11/12/2025 – Éloïse Dreure :
Algérie : des communistes en situation coloniale, présentation de sa thèse

Communismes d’Algérie.

J’ai commencé ma thèse en 2015, au moment où le programme Paprik@2F démarrait, porté à la fois par le laboratoire LIR3S de l’Université de Bourgogne et par la Maison des Sciences de l’Homme et dirigé par Jean Vigreux.

C’était un moment de renouvellement de l’historiographie du communisme, avec le développement de thèmes de recherches, qu’il s’agisse de l’étude des cadres du PCF, de l’étude de l’ancrage local du phénomène communiste, du possible décalage entre l’orientation nationale et les pratiques locales et l’indispensable jeu d’échelle qui dépasse une vision surplombante ou monographique et lie différents degrés d’analyse.

Tout cela a nourri ma réflexion et j’ai souhaité lier l’étude du phénomène communiste à mes propres questionnements sur le phénomène de colonisation.

Je souhaitais d’abord observer la façon dont l’organisation communiste se développait sur le territoire algérien, mais j’avais à l’esprit que cette étude ne pouvait s’effectuer que dans un jeu d’échelle entre Paris, Moscou et Alger, l’action des communistes dans la colonie étant fonction des décisions prises dans les deux centres, qu’il s’agisse pour eux de suivre les directives, de s’y opposer ou de s’en émanciper.

La spécificité du territoire colonial m’est également apparu très tôt comme fondamentale et mes premières interrogations portaient déjà sur la façon dont il était possible d’être à la fois communiste et membre de la population colonisatrice en Algérie coloniale, où la domination, à la fois politique, sociale et économique, est établie juridiquement par le code de l’indigénat.

Il semblait que les communistes d’Algérie devaient être en rupture avec l’ordre colonial, et il s’agissait de vérifier cette idée.

J’ai choisi de faire démarrer cette étude en 1920, c’est à dire, à la suite du Congrès de Tours, de la scission au sein de la SFIO et donc de la naissance de ce qui allait devenir le Parti communiste français, et de ses fédérations en Algérie.

La période des années 20 et 30 est aussi celle du début du nationalisme algérien. C’est un moment où, après la Première guerre mondiale, les colonisés s’emparent d’un espace politique jusque-là réservé aux Européens, et c’est le moment où naissent les organisations fondatrices du nationalisme algérien, comme l’Étoile-nord-africaine.

J’ai arrêté mon étude en septembre 1939, au moment de l’interdiction du parti communiste, à un moment où, donc les pratiques militantes, devenues clandestines se transforment et à un moment où, le contexte national et international évolue lui aussi radicalement.

Les sources :

En ce qui concerne les sources, j’ai consulté plusieurs fonds d’archives.

D’abord le Fonds de la Section Française de l’Internationale communiste, le fonds 517-1, rapatrié sous forme de microfilms de Moscou dans les années 90, consultables à Dijon à l’époque où j’ai commencé ma thèse et maintenant, consultables sur le portail PANDOR de la Maison des Sciences de l’Homme de Dijon.

Un certain nombre de cartons concernant l’organisation de la SFIC en Algérie n’avait pas été copié, et j’ai donc effectué un voyage à Moscou, pour compléter aux Archives d’État d’histoire politique de la Russie, le RGASPI.

Autres sources produites par le mouvement communiste, les autobiographies du parti, mises en place dans les années 1930. Elles prennent la forme de questionnaires de 74 à 78 questions auxquelles doivent répondre les cadres du partis et recueillies par la direction du PCF. Il s’agit alors à la fois de surveiller, mais également de perfectionner la direction du parti et d’exploiter au mieux les compétences de chaque militant. Un certain nombre d’entre elles sont maintenant conservées au Centre d’Histoire sociale des mondes contemporains de l’Université Paris 1, et j’ai pu consulter un certain nombre de fiches de cadres du parti en Algérie.

Au CHS, j’ai également pu avoir accès aux archives de Jean Chaintron, cadre important du parti en Algérie dans les années 1930.

J’ai également passé beaucoup de temps à consulter des archives de surveillance et de répression, essentiellement aux Archives nationales à Pierrefitte où est conservé la série F7 et le Fonds dit de Moscou qui sont les archives de surveillance et de répression du Parti communiste français par la direction de la Sûreté du ministère de l’Intérieur depuis la création du parti en 1920, jusqu’à son interdiction en septembre 1939.

Cependant ces archives concernent surtout les années 1930 et pour ce qui est des années 1920, j’ai pu consulter le fonds de Maurice Viollette, Gouverneur général de l’Algérie de mai 1925 à novembre 1927. Ce fonds est conservé aux Archives départementales d’Eure-et-Loir et contient de nombreux documents obtenus lors de perquisitions et qui apportent beaucoup d’informations sur l’organisation communiste en Algérie.

J’ai également consulté le fonds de son successeur, Pierre Bordes, dont les archives sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées Orientales.

Enfin, les Archives nationales d’Outre-mer à Aix-en-Provence conservent également des archives de surveillance. Cependant, je n’ai pas récolté tellement de documents là-bas, dans un premier temps. Je comptais y retourner, j’en ai été empêchée du fait de la pandémie.

Durant cette période, je me suis alors concentrée sur la presse consultable sur le portail Gallica de la BNF. J’ai dépouillé L’Écho d’Alger, L’Écho d’Oran, alors deux des principaux quotidiens d’information de la colonie. Mais également la presse partisane, l’Humanité, les Cahiers du Bolchevisme, la revue Regards et Demain qui est le journal de la SFIO puis du PC en Algérie dans les années 1920 et 1921, les quotidiens nés du Front populaire, Alger Républicain et Oran Républicain. Mais j’ai surtout consulté systématiquement La Lutte sociale, le journal des communistes d’Algérie qui paraît régulièrement, surtout à partir des années 1930.

À partir de cela j’ai pu retracer l’histoire du communisme en Algérie entre 1920 et 1939.

L’Algérie coloniale

En Algérie, colonie de peuplement, le code de l’Indigénat instaure une séparation nette entre deux groupes : les Européens d’un côté, et les populations colonisées, désignées comme « indigènes » ou « musulmans », de l’autre.

Cette organisation juridique trouve son origine dans l’Algérie coloniale de 1848 qui est alors départementalisée.

Les autorités françaises se trouvent face à un dilemme : l’Algérie étant un territoire français, la population colonisée ne peut être considérée comme une population étrangère. Elle est, cependant, 25 fois plus nombreuse que ne le sont les colons français et lui donner la citoyenneté entrainerait un net déséquilibre dans le corps électoral. Le Sénatus-Consulte du 14 juillet 1965 règle la question. Désormais, les colonisés d’Algérie peuvent, certes se prévaloir de la nationalité française mais sans bénéficier des droits conférés par la citoyenneté.

Le code de l’indigénat, régime d’exception utilisé depuis les premiers temps de la conquête de l’Algérie se formalise ainsi et l’administration coloniale bénéficie de nombreuses dérogations qui lui permet d’imposer des travaux forcés, des peines de prison et des confiscations de propriété aux populations colonisés. En 1887, ce statut est généralisé à toutes les colonies françaises.

Avant la naissance du Parti communiste en Algérie, en 1920 :

On trouve en Algérie des fédérations de la SFIO.

La SFIO est alors composée uniquement de militants européens qui ne s’intéressent guère à la question coloniale, à Paris comme à Alger. S’ils demandent la suppression du code de l’indigénat et l’amélioration des conditions de vie des colonisés, l’idée d’indépendance de l’Algérie leur est étrangère, comme c’est d’ailleurs le cas pour la majorité de la société française, et ils n’envisagent nullement de recruter des militants au sein de la population colonisée.

Tout comme pour l’ensemble de la population française, l’indépendance de l’Algérie n’entre pas dans leur schéma de pensée.

Le parti communiste en Algérie.

Le parti communiste apparaît en Algérie en 1920 lorsqu’au Congrès de Tours, les fédérations socialistes algériennes votent à 78% l’adhésion à la Troisième internationale.

Dès lors, le mouvement communiste en Algérie se structure sous l’effet des actions conjointes des militants de la colonie, de la direction de la SFIC (Section française de l’Internationale communiste) à Paris et de celle de la IIIe Internationale à Moscou.

Durant les années 1920 et 1930, le parti communiste français suit diverses stratégies, de la bolchevisation en 1924, à celle de l’alliance antifasciste, initiée en 1934, et qui évoluera vers la stratégie de Front populaire, officialisée par l’Internationale communiste lors de son 7e congrès en 1935. Cette orientation perdure jusqu’en 1939, malgré la fin de l’expérience Front populaire au printemps 1938.

Le parti communiste en Algérie suit ces évolutions, avec une chronologie parfois décalée et des évènements qui lui sont propres, comme la création du Parti communiste algérien en 1936.

Surtout, il se développe sur un territoire où la colonisation, qui fait du nord de l’Algérie trois départements français, a composé une société organisée entre colonisés et colonisateurs et dominée par ces derniers. La très grande majorité des colonisés ne dispose pas de la citoyenneté française et est soumise au régime juridique de l’indigénat. La division de la société algérienne repose davantage sur ce clivage colonial que sur la différence de classe.

Pour autant, la SFIC ne perçoit guère ses fédérations algériennes différemment de ses autres fédérations de métropole.

Toutefois, dans un premier temps, les militants de la colonie s’organisent de manière autonome, sans échanges directs avec Moscou ou Paris.

L’IC, préoccupée par la mise en marche de la révolution mondiale, s’intéresse peu à la situation en Afrique du Nord. Elle compte sur la direction du parti français pour faire adopter la « ligne de Moscou » aux communistes d’Algérie, mais celle-ci se désintéresse de la question coloniale en Algérie.

Les anciens dirigeants socialistes sont alors à la tête des Fédérations algériennes et les effectifs du parti sont sensiblement les mêmes que ceux de la SFIO d’avant la scission : un millier d’adhérents, tous européens et majoritairement fonctionnaires.

(sur une population de, à peu près 6 millions de personnes).

L’héritage socialiste marque durablement l’identité du jeune mouvement communiste. En outre, les militants revendiquent des droits politiques et la citoyenneté française pour les colonisés, sans pour autant que l’idée de souveraineté de l’Algérie n’entre dans leurs schémas de pensée.

Ce qu’ils préfèrent ignorer, c’est qu’en rejoignant la IIIe Internationale, ils doivent accepter, sans réserve, les 21 conditions d’adhésion à l’organisation. Elles leur ont pourtant été présentées durant le mois de novembre 1920, y compris la huitième qui précise que les partis communistes des pays possédant des colonies doivent lutter pour l’indépendance de celle-ci.

8e condition d’adhésion à la IIIe internationale :

« Tout Parti voulant appartenir à la IIIe Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles, mais en fait, tout mouvement d’émancipation aux colonies, d’exiger que soient expulsés des colonies les impérialistes de la métropole, d’inculquer aux travailleurs de son pays des sentiments véritablement fraternels à l’égard de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et de menée dans l’armée une agitation systématique contre toute oppression des peuples coloniaux ».

Cependant l’IC intervient lorsque le Congrès interfédéral d’Afrique du Nord (réunissant les Fédérations d’Algérie, de Tunisie et du Maroc), en septembre 1922, reprend à son compte une motion produite par les militants de Sidi-bel-Abbès.

Celle-ci conteste la pertinence de la revendication de l’indépendance de l’Algérie et affirme que les colonisés n’ont pas atteint un degré d’évolution suffisant pour être capables de constituer un état communiste.

L’IC qualifie ce texte d’« esclavagiste » et somme la SFIC d’intervenir davantage dans l’organisation du mouvement communiste de la colonie pour lui faire adopter une nouvelle orientation.

En réaction, un nouveau congrès interfédéral se réunit en Algérie le 14 janvier 1923 et adopte un texte qui encourage le recrutement des colonisés et exige que les « préjugés coloniaux » soient combattus au sein des sections communistes.

Cette reprise en main provoque le départ d’un nombre important de militants, qui, pour beaucoup, s’en retournent à la SFIO. Le parti communiste, dans la colonie, connaît ainsi un renouvellement de ses membres avant même la bolchevisation de 1925, et, en 1923, il ne compte à peine que 500 adhérents.

Dès lors, le positionnement de l’Internationale communiste à propos de la question coloniale conditionne l’activité des communistes d’Algérie et l’articulation entre lutte de libération nationale et lutte de classe sous-tend la théorie communiste.

Son effectif remonte cependant en 1924. De nouveaux cadres prennent la tête des fédérations qui fusionnent, en 1925, pour devenir, dans le cadre de la bolchevisation, la « région algérienne » de la SFIC.

Qu’est-ce que la Bolchevisation ?

En 1924, année qui est aussi celle de la mort de Lénine, l’Internationale communiste est dans une situation difficile.

Elle n’a plus guère d’espoir en la reprise d’un mouvement révolutionnaire. Son principal but est alors de défendre l’URSS et de consolider sa position pour préparer par la suite la marche vers la révolution mondiale.

Pour cela, l’IC doit pouvoir compter de partis nationaux parfaitement coordonnés et disciplinés. Or la plupart sont désorganisés et n’ont qu’un impact limité. L’IC y voit alors la cause de l’échec révolutionnaire en dehors de la Russie. Après la transformation des vieux partis socialistes en partis communistes, il s’agit désormais de « bolcheviser » les rangs des révolutionnaires qui s’étaient reconnus dans l’exemple de la Révolution russe, de transformer les partis communistes sur le modèle léniniste du PC russe.

Par conséquent, dès janvier 1924, la bolchevisation est décidée par l’Internationale communiste et le tournant est pris au Ve congrès de l’IC en juillet 1924.

Quel en est l’enjeux pour le Parti communiste français ? S’il s’agit d’abord d’une réorganisation du Parti, la bolchevisation est aussi vue comme un moyen de changer la composition sociale du Parti, surtout au sein de sa direction. Il s’agit de rompre avec la sociologie de la SFIO d’avant 1920 et faire émerger un type nouveau de cadres, issus de la classe ouvrière. Ces nouveaux cadres reçoivent une formation politique grâce, entre autres, aux écoles du parti. Le cheminot Pierre Semard devient alors secrétaire général et derrière lui, toute une nouvelle génération de jeunes ouvriers appelés à devenir cadres du parti apparaît.

Surtout, la Bolchevisation vise à dissiper le malentendu initial qui a présidé au ralliement d’un certain nombre de militants français à la Troisième internationale. Ils ont sous-estimé les 21 conditions d’adhésion et ont pensé pouvoir garder une certaine autonomie vis-à-vis de l’IC.

Ces 21 conditions d’adhésion devaient garantir une ligne idéologique solide au sein des Partis communistes en accord avec la ligne de l’Internationale communiste.

Enfin, le parti communiste français est restructuré, et désormais organisé en cellules qui regroupent les militants sur leurs lieux de travail et non plus sur leur lieu de résidence. Ces cellules d’usine permettent d’organiser les travailleurs sur le lieu même de leur exploitation et de faire de celui-ci le lieu de la lutte politique.

Par ailleurs, en 1924, les Fédérations du Parti communiste deviennent des Régions, un changement de nom qui marque une rupture supplémentaire avec l’organisation de la SFIO.

Les militants participent globalement de façon volontaire à cette réorganisation même si les anciens militants socialistes, formés avant 1914 ont des difficultés à rompre avec les pratiques militantes traditionnelles. La Bolchevisation précipite alors les départs et les exclusions, ce qui participe, d’une certaine façon, à renforcer idéologiquement le Parti.

En Algérie, les fédérations deviennent la région algérienne mais le tournant idéologique a été amorcé avant même la bolchevisation, du fait de l’intervention de l’IC à propos de la question coloniale.

En 1925, l’organisation algérienne regroupe alors plus de 1500 militants dont 300 sont issus de la population colonisée. Même s’ils demeurent minoritaires, l’entrée des colonisés dans le parti marque alors véritablement une rupture, d’autant plus que le congrès de fusion de 1925, s’il n’évoque pas encore explicitement l’indépendance, il défend l’idée d’une égalité des droits et de la libération des « masses indigènes ».

Ainsi, le contrôle du parti s’accroît et, désormais, ces délégués assurent la liaison entre la métropole et la colonie.

En 1925, au moment où la France prend une part active à la guerre du Rif. Les communistes soutiennent les Rifains et la SFIC est la seule organisation politique, en métropole, à mener une campagne de dénonciation de la guerre. En Algérie, des meetings et des rassemblements sont organisés et des tracts et des affiches sont placardés sur les murs des principales villes de la colonie, comme à Alger ou Oran.

Face à cette activité subversive, la répression à l’égard des militants communistes d’Algérie, apparaît plus féroce qu’en métropole, et elle prend alors une plus grande ampleur. De nombreuses perquisitions sont menées chez les militants et les arrestations se multiplient.

En février 1926, la Région communiste algérienne adopte une résolution qui reconnaît l’existence, en Algérie, d’un sentiment national et la nécessité pour les communistes de participer à une organisation susceptible de mener à l’indépendance.

Le recrutement de militants dits « indigènes » est encore l’un des premiers objectifs de l’organisation communiste.

La radicalisation des positions du parti communiste et la répression qui l’accompagne effraient un certain nombre de militants européens et provoquent une nouvelle vague de départs. La Région algérienne connaît ainsi une baisse de son effectif que l’adhésion de militants issus de la population colonisée ne parvient pas à compenser.

À partir de 1927, le parti communiste, en Algérie, n’a plus guère de militants et son organisation est totalement désordonnée. Le mouvement communiste doit alors son salut à la CGTU qui, en outre, parvient à attirer de nombreux militants issus de la population colonisée grâce à des revendications spécifiques comme l’augmentation de leurs salaires ou l’amélioration de leurs conditions de travail. Mais il faut attendre 1933 pour que la situation s’améliore.

À partir de 1934, le danger fasciste écarte progressivement velléités des communistes quant à l’indépendance de l’Algérie et la période du Front populaire va entrainer des changements majeurs dans la ligne idéologique du parti.

Le Front populaire en Algérie :

En Algérie, le 12 février 1934, une manifestation est organisée à Alger, comme à Paris, en réaction à la manifestation fasciste du 6 février.

La CGTU et le PCF rejoignent le cortège de ceux qu’ils appellent encore les « sociaux-traitres ». Des colonisés se mêlent au défilé et des drapeaux verts et blancs sont déployés devant la Grande Poste. La manifestation se termine dans le quartier ouvrier de Bab-el-Oued autour de la place du Gouvernement, sous les charges de police.

Dans la colonie, le pacte d’unité d’action avec les socialistes et les radicaux est signé plus tardivement qu’en métropole.

Si à Paris, le pacte d’unité d’action entre la SFIO et le PCF est signé le 24 juillet 1934, à Alger, les discussions commencent seulement au cours de l’été. L’accord n’est finalement trouvé que le 10 octobre 1934. À Constantine, le pacte est signé en décembre 1934 et seulement le 1er mai 1935 à Oran où la SFIO, par peur de perdre de son influence, hésite à collaborer avec le Parti communiste.

La période sectaire du PCF, les luttes d’influence lors des élections ont marqués durablement les frères ennemis. Il faut également rappeler que la SFIO met près de 10 ans à retrouver ses effectifs d’avant la scission du Congrès de Tours. La question coloniale et surtout celle de l’indépendance compliquent encore les choses.

Ainsi, lors des élections, il n’y a pas, dans la colonie d’accords de désistement entre les communistes et les socialistes lors du premier tour des élections départementales du 14 octobre 1934 comme c’est alors le cas en métropole.

En juin 1935, le Comité local des forces antifascistes est constitué. Le 14 juillet 1935, à Alger, un cortège de 20 000 personnes défile avec en tête les drapeaux rouges des section socialistes, communistes du secours rouge international, les drapeaux tricolores des différents groupements républicains et au centre, dominant le tout, l’étendard des Anciens combattants républicains. Sur les pancartes, on peut lire les mots d’ordre : « pour le pain, pour la paix, pour la liberté, à bas le fascisme, à bas la guerre ou la liberté ou la mort », comme en métropole.

Mais ce rapprochement avec les organisations qualifiées de réformistes pousse les communistes à adopter une ligne moins radicale en matière coloniale.

En effet, pour les communistes français, face au fascisme qui se développe en Algérie, l’intérêt des peuples coloniaux est désormais dans l’union avec la France. Face à l’avancée du fascisme, l’intérêt des peuples se trouverait soudainement dans leur union avec la France. Le mot d’ordre d’indépendance apparaît ainsi pour la dernière fois en septembre 1935, dans la circulaire Barthel.

Ainsi, au moment de la constitution du Front populaire, le seul parti européen qui portait la revendication de l’indépendance de l’Algérie y renonce.

Lors des élections législatives de 1936, la liste Front populaire obtient de bons résultats en Algérie, même si les candidats communistes ne sont pas élus. Le PC n’en déborde pas moins d’activités et défend toujours un programme qui promeut l’égalité des droits pour les colonisés qui participent en nombre aux manifestations du PC et du Front populaire. Si, avant les élections, les membres du parti communiste sont estimés à 1500 adhérents en Algérie, en septembre 1936, ils dépassent les 5500, ce qui reste néanmoins minoritaire, sur une population de 6 millions de personnes.

Le 14 juillet 1936, la Lutte sociale, le journal des communistes d’Algérie, titre « L’Algérie lutte et espère ».

Dans le cortège de la manifestation organisée ce jour-là, se mêlent désormais, comme en métropole, le drapeau tricolore et le drapeau rouge, la Marseillaise et l’Internationale, ainsi que des chants de 1789. Tous les groupements qui composent le Front populaire en Algérie défilent, et des enfants portent des pancartes où l’on peut lire : « Pain, paix, liberté », « des vacances au grand air pour tous », « du travail pour nos papas », « des écoles pour tous ». La présence de colonisés dans cette manifestation où ils se mêlent à la population européenne montre l’espoir que suscite, chez beaucoup d’entre, eux l’avènement du Front populaire.

Le mouvement de Front populaire a beau prôner l’union des peuples d’Algérie, il doit s’adapter à la réalité de l’existence de deux populations distinctes sur le territoire algérien. Ainsi, afin de répondre aux besoins spécifiques des populations colonisées, le mouvement du Front populaire se double, en Algérie, d’un rassemblement d’organisations musulmanes : Le Congrès musulman.

La réunion constitutive du Congrès musulman a lieu le 7 juin 1936. Il regroupe alors les élus musulmans des Délégations financières, les Oulémas de Ben Badis, la SFIO et les communistes

L’Étoile nord-africaine, organisation nationaliste, refuse d’y participer, jugeant l’organisation trop réformiste. La « charte revendicative du peuple musulman » adoptée par le congrès, puisqu’elle doit faire consensus reste, en effet, bien timide. Elle réclame ainsi des réformes politiques et sociales et le rattachement à la France.

À l’été 1936, une délégation du Congrès musulman se rend en métropole auprès du Gouvernement de Front populaire afin que celui réponde à ces revendications.

À la même période, les partis de droite et d’extrême-droite se livrent à des campagnes de presse contre l’organisation ou l’empêche de tenir ses réunions, alors même que le mouvement essaime sur tout le territoire algérien.

À l’été 1937, cependant, le Congrès musulman exprime sa déception et sa colère de voir qu’aucun point de sa charte revendicative de 1936 n’a été réalisé. Les élus musulmans prennent la décision de démissionner afin d’attirer l’attention du Gouvernement sur le sort de la population colonisée.

Autre rupture entre les colonisés et les organisations de Front populaire : l’échec du projet Blum-Viollette. Lorsque ce projet est dévoilé par le gouvernement Blum, à l’automne 1936, il amène l’espoir au sein de la population colonisée. Il est, pourtant, bien trop modeste pour compromettre réellement l’équilibre politique de l’Algérie ou menacer la présence française dans la colonie.

En effet, si le texte prévoit d’accorder des droits à une partie de la population colonisée selon certains critères, son adoption n’aurait permis qu’à une minorité de colonisés d’avoir accès à la pleine citoyenneté. Face à la campagne de violence de la part des conservateurs de métropole et de la colonie que ce projet suscite, les gouvernements de Front populaire hésitent à l’imposer. Le projet est finalement abandonné avant même d’être présenté aux parlementaires, lors de la chute du second gouvernement Blum en avril 1938 et l’investiture d’Édouard Daladier.

Le projet Blum-Viollette est, dès le départ condamné par l’Étoile nord-africaine qui, en métropole, s’oppose au gouvernement de Front populaire. Bien qu’elle se soit d’abord montrée favorable au front antifasciste qui se forme en 1934, l’ENA ne pardonne pas aux communistes leur volte-face sur la question de l’indépendance.

Les communistes de leur côté reprochent à l’ENA de diviser le peuple d’Algérie. Lorsque le cabinet Blum dissout l’organisation nationaliste en janvier 1937, les communistes, voulant éviter toute division au sein du Front populaire, se gardent bien de dénoncer cette décision, voire la soutiennent.

En mars, Messali Hadj et ses militants fondent le Parti du peuple algérien (PPA) qui pour éviter toute nouvelle dissolution préfère dorénavant utiliser le mot de « libération » pour parler d’indépendance. Si l’organisation se développe d’abord en métropole, elle parvient tout de même à s’implanter en Algérie. Le 27 août 1937, Messali Hadj et plusieurs de ses compagnons sont arrêtés pour « reconstitution de ligue dissoute, provocation des indigènes au désordre et manifestation contre la souveraineté française en Algérie » et internés à la prison de Barberousse à Alger. La rupture est ainsi consommée entre Messali Hadj et les communistes.

Nouveau changement important pour le Parti communiste, lors du Congrès des 17 et 18 octobre 1936, le Parti communiste algérien est créé en tant qu’entité autonome.

Cependant cette autonomie reste très relative et les communistes d’Algérie, en pratique restent très liés, voir subordonnés aux communistes de métropole.

Enfin, les premières fractures au sein du Front populaire apparaissent autour de la question de l’Espagne, lorsque le PC plaide, en vain, pour un soutien du Gouvernement français pour l’Espagne républicaine.

Mais c’est la formation du Gouvernement Daladier, en avril 1938 qui marque la reprise d’un virulent anticommunisme d’État. La période s’annonce difficile pour les communistes de la colonie qui en appellent toujours à la sauvegarde du Front populaire et se mobilisent, comme en métropole, contre les accords de Munich et les décrets-lois.

En février 1939, Maurice Thorez se rend en Algérie. Le parti communiste est alors isolé et sous le coup d’une répression décuplée. Le mot d’ordre du PC est alors clairement celui d’union entre la France et l’Algérie et Thorez développe à partir de là, l’idée de « nation en formation ». Son séjour est surtout l’occasion de traduire théoriquement les pratiques qui sont celles des communistes d’Algérie depuis 1935. Thorez insiste ainsi sur l’idée d’union entre la France et l’Algérie entre les deux peuples, une union qui contrairement au phénomène colonial, se fera librement.

Mais la rhétorique mobilisée nie alors l’existence d’une nation algérienne qui aurait préexistée à l’occupation française.

Tout comme en métropole, la signature du pacte germano-soviétique conclue la période et l’anticommunisme prend alors la forme d’une politique résolue d’un dispositif répressif diversifié qui vise directement le PCF et donc le PCA. Les deux organisations sont dissoutes en septembre 1939.

Principaux apports de cette recherche :

Il faut d’abord souligner la spécificité du caractère colonial du territoire algérien et la façon dont elle a pesé sur l’organisation du mouvement communiste.

Alors que j’observais la façon dont le parti communiste, en Algérie, se déployait dans un jeu d’échelle entre Paris, Moscou et Alger, j’ai particulièrement observé les tâtonnements qui était alors à l’œuvre dans l’appropriation du modèle d’organisation de l’IC, celui-ci restant finalement davantage un but à atteindre qu’une réalité de terrain.

De plus, avant 1936, la direction du PCF devait gérer l’Algérie comme n’importe quelle autre fédération ou région de métropole. Mais elle s’est heurtée, très rapidement, à la grandeur du territoire algérien.

La liaison entre les différents lieux de la colonie était malaisée, tout comme était difficile la communication entre Alger et Paris. Des émissaires étaient envoyés régulièrement dans la colonie, surtout à partir de 1925, mais, parfois peu préparés, ils se plaignaient de la dureté du climat ou de la longueur des voyages. Les militants algériens se retrouvaient alors trop souvent livrés à eux-mêmes.

Cependant, j’ai pu constater que le parti communiste ne se déployait pas sur l’ensemble du territoire de la colonie et que son implantation résultait surtout de sa composition. Il fut présent, en effet, d’abord là où vivait la population européenne.

Les effectifs du parti communiste en Algérie ont connu également des dynamiques et des évolutions particulières et nous pouvons mesurer une chronologie décalée par rapport à la métropole.

Par exemple, la mise au point de l’IC sur la question coloniale en 1923 a provoqué une perte d’effectifs en Algérie avant même la bolchevisation du PCF. Ces effectifs ont connu une poussée importante au moment du Front populaire, comme en métropole, mais en Algérie, cela s’est traduit aussi par l’intégration de militants issus de la population colonisée.

Enfin, en 1936, la création du Parti communiste algérien sembla signifier un changement majeur dans l’organisation, mais cette idée reste finalement à relativiser car le PCF intervint toujours dans l’organisation du PCA, en envoyant des consignes et des délégués.

L’étude des cadres du PC en Algérie a également montré une certaine instabilité de la direction qui est caractéristique des difficultés que traverse le PC, dues à la répression mais également aux tâtonnements et aux contradictions entre la ligne politique héritée de la SFIO, la société coloniale et la volonté de rupture édictée par l’IC. Il faut aussi pointer le fait qu’à partir de 1925, en Algérie, la pratique du double-secrétariat européen/colonisée se met en place et que cela devient la norme pendant la période du Front populaire.

La question de la répression s’est également rapidement avérée cruciale.

Il faut ainsi souligner qu’un régime policier de surveillance à l’encontre des communistes s’est développé dans la colonie, davantage encore que dans la métropole. Les autorités ont ainsi eu recours aux interdictions, arrestations, interrogatoires et condamnations pour lutter contre ceux qui troublaient l’ordre colonial.

Dans les années 1920, la répression à l’encontre du parti communiste en Algérie s’inscrivait dans un contexte plus général de peur face au phénomène communiste, vu comme étant le parti de l’étranger, aux mains de l’URSS.

Mais dans la colonie, la crainte d’une mobilisation et d’une révolte des colonisés a renforcé cette peur. Les arrestations y furent plus nombreuses et les peines plus lourdes.

Au début de l’année 1926, il y aurait alors une dizaine d’emprisonnés politiques à la prison Barberousse d’Alger pour des peines allant d’un à deux ans de prison. On y trouve alors Jean-Baptiste Aucouturier, Victor Arrighi, Henri Lozeray (émissaires du PCF apportant du matériel de propagande), René et Félicité Cazala, Pierre Biboulet (cadres du PC en Algérie) un certain Mettefeu, un certain Péthieu, Youbi, Étienne Rambaud, ainsi que Léon Villebrun et Joseph Sanchis bien que ces deux derniers soient en fait militants anarchistes. Jean-Paul Finidori, militant communiste tunisien, jugé à Tunis en 1925 est également emprisonné à Barberousse.

Le régime de détenus politiques dont doivent bénéficier les militants emprisonnes n’est alors guère respecté. En effet, en vertu d’un arrêté ministériel du 4 janvier 1890, les prisonniers politiques sont normalement dispensés de porter l’uniforme. Ils sont libres de circuler dans leur quartier, de recevoir des visites ou d’écrire et ont ainsi la possibilité de se consacrer à leur travail militant, ce qui n’est pas le cas ici. Une grève de la faim est ainsi entreprise à partir du 15 septembre 1926 par treize militants communistes pour « protester contre les brimades dont ils sont l’objet et pour réclamer l’application intégrale du régime politique à tous les détenus et pour la libération des camarades détenus illégalement ». Il semblerait ainsi qu’à Barberousse, des prisonniers soient mis au cachot pour avoir refusé de saluer des gardiens. D’autres, bien que bénéficiant du statut de prisonniers politiques, se seraient vu « couper les cheveux à ras » et des gardiens seraient allés jusqu’à frapper des emprisonnés communistes. Enfin, deux militants condamnés à quinze jours d’emprisonnement et ayant terminé leur peine ont été maintenus en prison malgré tout. Cette grève de la faim dure alors huit jours, relayée par l’Humanité. Le gouvernement aurait ainsi accordé en partie satisfaction aux grévistes. Elle est l’occasion pour le SRI d’alerter sur la répression à l’œuvre dans la colonie.

Les militants considèrent de différentes façons les poursuites et les peines dont ils sont victimes. Si la menace de la condamnation peut susciter des craintes, elle peut également être une partie prenante de l’engagement. Dans la tradition du mouvement ouvrier français, la prison n’empêche pas de poursuivre l’action politique. Les procès, par leur retentissement, peuvent même participer à la propagation des mots d’ordre communistes. Cela justifie le fait que les militants ne se soustraient pas forcément à l’action de justice. Cependant, cette tradition se heurte à l’Internationale communiste qui critique le légalisme dont ferait preuve les communistes français. En 1927, elle leur demande d’éviter les arrestations et de se soustraire à l’emprisonnement.

Nous voyons là les contradictions à l’œuvre entre la ligne de l’Internationale communiste et une réalité de terrain qui s’ancre par ailleurs dans la tradition du mouvement ouvrier français.

Les différentes condamnations dont sont victimes les communistes, qu’il s’agisse des condamnations, des jours d’emprisonnement ou des licenciements, servent à leur donner une « image de sacrifiés » et surtout renforcent leur conviction.

Le passage par la prison témoigne de l’action du militant, sa combativité, et honore même celui-ci. L’emprisonnement conforte les militants dans leur conviction, la répression étant le signe du trouble à l’ordre social qu’ils provoquent.

Les militants prolongent ainsi leur action politique en prison et la proximité entre les prisonniers, le quotidien partagé participe à l’élaboration d’une culture communiste commune.

Après son arrestation en 1925, Victor Arrighi, émissaire du parti communiste français en Algérie adresse plusieurs lettres à sa femme depuis la prison de Barberousse où il est détenu. Il confie : « Nous commençons à trouver le temps long ».

Il dit attendre avec impatience « les bouquins du SRI », et espérer passer rapidement en correctionnel, sans pouvoir, pour autant pronostiquer le verdict. Il s’exhorte au courage et au travail et regrette l’absence de « tout ouvrage ou documentation politique ». Il compte faire « un peu de droit en passant, bien que l’étude des lois n’apprennent rien à un communiste sinon qu’elles sont facilement interprétées contre lui ».

Il évoque encore l’ennui : « ici, nous vivons comme les moines séparés du monde. De temps en temps un gardien nous dit quelques mots. Puis tout se tait. Et les heures se coulent avec beaucoup de lenteur » et ajoute « par bonheur il y a les interrogatoires. Source de richesses ! Là enfin on parle. Et ce n’est pas un mince plaisir que de constater le néant de l’accusation. Cela ne nous avance guère mais c’est longuement agréable ». Il conclut par ces mots : « allons tout va bien. Le ciel est clair, la vie est belle. L’essentiel est que le parti progresse. Quant à nous on se débrouillera toujours ».

Apparaît ici la notion de « don de soi », c’est à dire l’abnégation dont se doit de faire preuve le militant communiste pour son parti, la cause qu’il défend et le but qu’il se donne. L’engagement est alors total, et il faut en accepter les infortunes. Mais faisant preuve de sacrifice, le militant reçoit en récompense une reconnaissance symbolique, le bonheur que lui procure son activité militante. Celle-ci donne un sens à son existence, il a ainsi la certitude de participer à la construction d’un monde plus juste, d’autant plus que celui-ci est alors un horizon atteignable.

L’emprisonné peut ainsi devenir une « figure emblématique de l’engagement révolutionnaire réprimé » et peut « catalyser l’action révolutionnaire par l’image qu’il donne de sa détermination et de l’attachement à la cause révolutionnaire ».

Henri Lozeray, pour sa part, en 1925, dans une lettre, évoque le régime arbitraire que les militants communistes subissent à Barberousse : « après avoir subi un interrogatoire qui n’avait d’ailleurs rien à voir avec l’inculpation de provocation de militaires à la désobéissance, j’ai fait déposer une demande de mise en liberté provisoire dont on m’a signifié le rejet ». Il souligne ainsi la fragilité de l’accusation et les errements des autorités qui veulent voir en lui un délégué de la CGTU : « on veut à toute force que je sois le délégué de la CGTU. C’est ma nouvelle fonction. Cela parce que dans une résolution trouvée sur Arrighi, avec qui j’ai été arrêté, on parlait d’un camarade de la CGTU devant constituer je ne sais quelle troïka de direction : comme tu vois c’est marrant ». Il ajoute « c’est d’un comique à pleurer. Une comédie bouffe. En somme, on nous condamnera parce que communistes ». Il plaisante encore « moi qui étais venu pour me reposer, crois-tu que c’est réussi », (…) « je ne comptais pas trouver une pension de famille aussi claire » avant de signaler que le moral des trois camarades reste bon. Il conclut : « nous aurons une abondante documentation à livrer en pâture au prolétariat qui connaît mal le régime du bon plaisir qui est institué ici ».

Dans l’album familiale d’Henri Lozeray, des photographies donnent un aperçu de son incarcération à la prison de Barberousse à Alger. Il apparaît sur ces photos, avec Victor Arrighi, Jean-Baptiste Aucouturier mais également d’autres prisonniers, très certainement les militants évoqués plus tôt. Ils portent alors des vêtements ordinaires. Les clichés montrent également les cellules, dans lesquelles les militants partagent un repas, écrivent et fument la pipe. Ces photographies montrent ainsi les conséquences des grèves de la faim qui ont eu lieu en 1926 et qui ont permis l’amélioration des conditions de vie des prisonniers politiques avec, par exemple, la possibilité de circuler entre les cellules, de posséder de quoi écrire et, de toute évidence, un certain nombre d’objets personnels.

Ces clichés montrent un quotidien partagé et les liens qui se tissent alors entre les militants. Le fait que les photos soient soigneusement placées dans un album photo d’Henri Lozeray, au milieu de ses photos de familles et de vacances en disent également long sur l’importance de cette sociabilité. Mais cela montre aussi la réappropriation de ce temps longs, des deux années passées à la prison de Barberousse.

L’emprisonnement fut la forme la plus visible de cette répression, mais en Algérie, l’internement administratif servait encore à punir les colonisés. Il prenait le plus souvent la forme de l’envoi en « surveillance spéciale » dans le sud de la colonie et permettait ainsi d’éloigner les militants du lieu de leur activité.

Enfin, la question qui d’abord a guidé mon travail était de savoir si le parti communiste pouvait être considéré comme un lieu de franchissement de cette barrière coloniale, aussi bien mentale que physique, qui sépare colons et colonisés, telle qu’elle est définie par René Gallissot.

Nous savons que l’Internationale communiste place la lutte anticolonialiste et anti-impérialiste au cœur de ses pratiques et qu’en cela elle a rompu, véritablement, avec la deuxième internationale.

Ainsi, les tensions qui ont pu exister en métropole lorsque le PCF a dû se défaire des pratiques anciennes héritées de l’organisation socialiste pour suivre le modèle soviétique furent exacerbée en Algérie par le contexte colonial.

Les militants de la colonie ont d’abord rejeté l’idée d’une Algérie indépendante et le PC et l’IC sont intervenus pour impulser un véritable tournant anticolonialiste, ce qui a débouché sur une nouvelle orientation en 1925 et, déjà, l’entrée progressive des colonisés dans le parti.

Nous pouvons ensuite observer que si la période du Front populaire a marqué la fin de la revendication de l’indépendance par le parti communiste, celui-ci n’abandonna pas pour autant son objectif d’algérianisation du parti. L’ampleur nouvelle du parti communiste s’est accompagnée d’une adhésion forte de nouveaux militants issus de la population colonisée, bien que celle-ci se soit heurtée à un certain nombre d’obstacles.

D’abord parce que les colonisés étaient privés de leurs droits politiques, mais aussi parce que les militants communistes européens, eux-mêmes, purent opposer une résistance à la politisation des colonisés.

Parlons d’abord des difficultés extérieures au parti. La meilleure façon pour les communistes français de lutter contre l’état colonial serait de laisser la population colonisée prendre une part majeure à cette lutte. L’administration semble l’avoir bien compris et tente d’empêcher tout prix les colonisés de se mêler de politique. L’administration a très tôt veillé à écarter les colonisés de la vie politique algérienne, non seulement en leur refusant les droits politiques attachés au statut de citoyen, mais également en veillant à ce qu’ils ne puissent participer à aucune activité revendicative. Les réunions ou la propagande en langue arabe sont ainsi interdites.

L’organisation de la colonie entrainent également un certain nombre de difficultés matérielles auxquelles se heurtent les militants communistes lorsqu’ils tentent de mobiliser la population colonisée. Ils évoquent régulièrement l’étendue du pays, ainsi que l’insuffisance des moyens de communication qui rendent ardus la rencontre avec la population colonisée. Le parti est, en effet, avant tout implanté dans les villes, où vit la population européenne en Algérie et peu dans les campagnes où vit, surtout la population colonisée. Pour ce qui est du matériel de propagande, les communistes doivent avoir recours à des traducteurs qui sont particulièrement surveillés puisque les autorités tiennent absolument à empêcher la propagande en arabe. Par ailleurs, l’illettrisme, répandu parmi la population algérienne pose également un problème aux communistes qui ont volontiers recours à la presse écrite

Enfin, il y a, bien sûr, des obstacles idéologiques.

Nous voyons certains militants communistes émettre des doutes quant à la capacité des colonisés à se diriger eux-mêmes ou se montrer réticents à l’idée d’être dirigés, au sein du parti ou dans les syndicats, par des Algériens : crainte qui, pousserait alors certains communistes européens à ralentir la formation politique des militants colonisés. Nous sommes face à un subtil mélange entre méfiance de la part des militants européens qui peinent à se débarrasser de leurs préjugés vis à vis d’une population colonisée qu’ils connaissent mal et leur volonté de suivre les directives de l’IC.

La société coloniale est organisée de telle sorte que les Européens et les colonisés occupent des espaces différents de part et d’autre de frontières qu’il semble bien ardu de dépasser.

Les militants de gauche sont marqués non seulement par une éducation, mais aussi des stéréotypes qu’il leur faut combattre et dépasser.

Nous voyons alors combien l’univers mental des militants communistes était marqué par la société coloniale, et la situation paradoxale dans laquelle ils se trouvèrent lorsqu’ils réclamèrent la libération de l’Algérie et la fin d’une domination dont ils tiraient avantages.

En effet, la situation de tous les colonisateurs repose sur l’exploitation des colonisés. La plupart envisagent ainsi la libération de l’Algérie sans vouloir pour autant que leur condition change, ce qui est une situation impossible.

Il est vrai que les militants européens du parti communiste, bien que faisant partie de la société des colonisateurs, se trouvent dans une situation moins avantageuse que beaucoup d’entre eux et font partie des dominés des sociétés coloniales.

Cependant, les Européens restent toujours davantage favorisés que les colonisés, que l’on parle des nombreux petits privilèges au quotidien ou de l’inégalité devant la loi.

Même si la ligne idéologique est claire et acceptée par la majorité des militants, les choses deviennent plus difficiles pour eux lorsqu’il s’agit d’interroger leurs actes au quotidien et la manière dont ils bénéficient, parfois sans en avoir conscience, de cette domination.

À titre d’exemple, en 1932, une délégation du PCF, alors présente dans la colonie, juge scandaleux qu’au sein du PC ou de la CGTU en Algérie, on considère encore parfois les colonisés comme « inférieurs ». Les délégués rapportent une scène à laquelle ils ont assistés : pendant une réunion du syndicat des Transports algériens, un Algérien assis sur une chaise est contraint de se lever lorsqu’un européen arrive et souhaite prendre sa place. De plus, au siège du PC où il fait très chaud, lorsque les militants ont soif, ce sont les Algériens qui sont chargés d’aller chercher l’eau. La délégation remarque également qu’« on ne parle pas aux copains indigènes sur le même ton qu’aux camarades français ». La tâche est alors ardue pour laisser de côté les préjugés, stéréotypes et normes de domination.

La colonisation serait ainsi, plus qu’une idéologie, une succession de faits. Comment alors refuser l’idée de la colonisation, mais continuer d’en vivre, au quotidien, les « relations objectives » ? C’est à dire, finalement, comment lutter contre le colonialisme tout étant Européen vivant dans la colonie algérienne ? Je cite, ici Albert Memmi qui sous-entend également que la libération de l’Algérie ne peut venir, alors, que des colonisés eux-mêmes.

Cependant, en de nombreux lieux, la coopération entre européens et colonisés ne pose guère de problème. L’idée d’indépendance de l’Algérie n’aurait pas pu être autant portée par le PC en Algérie si à côté de ces résistances, il n’y avait pas eu une large acceptation.

Ainsi, malgré les difficultés rencontrées, il me paraît important de souligner que le parti communiste en Algérie a permis une ouverture de l’espace politique aux colonisés, a porté les premières revendications indépendantistes et a ainsi provoqué ainsi une rupture dans le consensus républicain autour du fait colonial.

Le parti fut alors un espace de transgression des normes sociales assignées par le code de l’indigénat et un lieu de rencontre entre colonisés et Européens.

La capacité à transgresser la fameuse barrière coloniale, qui sépare les colonisés et les Européens est constitutive de cette identité communiste.

Pour autant, peut-on dire que le parti communiste a réussi à se débarrasser de son identité profondément européenne, héritée de la SFIO ?

Pour répondre à cette question, j’ai cherché à observer les moments de mobilisation comme moments de sociabilité partagée entre militants, et de saisir au plus près les habitudes, les rites, mais également les symboles, les références, bref toute une culture matérielle et immatérielle des pratiques communistes, qu’elle soit ou non importées de métropole.

Durant la période de Front populaire, alors que les expressions de la rhétorique patriotique se multipliaient et s’accompagnaient, en métropole, de la valorisation des patrimoines locaux, en Algérie, il semblait difficile d’inscrire la symbolique révolutionnaire dans l’histoire locale à un moment où était abandonnée la revendication de l’indépendance et donc les référence à une nation algérienne.

La colonisation est loin d’être menacée. Si nous observons de plus près les pratiques militantes de l’été 1936 en Afrique du Nord, et particulièrement en Algérie, malgré la participation des colonisés aux différents moments de mobilisation, les références à la nation françaises restent prépondérantes dans les défilés, les chants, tous les gestes ou liturgie alors en usage.

La mise en place du Front populaire antifasciste s’accompagne de nombreux symboles et de rites qui un rôle unificateur en incarnant les projets autour desquels se rassemblent les militants. Le thème de la république et la référence à la Révolution française deviennent prépondérants, en particulier chez les communistes qui se veulent alors les héritiers de la révolution de 1789. Pour mieux s’implanter dans la société française, ils se réfèrent à ses traditions culturelles et valorise ses patrimoines locaux.

Or, en Algérie, la Révolution française ne renvoie pas à un passé inscrit dans le territoire, mais dans la mémoire de la population européenne. Le parti en Algérie semble cependant adopter facilement cette symbolique républicaine et à l’inverse, fait peu de références aux luttes algériennes passées. Il devient, en effet, difficile, d’ancrer la symbolique révolutionnaire dans l’histoire locale, au moment même où la revendication d’indépendance et, par conséquent, les références à la nation algérienne, sont abandonnées par les communistes.

Malgré les efforts fait pour « algérianiser » le parti, le recours au nationalisme fut celui du patriotisme français et la nation à laquelle il était fait référence, sans cesse, resta la nation française. La symbolique utilisée reste globalement la même que celle mobilisée par le Front populaire en métropole et semble ainsi peu appropriée pour mobiliser la population colonisée. Le Front populaire, en Algérie, reste ainsi marqué par la culture européenne et métropolitaine, dans le cadre d’une histoire patriotique fondée sur l’histoire de la République.

À sa création, le PCA s’inscrivait finalement dans un héritage culturel plus français qu’Algérien.

Pour conclure, l’univers mental de la colonie, tout comme le déploiement de la répression a empêché les colonisés de s’imposer réellement dans le parti et de s’approprier cet espace. L’antifascisme passant par-là, malgré la création du PCA en 1936, le PC en Algérie resta avant tout un parti urbain, rassemblant principalement des Français ou Européens.