphore de toute la période et tout expliquer par la propension à la brutalité de Staline sans perler de la brutalité ambiante, c’est trop facile. Je pense aussi à d’autres formes plus feutrées de brutalité : abandon de l’Espagne (or républicain conservé par les Français et donné qu’à la victoire de Franco) après avoir vu les gouvernements Blum, Chautemps et Daladier, il faut le faire.

De plus, plusieurs éléments corroborant sont venus compléter cette idée que les procès de Moscou pourraient ne pas avoir été inauthentiques :

– en 1971 Humbert-Droz publie le tome II de ses Mémoires, (Jules Humbert-Droz. De Lénine à Staline: dix ans au service de l’Internationale communiste, 1921-1931 . Neuchâtel: éditions de la Baconnière, 1971, p. 379. «Utiliser la terreur individuelle» signifie «tuer»).

Qui est Humbert Droz? Un Suisse, adjoint de Boukharine, membre du Komintern. Il avait depuis quitté le Komintern, détestait Staline, était devenu social-démocrate. Il dit que Boukharine pensait qu’il fallait assassiner Staline en 1929 (« Boukharine me dit aussi qu’ils avaient décidé d’utiliser la terreur individuelle pour se débarrasser de Staline »). C’est ce qu’avait reconnu Boukharine et il faut noter que Boukharine n’avait pas reconnu grand-chose. Au sujet de Boukharine des documents qui montrent que le 27 février 1937, Staline va demander l’exil intérieur et non la peine de mort, et qu’il va être mis en minorité. Je ne suis pas pour donner à cela un ton psychologique (une interprétation de type « il aimait bien Boukharine ») mais cela montre un caractère collégial et peut-être aussi le fait qu’il va vers les purges à reculons (montrer le document dans The Road to Terror, p. 162).

– Lukacs, témoin de l’époque, dit dans ses Mémoires en 1971, déplore les purges mais confirme que Radek et Boukharine étaient bien des opposants. C’est un peu secondaire mais c’est tout de même Lukacs.

– Francis Ludwig Karsten, doyen à l’époque des études germaniques au Royaume-Uni, un monsieur très bon chic bon genre, montre que Radek (je rappelle le second plus impliqué dans le second procès de Moscou) écrivait au général Köstring (en 1974) ; un double jeu au sujet de la remilitarisation de la Rhénanie : la déplore dans la presse soviétique et envoie un télégramme de félicitations.

– ouverture des archives Trotsky (1980) : bloc des oppositions jusqu’en 1932 (premier procès)

Et lettres à Radek, Sokolnikov, Preobrajenski (1985) On y reviendra

– Complot Toukhatchevski (P. 396 Choix) 2005 – procès des généraux : Annie Lacroix-Riz publie dans Le Choix de la défaite une archive du Foreign Office rendant compte de rencontres entre Poutna, l’acolyte de Toukhatchevski et l’état-major allemand. Pour les chancelleries, elles étaient au courant. Coulondre. Elle a toujours travaillé sur le paradigme des procès, voyant de nombreuses sources policières. Je rappelle que tout le monde peut le vérifier puisqu’on sait par exemple que Trotsky se balade librement en Italien en 1932 à Pompéi, donc a pu obtenir des autorités italiennes un visa de transit (ce qui contraste avec son testament où il dira : « Jamais je n’ai transigé avec les ennemis de la classe ouvrière. »). On dispose aussi du dossier du FBI publié par un chercheur William Chase (rencontres avec McGregor en juin-juillet 1940, ce qui permet sans doute que les archives soient entreposées à Harvard), et l’on voit que Trotsky se fait informateur et dénonce des militants communistes.

– L’affaire du Bristol a été résolue en 2010 par Sven-Eric Holmström : l’argument du Bristol (il n’y a pas d’hôtel Bristol à Copenhague) était ce qui avait fait s’effondrer le premier procès. On a même retrouvé l’enquête du NKVD. Goltsmann a continué à se tromper, on l’a laissé parler preuve que ce n’était pas si important et ce qui montre que ça n’avait pas été.

– aujourd’hui le vol de Piatakov (qui fait la somme de la plupart des éléments dont je vous ai parlé, de bien d’autres encore et apporte des éléments concrets)

Donc, soit c’est un tissu de mensonges, destiné à aller crescendo. Soit les procès déterminent, expliquent – à défaut de justifier totalement, étant donné leur caractère disproportionné – la répression qui a eu lieu.

Distinguer les procès des purges constitue un obstacle épistémologique au sens de Bachelard. Du fait que les purges ont concerné des innocents (surtout s’ils sont passés par les mains de Iejov), on en déduit que les procès étaient un tissu de mensonges, jusqu’à devenir proverbial : on dit « un procès de Moscou », pour, sous toutes les latitudes, et ce depuis le rapport Khrouchtchev, désigner un procès truqué.

Le trotskisme est, au moins depuis le rapport Khrouchtchev, lié à une certaine version occidentale du monde, et je ne parle pas seulement sur des phénomènes bien connus comme la création de FO avec l’aide de l’AFL-CIO et de la CIA, mais aussi sur cette question il y a une solidarité implicite : ils ont intérêt à l’explication totalitaire. Trotsky utilisait le terme « totalitarisme » pour mettre un point d’égalité entre Staline et Hitler.

On l’a compris, j’ai personnellement des doutes sur l’explication par le totalitarisme (Staline appuie sur tous les boutons à tous les étages) car on voit bien les risques, déjà mesurés par Staline et dans lesquels ils sont effectivement tombés. Vous comprenez bien que mon sujet n’est pas Staline ou Trotsky. L’histoire a montré, contrairement à ce qu’affirmait Trotsky, que Staline résisterait à Hitler et c’est ce que l’histoire retiendra. Mais je ne suis pour aucun culte de la personne (kult litchnosti). En revanche, je pense qu’on a l’occasion d’en terminer avec celui de Trotsky qui est à l’origine d’une scission regrettable dans le mouvement communiste, scission qui n’a dès lors plus lieu d’être.

Le vol de Piatakov dans le contexte de la recherche actuelle

Le vol de Piatakov. La collaboration tactique de Trotsky avec les nazis, de Burgio, Leoni et Sidoli est paru en 2017 en Italie et au début septembre 2021 en France. Depuis cette date, l’ouvrage n’a pas trouvé de contradicteurs. A l’exception d’un certain Marco Ferrando, que je pourrais qualifier de Besancenot local, qui a fait preuve d’incompétence mais a eu au moins le courage de répondre et de fournir l’occasion de réfuter quelques objections naturelles, j’y ferai référence. Je me suis personnellement engagé pour la défense de ce livre, en plus de l’avoir traduit, car je pense que cela résout bien des questions qui restaient en suspens et qu’il est inattaquable par sa méthode, surtout en ce qu’il ne tient jamais pour acquis les procès de Moscou mais s’appuie sur des éléments corroborant, y compris sur des archives ou textes trotskystes.

Effectivement, sous tout régime, et particulièrement dans des conditions dures on peut imaginer facilement des pressions policières de tout ordre allant de la torture à la menace sur les proches etc.

Rien n’est venu le prouver, pour Stephen Cohen, grand défenseur de Boukharine, ces pressions étaient exclues, mais c’est envisageable.

Pourquoi ai-je trouvé cela immédiatement intéressant?

Je sais qu’il y a énormément de recherches novatrices sur la période stalinienne.

En tant qu’éditeur d’environ 250 ouvrages, comme vous le savez ou vous ne le savez pas, dont beaucoup consacrés à l’Union soviétique, je suis tenu assez vite au courant de ce qui se fait. J’ai même rédigé un petit ouvrage de vulgarisation de toute cette littérature qui s’appelle « Et pour quelques bobards de plus. Contre enquête sur Staline et l’Union soviétique » (le CUEM avait eu la gentillesse de m’inviter à ce sujet). Dans ma deuxième édition, je me sers beaucoup de cet ouvrage pour répondre à « Trotsky n’est pas coupable ». Je sais qu’il y a un bouleversement dans l’historiographie, qui est dû au fait qu’il y a eu une défaite, celle du camp soviétique qui a entraîné un double processus :

– l’arrogance et le triomphalisme des vainqueurs qui font que, peu ou prou, l’historiographie du communisme est tenue presque exclusivement par des anti-communistes.

– l’ouverture des archives, la dernière découverte d’importance étant la déclassification, en mai 2018, du procès des généraux (qui n’a rien d’étique, elle compte 172 pages, du 11 juin 1937).

Cette double tendance est hautement explosive, elle a atteint un niveau de tension intolérable, en ce qu’elle met en contradiction la volonté de continuer la propagande de la guerre froide.

Je constate que cette démarche est heuristique. Par exemple pour Katyn, elle oblige à chercher.

Alors je pense qu’il faut se soumettre aux faits. Mais effectivement, nous agiter le spectre que nous ferions cela par esprit partisan, c’est un peu facile. A priori, je n’accuse pas nos contradicteurs sur Katyn d’être d’accord avec Joseph Goebbels. Pourtant c’est devenu la version officielle. Donc, on va mettre la morale de côté.

Sur la question de Katyn, personne a priori n’avait l’idée de remettre en cause le fait qu’il y avait des documents qui avaient été annoncés par Gorbatchev et fournis par Eltsine au gouvernement polonais. Mais depuis qu’on a compris qu’il y avait des tampons anachroniques sur une lettre censée avoir été envoyée par Béria à Staline avec écrit KPSS et non VKP(b), et surtout qu’un député, Ilioukhine, avait fourni le matériel, remis par un officier du FSB, qui avait servi à faire les faux, on avait de forts doutes. En plus, cela implique des morts à Pyatykhatky et Mednoie et on ne les a pas retrouvés. Et le rapport allemand, aucune indication de l’année des balles, noms allemands comme Lemberg (au lieu de Lvov) et j’en passe. On n’avait pas prouvé l’inverse, à savoir que c’était les nazis qui l’avaient fait, mais on ne pouvait plus suivre la thèse.

Or Volodymyr-Volynski, on a retrouvé des badges de policiers polonais censés avoir été assassinés à Katyn à 1500 km plus à l’ouest dans un charnier ss.

Donc les Italiens s’attachent à ne fournir que des sources venues de la défense, donc insoupçonnables. C’est une mini-révolution copernicienne.

Vous aviez auparavant des ouvrages, comme par exemple « Un autre regard sur Staline » de Ludo Martens, vous aviez le témoignage de l’ingénieur Littlepage qui, loin des supposées griffes des dirigeants staliniens, confirmait le sabotage (donc élément corroborant) avec Borsig et Demag. Aussi John Scott, Au-delà de l’Oural sur Magnitogorsk. Cette information, essentielle, côtoyait des développements issus des procès.

Le Sayers et Kahn rend compte des procès (c’est la version écrite, narrée des procès), mais non les purges après. De nombreux documents fournis par les Soviétiques (Annie Lacroix-Riz a raison de dire que c’est un livre archivistique), et à ce titre passionnant. –

Ici parler du Losurdo : prendre le recul en parlant de troisième guerre civile (après celle qui est une intervention étrangère et la collectivisation) : les trotskistes étaient faibles.

Petite révolution copernicienne. On va leur porter la contradiction sur leurs textes canoniques.

Inversion de la charge de la preuve. Marco Ferrando. Oui, mais nous n’avons pas à juger, nous avons à savoir.

Preuves corroborantes

Donc les Italiens font la somme de ce que l’on sait depuis quarante ans :

– il y avait bien, comme l’avait montré le premier procès, un bloc des oppositions (trotskistes-zinoviévistes, gauche et droite) (Par «bloc», on entendait une alliance politique pour une action concertée entre des groupes d’opposition clandestins opérant illégalement en Union soviétique. ) en 1932 (ouverture archives Trotsky en janvier 1980, ce que Trotsky avait toujours nié), la continuation d’une alliance sans principes : ce qu’il a révélé dessert sa cause (Broué)

– Trotsky était resté en contact avec ses partisans en URSS : sa section est la plus forte et la plus trempée (janvier 1936) ; et avait envoyé des lettres : Radek notamment (son présumé « ennemi acharné et traître » : archives déposées à Harvard : personne n’a pu entrer dans ces archives en quarante ans ; à part ces deux personnes personne n’était rentré) ; à Moscou ils ne pouvaient pas prévoir (c’était déjà par Getty, historiographie bourgeoisie, Soviet Studies, le principal véhicule du monde de la recherche sur l’histoire soviétique) ; capitulards ; lettres avaient disparu mais pas reçus : Molinier, p être Henri, celui qui appellera à militer dans le parti de Marcel Déat pendant la guerre ou bien Raymond ; pas possible d’envoyer lettres d’injure pour raisons conspiratives. Ferrando parle de vol possible (c’est vrai pour des lettres envoyées à Nin, vol de novembre 1936 à Paris de documents qu’avait confiés T. à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam : on pense que c’est là qu’ils ont appris les liens très étroits qui l’unifiaient à Nin; mais rien n’avait été utilisé au procès).

– Radek menait double jeu (révélé par Broué) au moment de la guerre d’Espagne (« critique de la politique stalinienne ») ; aussi Silone ; 8 mars 1936 : malgré positions officielles, félicitations envoyées par Radek au général Köstring (Francis Ludwig Karsten, doyen de l’historiographie allemande en Grande-Bretagne à l’époque ; info de 1974)

– son fils Léon Sédov (mort à 31 ans le 16 février 1938 sans doute d’une appendicite, cf. le frère de Krivine dans Cahiers Léon Trotsky) ne les rencontrait pas par hasard ou alors cela fait beaucoup de hasard : 1929 Bloumkine à Istanbul (exécuté fin 1929) ; Smirnov à Berlin en 1931 ; fin 31 ou début 32 Piatakov à Berlin (confirmé au procès). Dans son éloge funèbre, c’est confirmé par Trotsky : « semait le NKVD dans les capitales à la recherche de partisans ».

– Olberg au premier procès avait été accusé d’avoir voulu tuer Staline,entré en juillet 1935 avec un faux passeport hondurien fourni par la Gestapo : les trotskistes ont dit qu’il était un agent provocateur stalinien (fusillé en 36 pourtant) ; il était pourtant très lié à Trotsky et Sédov ; exclu du KPD en 1932 (le parti allemand) pour trotskisme ; Getty et Naumov (The Road to Terror, 2010, qui fait autorité) et dont je vous ai parlé : aucun document qui montre qu’Olberg était un agent double ou un informateur de la police soviétique.

Et le vol de Piatakov :

Qui est Piatakov? Fils d’un propriétaire terrain, anarchiste puis bolchevik, se distingue par son courage pendant la guerre civile. Trotskiste dans les années vingt puis capitulard, rentré dans l’appareil stalinien, jusqu’à devenir vice-commissaire politique à l’Industrie lourde. Version officielle : je n’ai plus aucun lien. Taupe habile, comme il l’a révélé. A Oslo. Entretien de deux heures. A tel point que pressenti juré dans le premier procès de Zinoviev et Kamenev.

Histoire de fournisseurs à Berlin. En profite pour rencontrer Trotsky.

N’a pas trouvé le courage de le dénoncer, en même temps il allait trahir. Il est pris dans une impasse.

S’il s’était agi de se servir d’un Piatakov innocent pour témoigner contre T., encore eût-il fallu un Piatakov vivant qui pût témoigner. Les inculpés du premier procès avaient tous été condamnés à mort (ce ne sera pas le cas du second mais ça on ne pouvait le prédire à l’époque).

– le fait qu’on ait laissé Piatakov en liberté un mois jusqu’au 12 septembre (Reingold et Golubenko l’avaient nommé en août 1936) : impliquait la possibilité qu’il se suicidât, comme Tomski (22 août 1936) et comme Gamarnik le fera, élimine la possibilité qu’il y ait eu un complot dès le départ ; s’il s’était agi de le faire témoigner, il ne fallait pas le laisser en liberté

Même chose pour Radek, arrêté le 16 septembre 1936, donc quatre jours après Piatakov.

– ils ont retrouvé, grâce au chercheur suédois, le rapport de l’aéroport, rapport mensonger, contredit Gulliksen et en plus est manipulé ; avion s’est bien posé à Kjeller.

Cela commence par un journal bourgeois : « Aftenposten : pas un seul avion étranger n’a atterri à Kjeller » (25 janvier). Vychinsky : Kjeller reçoit avions d’autres pays même en hiver (27 janvier).

29 janvier : journal soc dem norvégien Arbeiderbladet : interviewe Gulliksen par téléphone : un seul avion, norvégien, venu de Linköping, mais pas de passagers. On voit bien qu’il y avait un avion de l’étranger.

25 Février 1937 : rapport envoyé par les autorités aéroportuaires : il y a bien un avion en décembre.Le chiffre est gommé. On n’indique pas s’il y a des passagers.

Trotsky à Dewey : « aucun avion étranger n’a atterri à Kjeller ». Broué : «  celui de Kjeller n’a vu aucun atterrissage dans cette période d’enneigement ». Deutscher n’est pas plus précis. A ma connaissance personne n’en parle.

Il y a donc eu mensonges et manipulations pour faire croire le contraire.

Mais aussi :

– dénégation de Trotsky à la commission Dewey (commission plutôt bienveillante, avril 2021) : son lapsus ; alibi voyage sur la glace (après la fièvre de sa vie, à ski, pas bon skieur), T. agite sur le fait qu’un journal allemand indique la présence de Piatakov à Berlin (normal ça avait duré une dizaine de jours) : le 22 décembre ; le meurtre de Roger Ackroyd ; sauf qu’il révèle par un lapsus qu’il connaît la date évoquée par l’accusation : donc pas crédible ; 13e session dit qu’il a démoli ;

– sa fièvre des vingt premiers jours de décembre, le pire moment de sa vie, pour ne rencontrer personne ; témoin réticent : cache des choses

– très cocasse : son journal de 1935 qui s’arrête (il avait nié l’existence de ce journal)

Autre phénomène corroborant, je vais citer là encore une source trotskiste, c’est Trotsky lui-même. les quatre articles de Trotsky sur l’indépendance de l’Ukraine. Piatakov en parle en janvier 1937 : le cœur des négos portait sur l’Ukraine (et le Primorie avec le Japon). En substance : vous allez voir, Trotsky va demander l’indépendance de l’Ukraine. A même pris à partie ceux de ses partisans qui pensaient que c’était une folie, pour qui ça ne passait pas. Et ce après Anschluss (12 mars 38) et accords de Munich (30 septembre 38) où s’étaient servis des Sudètes. Il lorgne sur Dantzig. L’Ukraine est frontalière de la Pologne. Le droit au divorce n’implique pas forcément l’obligation de divorcer. Hitler est plus que jamais décidé à s’étendre vers l’est.C’est vraiment leur servir l’Ukraine : clin d’œil pour dire que malgré les procès, il a toujours une carte à jouer. La carte allemande. En plus Trotsky reconnaît que les nationalistes sont forts, mais émulation révolutionnaire car dans le vrai socialisme sous la bannière de Trotsky.

Après des bordées d’injure, j’ai reçu une réponse d’un historien trotskiste qui a daigné m’apporter un argument. Oui, il trouvait cet acte trop tardif mais il arguait que Trotsky pensait que l’Ukraine allait devenir un bastion prolétarien.

J’en ai parlé avec Annie Lacroix-Riz, elle me dit que faire passer l’indépendance de l’Ukraine pour un projet révolutionnaire alors que le Reich (le second) travaillait l’Ukraine bien avant la guerre de 14, c’est un peu fort de café (cf. Le Vatican, l’Europe et le Reich). Je dois faire une conférence avec Bruno Drweski sur la question. On va bien s’amuser.

Mais aussi, changement d’attitude entre le printemps 32 et interventions préventives de l’Armée rouge, cela suppose de passer par la Pologne, et volonté de négocier. Octobre 1933 (Bulletin de l’opposition) : si l’opposition anti-stalinienne prenait le pouvoir en URSS, elle serait « contrainte de maintenir des relations diplomatiques et économiques avec l’Allemagne hitlérienne », cela surprend même Deutscher.

Si l’ancien chef de l’armée dit cela, en tant que fasciste, vous n’avez rien à ajouter : Armée rouge : « l’alcoolisme se répand, dans l’intendance c’est le chaos » (entretien du 14 février 1940) « et les marins se dresseront » « l’ivrognerie augmente parmi les commandants » « et des défaitistes. A bas Staline » 3 juillet 1938

« commencement d’une nouvelle guerre civile dans le pays » : tout commissaire politique était d’emblée fusillé : les nazis savaient que les politiques étaient les plus fermes

« je ne suis sûr que d’une chose, le régime ne survivra pas à la guerre »

Propagande défaitiste, démoralisante de Trotsky.

Pour lui la 4e Internationale est l’alternative partout. Alors que pourtant, durant la guerre, en URSS, en Chine, au Vietnam, en Corée, en Europe, ce sont les communistes et presque uniquement les communistes qui ont porté tout le poids de la guerre : la 4e internationale n’a rien fait

Autre argument :

– Trotsky a l’habitude des coups tordus : La ligne Schlageter (ils vont vous dire qu c’est pour des raisons tactiques mais ils l’ont quand même fait). Infiltration de ses troupes dans la SFIO, ce qui lui a mal réussi. Pour lui, Hitler et Staline c’est pareil, ce qui en fait un ancêtre de l’Occident. Il est pour le front puis contre le front.

Donc :

Transformation de la quantité en qualité et cela emporte l’adhésion. Les preuves s’accumulent et ces preuves ne sont pas staliniennes. Ces preuves sont objectives. Elles viennent des contradictions de la défense trotskyste.

Autour de l’assassinat

Ce n’est pas dans le livre mais j’ai eu envie de creuser cet aspect des choses en guise d’épilogue.

A noter que ce n’est pas l’Ukraine qui précipite l’assassinat de Trotsky, mais plutôt la guerre d’hiver. Même s’il semble que l’opération, d’après Soudoplatov, était prévue depuis 1937.Le gouvernement Mannerheim voulait nommer Trotsky chef d’un gouvernement provisoire. Celui-ci n’avait pas accepté.

Ramon Mercader est convaincu de la justesse de sa cause, ce n’est pas un robot du NKVD, contrairement à ce que disait Jorge Semprun. Ce n’est pas ce que raconte Padura (L’homme qui aimait les chiens). Mercader risque sa peau : mitrailleuses. Il est accompagné de sa mère qui l’attend dans la voiture et ne le verra jamais sortir. Le zèle de la mère de Mercader fait échouer l’opération de sa libération puisque le Mexique va le transférer dans une autre prison. Après vingt ans de prison, il ira en URSS puis il mourra à Cuba.

Que cela soit clair, je ne fais pas l’apologie de l’assassinat politique et je n’appelle à aucune violence, mais quatre-vingts ans après, j’essaye de comprendre les motifs. D’ailleurs les Italiens disent : le seul châtiment qu’on aurait aimer infliger à Trotsky, c’est de voir la victoire de l’Armée rouge sur le fascisme parce que lui avait tout prévu sauf ça.

Absence de fanatisme

Donc ce livre, en plus, est décisif, radical au sens où il prend les choses à la racine, mais pas du tout fanatique.

Contrairement à ce qu’on croit, les auteurs italiens insistent sur l’aspect « tactique » de la collaboration (au sens de non « stratégique »).

Trotsky a pris une décision unilatérale, et le problème dans une conspiration c’est que les décisions du chef s’imposent sous peine de trahir la cause. C’est pour cela qu’il a rencontré Piatakov ou que ce dernier a demandé à le voir, en prenant des risques inouis. Tournant de l’été-octobre 1933.

De plus : 19-20 décembre 1936 document récemment déclassifié à propos d’une lettre de Piatakov à Iejov : où l’on apprend que Trotsky prenait des contacts avec Anglais et Français pour, en quelque sorte, ne pas mettre ses œufs dans le même panie).

Donc oui ce n’est pas un livre fanatique car ce n’est pas la version Vychinski, celle du procureur (en gros vous êtes devenus de simples laquais des fascistes), mais celle des accusés qui est mise en avant. En substance : oui, nous avons été pris dans un engrenage funeste, entraînés par Trotsky jusqu’à spéculer sur la défaite de l’URSS, mais nous ne sommes pas simplement des « vendus » au fascisme.

Contrairement à une idée reçue, les procès de Moscou montrent une contradiction entre l’accusation et la défense. Par exemple, Boukharine reconnaît le bloc et les tentatives d’assassinat mais pas celui de Lénine, pas le lien avec les puissances étrangères.

Mais le fait qu’il y ait une contradiction au cœur même des procès (Vychinski / Piatakov et Radek) est déjà un scandale en soi pour l’historiographie dominante pour qui il s’agit d’un tissu de mensonges.

Il y a sans doute une part de tragédie. Piatakov n’était pas d’accord avec Trotsky mais s’est trouvé pris dans un engrenage. Entretien de Broué avec la secrétaire de Sédov : Sédov compartimentait beaucoup.

Les responsabilités politiques. La condition humaine. Ce qui fait des procès de Moscou un témoignage tragique.

Que s’est-il passé dans la tête de Trotsky?

Trotsky est persuadé (il part d’un axiome qu’il ne démontre pas) que l’URSS va perdre contre l’Allemagne (collectivisation, famine en Ukraine, arrivée au pouvoir de Hitler alors que dès 1934 l’industrie fait des bonds de géant) et il agrège des partisans autour de cette thèse. L’idée sous-jacente est que, même devenue maîtresse de l’URSS, l’Allemagne ne pourra jamais contrôler tout son territoire, d’autant qu’un affrontement inter-impérialiste avec les Etats-Unis est probable (le dit à Radek : «  En ce qui concerne le Japon, il a été dit que non seulement il fallait lui donner le pétrole de Sakhaline, mais encore lui fournir du pétrole en cas de guerre avec les Etats-Unis. La lettre indiquait la nécessité de ne gêner en aucune façon la conquête de la Chine par l’impérialisme japonais. » […] SOKOLNIKOV. — Je parle en partant du point de vue d’alors. Nous considérions qu’il nous restait certaines chances. En quoi les voyions nous? Nous les voyions dans le jeu des contradictions in­ternationales. Nous considérions, disons, que la suprématie complète du fascisme allemand en Union soviétique ne pouvait se réaliser car elle se heurterait à l’opposition des autres rivaux impérialistes. Des collisions internationales pouvaient se produire et nous pourrions nous appuyer sur d’autres forces, non intéres­sées au renforcement du fascisme.).Trotsky aurait pu jouer sa partition sur une part du territoire. Les thèses d’Haushoffer sont partagées, lues par Radek.

Il avait voulu se caler sur le modèle léniniste du wagon dit plombé (il n’était pas plombé mais peu importe), soit l’autorisation obtenue de passer par l’Allemagne pour rentrer de Suisse en Russie.

Sauf qu’entre Guillaume II et le tsar, on peut penser que c’est bonnet blanc et blanc bonnet, et effectivement la révolution d’Octobre s’est retournée après contre Guillaume II.

Trotsky en parle lui-même dans Histoire de la révolution russe : « Est-il d’ailleurs nécessaire d’insister là-dessus après la révolution qui s’est produite en Allemagne même ? Combien lamentable et impuissant s’est révélé ce service d’espionnage prétendu tout-puissant du Hohenzollern, pendant l’automne de 1918, en face des ouvriers et des soldats allemands ! »

 » Le calcul de nos ennemis qui avaient expédié Lénine en Russie était parfaitement juste « , déclare Milioukov. C’est tout autrement que Ludendorff lui-même juge des résultats de l’entreprise :  » Je ne pouvais pas supposer – dit-il de la révolution russe, pour se justifier – qu’elle deviendrait le tombeau de notre puissance.  » Cela signifie seulement, que des deux stratèges : Ludendorff autorisant le passage de Lénine, et Lénine acceptant l’autorisation, c’était Lénine qui voyait mieux et plus loin.« 

Cependant s’il se la justifiait peut-être, cette tactique, Trotsky savait qu’elle était injustifiable. Trotsky a bien dit en substance : si le vol de Piatakov était prévu, ma position deviendrait définitivement compromise. Il est certain qu’on peut trouver des trotskistes pensant que le stalinisme justifiait tout, y compris l’aide tactique du fascisme, mais vous aurez des difficultés énormes à créer un parti de masse en reconnaissant cela ouvertement. Vous serez condamnés, si vous développez ce genre de thèse, à la marginalité.

Donc, quelle que soit sa stature, quels que soient ses mérites, ce n’est pas un dirigeant auquel on peut agréger des militants.

Trotsky, c’est aussi une idéologie, une forma mentis. Les mésaventures de L. Trotsky devraient faire réfléchir.

Et le pacte? Et Buber-Neumann?

Les trotskistes disent : vous avez fait pire avec le pacte. C’est bien sûr faux. Un État a le droit d’avancer et de reculer, de faire des avancées et des concessions, et notamment après un échec de la politique de sécurité commune qui avait duré pendant dix ans. C’était déjà le cas à Brest-Litovsk. Ce n’est pas la même chose que de pactiser contre son pays avec un État étranger ; c’est un jeu à trois bandes (État dans l’Etat et négocier avec l’envahisseur). Je n’ai pas à dire que cela mérite la peine de mort, personnellement je suis opposé à la peine de mort, on n’a pas à rejuger mais il faut comprendre ce qui s’est passé et reconnaître que ce n’est pas pour leurs idées que les trotskistes ont été condamnés mais pour leurs actes : la terreur (au sens russe, assassinat).

Vieux bobards de Margarete Buber-Neuman : Wilhelm Mensing, historien apolitique, a fait l’étude en 2010 (eine Morgengabe?) des Allemands qui, parfois de leur plein gré, parfois non, ont été amenés en Allemagne. Il montre que sur les 300 Allemands, ce ne sont pas des communistes mais un échange de prisonniers. Ils n’ont pas été réprimés après cela. Même M. Buber-Neuman n’est pas dans ce cas puisqu’elle n’était pas communiste.

Bilan : la fin de tous les cultes

Donc vos comprenez qu’on est loin des caricatures : du type les hitléro-trotskistes d’un côté, « l’école de la falsification stalinienne » de l’autre. On a la complexité humaine. Un dirigeant exilé, qui a une telle arrogance qu’il a spéculé sur la défaite de l’URSS pour revenir au pouvoir, qui fait tout pour revenir au pouvoir parce qu’il méprise tellement Staline qu’il est évident pour lui que ce dernier est inepte et va perdre (l’histoire allait lui opposer un démenti cinglant). Et en face, un État qui se défend. Un État a le droit de se défendre. Donc si je me distingue de mes contemporains, ce n’est pas simplement parce que je pense que le fascisme a été arrêté à Stalingrad et que c’est une bonne chose. J’espère n’être pas trop seul dans ce pays à penser cela, malgré la fascisation actuelle. Ce n’est pas seulement dans la préparation à la guerre même si cela a énormément compté. Mais je pense que les plans du fascisme ont été déjoués dès la préparation de la guerre et dans le fait de déjouer un certain nombre de coups d’état, donc dès les procès de Moscou.

Ce qui est certain c’est que, quoi qu’on pense de la stature de Trotsky, de ses idées etc., le trotskisme s’est révélé être une tragique impasse. Trotsky était si coupé des masses que sa seule manière de revenir c’était le chaos. Aujourd’hui, le trotskysme est devenu autre chose : c’est surtout la façon commode, « salonfähig » comme disent les Allemands (sallonarde ou mot à mot – et c’est assez savoureux – « capable de salon » ; Annie Lacroix-Riz parle à juste titre d’ « antisoviétisme de confort ») de continuer, tout en ayant gobé tout ce que la bourgeoisie dit sur Staline, à être communiste et marxiste. Cela relève davantage de la croyance et de la loyauté, et aujourd’hui davantage de la comédie que de la tragédie. Il faut sortir de ce genre d’impasse. Et se pencher sur les faits. Rien que les faits.

NB : Face à ce livre, je vois se développer une immense stratégie de l’édredon, qui n’exclue pas les pressions, les menaces. Contre tout cela, j’en appelle, et c’est la première fois que je le fais, à un engagement militant de votre part pour lire ce livre, pour vous emparer intellectuellement de ce livre et le faire connaître autour de vous.

Merci pour votre attention et je me tiens tout à fait disposé à répondre à vos questions.

Aymeric Monville, 18 novembre 2021

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1 Entre 1939 et 1941, Pavel Sudoplatov était le directeur adjoint du service de renseignement extérieur soviétique – la première direction (de renseignement) du NKVD de l’URSS. En 1939, Lavrentii Beria, commissaire du peuple pour les affaires intérieures, confie à Sudoplatov la responsabilité de l' »Operatsia Utka », l’assassinat de Léon Trotsky.

2 Dans ses mémoires, The Intelligence Service and the Kremlin, Sudoplatov déclare ce qui suit : Dans l’intérêt de la situation politique, les activités de Trotsky et de ses partisans à l’étranger dans les années 1930 auraient été dans les années 1930 n’auraient été que de la propagande. Mais ce n’est pas le cas. Les trotskystes étaient également impliqués dans des actions. En 1937, ils ont organisé une révolte contre le gouvernement républicain de Barcelone en utilisant le soutien de personnes liées aux services secrets militaires allemands [l' »Abwehr »]. Les cercles trotskystes des services de renseignement spéciaux français et allemands reçoivent des informations « indicatives » concernant les actions des partis communistes dans leur soutien à l’Union soviétique. En ce qui concerne les liens entre les dirigeants de la de la révolte trotskyste à Barcelone en 1937, nous avons été informés par Schulze-Boysen… Par la suite, après son arrestation, la Gestapo l’a accusé de nous avoir transmis ces informations, et ce fait a figuré dans sa condamnation à mort par le tribunal. Après son arrestation, la Gestapo l’a accusé de nous avoir transmis cette information, et ce fait a figuré dans sa condamnation à mort par le tribunal hitlérien dans son cas. (Sudoplatov, 1997, p. 58)

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