23/1/2014 – Annie LACROIX-RIZ :
Banquiers et industriels français sous l’occupation

Aymeric Monville présente ce travail d’Annie Lacroix-Riz. Les recherches historiques dont il sera ques­tion ici sont le résultat d’un long dépouillement d’archives qui a révélé de nombreux faits objectivement indiscutables et de grande portée politique. Ces données ont une dimension marxiste car elles mettent en lumière la logique du profit inhérente au mode de production capitaliste et elles illustrent le concept d’im­périalisme. Cet ouvrage fait suite à d’autre études d’Annie Lacroix-Riz : Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), A. Colin, 1996, 2007 ; Le Choix de la défaite, A. Colin, 2006 ; De Munich à Vichy, l’assassinat de la IIIe République (1938-1940), A. Colin, 2008 ; L’histoire contemporaine toujours sous influence, Le Temps des Cerises, 2012.

Introduction

Cette année va nous amener les commémorations du début de la Première Guerre mondiale et aujourd’hui semble différent d’hier. Certains suggèrent que l’internationalisation et la concentra­tion du grand capital, redistribué à l’échelle mondiale, nous promettent un monde plus paisible qu’au temps où les petits capitaux nationaux restaient chez eux et attisaient les nationalismes. Mais c’est une illusion dont la collaboration économique sous l’Occupation démontre le caractère fallacieux. Il faut relire Lénine, “L’impérialisme, stade suprême du capitalisme“, pour s’aperce­voir que la problématique est toujours la même : partage des marchés, partage du monde et repar­tage en fonction des rapports de force. Partage et repartage : les guerres du capital entraînent de vraies guerres. On nous a “vendu” la thèse selon laquelle le nazisme était une parenthèse surajou­tée au contexte économique. On a nié la collusion et l’intégration des capitaux français et alle­mands. Tout ceci est faux. Il y a bien eu un plan européen concerté qui s’est traduit par le fait que la France a payé 45% des dépenses de guerre allemandes, soit 400 millions par jour (500 millions après l’invasion de la “zone libre”). Comme le disait Couve de Murville (résistant de la toute der­nière heure) à l’un de ses interlocuteurs allemands, banquier dans le civil : de tels frais correspon­dent à l’entretien de 10 millions de soldats allemands et il n’y en avait que quelques dizaines de milliers en France. Notre pays a donc financé la machine de guerre allemande à l’Est.

Les sources

L’ouverture des archives des années trente a permis de lever certains tabous. On nous a dit qu’il n’y a pas eu de collaboration économique pendant la guerre, ou alors si peu, ou alors contrainte et forcée. Qu’il s’agissait de malentendus, d’idéologie. Qu’on ne comprenait pas la “taxonomie” (le vocabulaire) des acteurs de l’époque quand ils évoquaient eux-mêmes la “collaboration” (je n’in­vente rien). Non, il n’y a décidément pas eu d’ententes capitalistiques franco-allemandes, etc. Archifaux. Et les archives des années de crise, postérieures à 1929, le démontrent de façon écla­tante. Ces archives ont été ouvertes très tardivement, plus tardivement que celles des fonds de l’Occupation, qui d’ailleurs ne l’étaient pas encore lorsque Paxton – le premier à soulever un coin du voile – a publié son livre sur la France de Vichy, consacrée à la collaboration politique, à la collaboration d’Etat. Paxton n’a pu disposer d’aucune archive française, seulement des archives allemandes saisies par le Américains et il n’a pas étudié la collaboration économique. Les fonds de années de guerre ont été ouverts en 1997 (circulaire Jospin). Mais ceux des années trente (qui auraient dû l’être avant) ne sont disponibles que depuis quelques années. Or ils sont cruciaux pour comprendre les liens interimpérialistes franco-allemands. La collaboration d’avant-guerre expli­que la collaboration de la guerre. Voici quinze ans, l’existence même de cette collaboration éco­nomique était niée. Heureusement, on n’en est plus là.

La collusion des impérialismes

On découvre alors que, dans les années trente, se concrétisent les choix d’un noyau très restreint d’industriels et de banquiers  qui contrôlent l’essentiel de l’économie (le “capital financier” dont parle Lénine). Les formes de collaboration qui prévaudront durant l’Occupation sont toutes pré­sentes dans les années 1930. Y compris “l’aryanisation” car la collusion des capitaux français et allemands a conduit les premiers à s’aligner sur la politique des seconds et à anticiper la situation d’après 1940. On découvre surtout que ces choix ont été déterminés dès 1919. Pendant moins d’un an, les hommes du grand capital français ont pensé écraser les Allemands et s’approprier leurs marchés et leurs brevets, en particulier dans la sidérurgie et la chimie. Ils ont vite compris qu’ils n’y parviendraient pas. Un facteur important tenait aux objectifs du capital américains qui avait besoin des capitaux allemands pour s’implanter en Europe. Les 14 points de Wilson traduisaient politiquement cette stratégie. On les a un peu vite brocardés pour leur “idéalisme”, mais c’était en fait un programme de liberté du commerce et des investissements semblable à la politique de la “porte ouverte” qui fut imposée à la Chine par les “traités inégaux”. Ainsi, dès le début de l’appli­cation intégrale (“dure”) du Traité de Versailles, l’impérialisme français avait admis la supériorité de l’impérialisme allemand et il avait commencé à chercher des “arrangements”.

En fait, la collaboration franco-allemande avait commencé avant 1914. Pourquoi les Allemands ont-ils continué à extraire le minerai de fer du bassin de Briey pendant la guerre? Parce que François de Wendel, le grand père, avait passé des accords avec les deux Etats-majors, allemand et français pour que ses installations ne soient pas détruites. On sait aussi que Gall, président d’Ugine, a fourni des métaux et de l’électricité aux Allemands par l’intermédiaire d’une filiale suisse. Mais tous ces arrangements n’empêchaient pas la lutte d’influence entre les impérialismes.

Dans les années 1920, le capital français a eu une phase très “atlantique”, concomitante de ses arrangements avec l’Allemagne. Mais à partir de 1924, on assiste à une exportation massive de capitaux américains en Europe, qui sont essentiellement dirigée vers l’Allemagne. L’impérialisme états-unien prend l’impérialisme allemand comme partenaire et le capital français est réduit à une position secondaire. Au XXe siècle, le grand patronat français a eu trois idoles : Poincarré (l’hom­me de la dynastie de Wendel), Pétain (l’homme de tous les secteurs) et plus tard Schuman (l’hom­me des mines et de la sidérurgie). C’est donc l’heure de Pétain et l’époque dite de la “réconcilia­tion”, c’est-à-dire de la liquidation de la dette allemande. Avec la crise de 1929, se met en place une stratégie “européenne”, ou “continentale”, c’est-à-dire l’acceptation de la domination alleman­de. Membre du petit groupe de dirigeants qu’on a appelé la “synarchie” (qui, soi-disant, n’existait pas mais qui, en fait, existait bel et bien), Beaudouin, grand banquier, futur président de la Ban­que d’Indochine (le bastion de l’impérialisme français “ouvert sur le large”) explique en 1938 dans la Revue des deux Mondes que la France n’a rien à attendre de l’Amérique et qu’elle doit ouvrir ses colonies “aux capitaux européens“. Ainsi sont mis en place tous les éléments qui vont être déterminants dans les années d’Occupation 1941-1944.

Dans les années 1920, et même dans les années 1930, la dette allemande est énorme. L’Allema­gne est un très gros emprunteur, et par conséquent un très gros client qu’il ne faut pas méconten­ter. Rien à voir avec les “réparations”, définitivement enterrées en 1931. Il s’agit d’emprunts utili­sés à la reconstruction de son industrie, et particulièrement de son industrie de guerre. Car les milieux dirigeants allemands sont confrontés à l’aiguisement terrible de la concurrence entre les Etats-Unis et l’Europe qui leur ferme de nombreux marchés (aiguisement consécutif à la terrible crise de surproduction de 1931, où tout le système faillit s’effondrer). Et ces même milieux envi­sagent de les réouvrir par la guerre. La montée du nazisme traduit cette orientation de la politique allemande. L’Allemagne réarme massivement et on lui vend tout ce qu’elle demande, textiles, minerai de fer, bauxite, etc. Elle est puissante car elle a réduit sa classe ouvrière à un quasi escla­vage : plus de syndicats, 16 h de travail par jour sans autorisation administrative, salaires bloqués, grèves interdites, etc.

Dans ce contexte, en janvier 1939, Aubouin, grand banquier et directeur de la BRI (Banque des Règlements Internationaux[1]) située à Bâle, exhorte dans un article la classe ouvrière “à travailler plus” et recommande un “assainissement financier” respectueux de la monnaie. Celle-ci ne sera pas menacé par l’inflation de la “surchauffe” (la hausse des prix industriels et bancaires), car celle-ci sera compensée par une forte “déflation salariale”. A cette date, le capital français a lâché ses prébendes tchécoslovaques et de Wendel a vendu ses parts de Skoda à Krupp. Dans ce con­texte “d’applatissement” du capital français et, disons-le, de l’Etat français [NB on a déjà avalé la remilitarisation de la Rhénanie, la guerre d’Espagne, l’Anschluss et Munich], Aubouin écrit que l’Allemagne ne se contentera pas d’annexer les pays arriérés qui peuvent lui fournir des produits alimentaires et des matières premières, elle aura également besoin des pays occidentaux les plus développés. Sous entendu : elle aura besoin d’occuper ces pays. Il ne suffit plus de faire des alliances et des cartels avec le capital allemand (comme le cartel de la sidérurgie, en 1926, et celui de la chimie, en 1927), il faut accepter sa domination directe. Aubouin ne pouvait pas écrire un tel article suggérant que l’Allemagne aurait besoin d’occuper la France et la Belgique sans exprimer l’opinion du “noyau dur” de la classe capitaliste dont il était un représentant éminent. Ceci est très important car, à l’époque, on explique aux gens que les visées expansionnistes de l’Allemagne à l’Est (il est question de l’Ukraine) sont bonnes pour nous, qu’elles nous mettent à l’abri de la guerre, etc. Aujourd’hui encore, certains justifient la politique “d’apaisement” par la crainte du retour des boucheries de 1914-1918 sur lesquelles on va bientôt nous faire pleurer. Or Aubouin dément tout cela.

Selon André Géraud (Pertinax), journaliste de droite (très à droite) informé et influent, à partir de 1930, tous ces marchands de canons ne voulaient plus fabriquer pour la France où les ouvriers étaient trop payés, ils mettaient leurs capitaux au service de l’Allemagne où les investissements étaient plus rémunérateurs. Ce petit groupe de très grands capitalistes était en pamoison devant la régression sociale imposée par les nazis. Le “repartage” se traduisit par une expansion économi­que allemande à l’Est au détriment des conquêtes françaises consécutives au Traité de Versailles (1919), c’est-à-dire des industries colonisées par le capital français, en Tchécoslovaquie, Rouma­nie, Pologne, etc. Ces Etats étaient en effet les successeurs de l’Empire Austro-Hongrois, disparu en 1919, et le capital français en avait obtenu de jolis fleurons industriels. En particulier dans les Sudètes, où étaient concentrés les deux tiers de l’industrie lourde et de l’industrie de guerre tché­coslovaque, qui étaient allés en particulier à Eugène Schneider et consorts. Après l’Anschluss (1938), Skoda fut cédé à Krupp et comme tout cela était maintenant en Allemagne, la politique “d’aryanisation” commença en Tchécoslovaquie et en Autriche. Les associations de capitaux fran­çais et allemands qui subsistaient l’appliquèrent donc, préfigurant ce qui allait se produire pendant la collaboration en France. D’ailleurs, les derniers accords franco-allemands à caractère global, industriels et commerciaux, datent de juillet 1939 et ce qui suivit n’en fut que la reconduction.

Ces archives des années 1930 sont tout à fait essentielles car l’histoire économique et sociale française du XXe siècle est actuellement dans un état désastreux. L’absence de sources permet de raconter à peu près n’importe quoi, et l’histoire de l’impérialisme français n’a jamais été faite. On a bien vu quelques amorces, dans les années 1960 et 1970, mais elles ont été rapidement étouf­fées et, depuis, elles sont au point mort. Or grâce à ces archives, on peut retracer la continuité bien réelle des pratiques impérialistes entre l’entre-deux-guerres, l’Occupation et la “construc­tion européenne” contemporaine.

De la collusion à la collaboration

La collaboration va poursuivre à grande échelle ce qui a été mis en place dans les années 1930 et qui était voulu et non pas dû à “l’odieuse contrainte” comme on l’a écrit. L’article d’Aubouin cité plus haut est fondamental. Il signifie que la grande bourgeoisie française veut se donner les moyens d’exploiter sa classe ouvrière aussi bien que le capital allemand le fait outre Rhin. Après la défaite de juin 1940, la Commission de Wiesbaden (Commission chargée de l’application des conditions d’armistice), présidée par Hemmen, va fixer la production industrielle de la France à destination de l’Allemagne[2]. Le même Hemmen était auparavant membre d’une Commission franco-allemande fondée en 1931 pour développer les affaires entre les deux pays. Tous ces gens-là se connaissaient donc très bien et, contrairement à ce qui a été dit, il n’y a pas eu de réquisition avant 1942-1943. Celles qui ont eu lieu après étaient librement consenties et n’étaient qu’une façade pour ménager l’avenir. Car le plus souvent, ces commandes allemandes étaient des renou­vellements de contrats antérieurs. Encore une fois, la France a contribué pour 45% à l’effort de guerre allemand.

Il y eut donc une première phase, pacifique, dans les années 1930, avec beaucoup de constitutions de cartels ou de cessions de titres aux Allemands, comme par exemple pour les mines de bore et de cuivre du groupe français Mirabeau en Yougoslavie, groupe qui approvisionnait les Allemands depuis 1904. A ce stade, les cartels illustrent à la fois la violence de la concurrence et la recher­che du profit maximum. Mais après 1940, l’atmosphère change. Lorsque Duchemin, président de Kuhlmann et du CGPF (syndicat patronal de l’époque), rencontre l’IG Farben (constituée en 1925), avec laquelle a été fondé le célèbre cartel chimique de 1927, il se félicite de leur associa­tion et des affaires qu’ils vont faire ensemble. Alors, von Schnitzler se lance dans une diatribe contre la chimie française et répond : certes, nous allons faire de l’argent, mais maintenant, nous sommes les vainqueurs et nous allons revoir toutes les conditions. On peut multiplier ces exem­ples de la domination allemande. Les cartels qui n’avaient pas été créés, vont l’être maintenant, comme celui de l’automobile (que Louis Renault avait déjà réclamé à Hitler en 1935 lors d’une visite à Berlin), avec le risque d’être fortement dissymétriques (genre “un cheval [allemand] et une alouette [française]”), comme l’ancien cartel chimique franco-allemand créé, en 1921 entre Kuhlman et la première IG Farben qui interdisait de réexporter les produits.

Dans les années 1945 à 1960, grâce à des associations de capitaux arrangées en Suisse pour des raisons de discrétion et de fiscalité, la plus grande partie de la chimie française a été absorbée par les anciennes sociétés constituantes de l’IG Farben qui avaient leur siège dans ce pays. C’était une conséquence de l’accord Rhône-Poulenc-Bayer dont on possède le texte (expurgé) de 1945. Mais ces associations étaient loin d’être nouvelles et s’accompagnaient de cessions de titres (massives de 1938 à 1940) qui avaient permis, avant et pendant la guerre, de déployer “l’aryanisation” et de donner à l’Allemagne la maîtrise d’une grande partie de l’industrie française. La population fran­çaise a beaucoup souffert pour s’alimenter, se vêtir et se chauffer, mais le grand capital français s’est énormément enrichi et a enregistré un surcroît de profits en acceptant une position subalterne par rapport à l’impérialisme allemand.

Deux exemples sont très significatifs.

(a) Sous l’Occupation, quelques très grands capitalistes (le capital le plus “monopoliste” ou le plus “concentré”) ont été nommés ministres du gouvernement de Vichy. En temps “normal” les grands capitalistes préfèrent toujours soutenir “leurs” hommes politiques plutôt que d’apparaître eux-mêmes au grand jour. Mais ils avaient de bonnes raisons de changer leurs habitudes. L’occu­pation allemande leur fournissait d’incroyables possibilités d’accélérer la concentration du capital dans toute l’industrie française. A cause du front de l’Est, l’Allemagne avait besoin de grandes quantités de “chair fraîche” pour faire tourner ses usines. Le gouvernement de Vichy a donc fer­mé beaucoup de petites et moyennes entreprises, sous divers prétextes, pour “libérer” de la main d’œuvre, particulièrement en 1941 et 1942. Ces faits ressortent nettement des Archives du procès Lehideux dévoilant les pratiques du Comité d’organisation de l’automobile.

(b) Les conditions d’exploitation de la main d’œuvre ont fait de l’Occupation un moment idyllique pour le capital français. En moyenne, les travailleurs ont perdu 50% de pouvoir d’achat et 10-12kg de poids. Une violence de classe extrême qui a commencé avec la défaite ouvrière de 1938 et 1939 et qui, grâce à la présence de l’occupant, s’est poursuivie par l’envol des prix et la baisse des salaires. Et tout cela sur un air de propagande patronale : “En Allemagne, on travaille, on est discipliné ; en France, on se tourne les pouces“.

En conclusion, la collaboration économique n’a pas du tout été imposée par l’occupant, comme on a bien voulu le dire, à un patronat qui serait resté, discrètement, “aussi patriote” qu’en 1914 (où il ne l’était pas non plus d’ailleurs). Et après 1945, ces liens entre le capital français et le capital alle­mand, considérablement développés pendant la guerre, se sont réorientés vers “la voie européen­ne”. On nous a présenté l’Occupation comme une mauvaise parenthèse non-européenne – somme toute assez brève. Cette “voie européenne” ressemblait fort au “superimpérialisme” de Kautsky (1911), superimpérialisme qui, ayant éliminé la concurrence, allait proscrire la guerre. Une thèse dont Lénine avait beau jeu de constater en 1917 qu’elle avait été démentie par les faits et n’était rien d’autre qu’un ralliement au capitalisme sous une forme social-démocrate et réformiste.[1h12]

Discussion

* Q1 (Anne-Marie) Evoque le retournement des alliances et Patton qui ne voulait pas s’attaquer à l’Allemagne, mais à la Russie. Réponse d’Annie Lacroix-Riz : C’est la question générale de cet extraordinaire consensus “antibolchevique”, qui n’a jamais varié, de 1917 (ou plutôt 1918) à la chute de l’URSS, mais qui semble bizarrement toujours d’actualité. De sorte qu’on se demande s’il est vraiment idéologique, ou s’il ne s’agit pas d’un consensus anti-russe finalement motivé par les immenses richesses naturelles du pays. Un consensus illustré jusqu’à la caricature par le person­nage et les déclarations de Patton à la fin de la guerre. C’est la question du partage et repartage : les impérialismes sont capables de s’affronter mais aussi de s’allier pour atteindre des objectifs communs. Dans les années 1930, le Reich fut régulièrement arrosé par les Américains d’inves­tissements, de pétrole etc. et il contribua à l’enrichissement des actionnaires américains d’un cer­tain nombre de firmes. Les gens informés le savaient mais pas le grand public et l’on pense à l’ahurissement des soldats américains constatant que Ford-Cologne et Opel (dont General Motors était actionnaire à 100%) avaient fourni à la Wehrmacht presque tous ses camions de 3t utilisés sur le front russe. On touche ici au rôle de la Russie comme objectif des repartages interimpéria­listes depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à maintenant et il faut admirer l’intelligence de Lénine qui démèle les mécanismes et les enjeux réels derrière les conflits de l’impérialisme. Relisez son livre car il éclaire tous les projets d’intégration européenne aujourd’hui.

* Q2 L’impact du Front Populaire et des congés payés? Réponse d’Annie Lacroix-Riz : le dis­cours dominant “raisonnable” (Michel Winock) est le suivant : “les ouvriers ont souffert sous l’Occupation parce qu’ils ont été trop gourmands en 1936“. Mais sachez-le, le projet de raboter les salaires et de démolir toutes les institutions de défense des salariés, syndicats, lois sociales et même Parlement, c’est-à-dire le projet fasciste anti-républicain, est bien antérieur. On peut le faire remonter à 1927, mais c’est en 1934 qu’on s’est mis d’accord sur la formule d’un gouvernement autoritaire Pétain-Laval pour faire une politique (déflationniste) inspirée par l’Allemagne de Brüning. Ce projet était prêt et n’attendait que l’occasion ; il fut seulement retardé par la colère ouvrière qui porta au pouvoir de Front Populaire en 1936. Les patrons, ulcérés, en sont devenus quasiment assassins et les conquêtes salariales et sociales furent reprises en six mois. A la veille de la guerre et après la défaite ouvrière de 1938-39, la condition des travailleurs était pire qu’elle ne l’était en 1934.  Entre parenthèses, ajoute Annie Lacroix-Riz, la crise actuelle (monnaie forte, déflation, austérité, “travailler plus”, chômage, etc..) ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de cette époque. En fait, elle ressemble aux deux grandes crises systémiques de 1873-1914 et de 1929-1939 et, comme elle paraît encore plus profonde, il faut s’attendre à ce qu’elle produise des transformations encore plus grandes.

* Q3 Pourquoi la France, alliée de l’Angleterre, a-t-elle déclaré la guerre à l’Allemagne? Répon­se (indirecte) d’Annie Lacroix-Riz : Les impérialismes anglais et français sont tous deux allés très loin dans “l’apaisement” vis-à-vis de Hitler, c’est-à-dire dans une recherche de compromis avec l’Allemagne semblable à celle qui eut lieu avant la Première Guerre mondiale. Mais ils étaient soucieux de conserver leurs colonies et le compromis butait sur la question coloniale. Le fasci­nant document de Corbin (1937), évoqués dans Le choix de la défaite, compare les voyages à Berlin de Haldane en 1912 et de Halifax en 1937 et conclut que les négociations et leurs résultats étaient identiques : “vous voulez les colonies françaises, Belges, etc. Prenez-les, mais pas les nôtres..” Les Anglais sont allés très loin dans “l’apaisement” toutes tendances confondues. En 1937-1938, Antony Eden (chef du Foreign Office avant Halifax) y était tout autant favorable que les autres. En mars 1939, alors que Hitler envahit les Sudètes, les Anglais sont à Berlin pour négocier. Jusque là, peu de différences avec les Français qui sont prêts à tout accepter. Cepen­dant, les Anglais n’acceptent pas d’inclure l’Italie dans la négociation car ils comptent sur leur Marine et leur Empire et veulent avoir les mains libres en Méditerranée. Il faut dire que la confé­rence d’Ottawa, en 1932, leur avait donné un avantage protectionniste sur les Américains (la “préférence impériale”, des droits de douane réduits entre nations du Commonwealth). Ce qui leur donne une marge de manœuvre que n’ont pas les Français. Halifax, l’homme de “l’apaise­ment”, est nommé par Churchill ambassadeur à Washington, où il va rester pendant toute la guerre et négocier avec l’impérialisme américain les conditions d’une alliance clairement inégale. Les dirigeants français firent le même chemin, mais plus tard. En 1940, la France fut occupée et le capital français intensifia sa collaboration avec l’Allemagne [mais elle garda son Empire]. La nécessité apparut toutefois rapidement de préparer une option de rechange car, il devint clair dès la fin 1941 que l’Allemagne serait vaincue puisque le “Blitzkrieg” buttait à l’Est sur la résistance des Soviétiques. Alors commencèrent sondages et tractations. Après Salingrad, toute incertitude était levée et les chancelleries se focalisèrent sur l’organisation de l’après-guerre. Les archives diplomatiques restituent clairement cette chronologie.

* Q4 Une question, pour plus tard, sur la trahison de la bourgeoisie française, manifestement sans patrie, alors que la classe ouvrière défendait seule les valeurs nationales. Réponse d’Annie Lacroix-Riz : C’est une question à poser à François Bloch-Lainé, petit-neveu de Léon Blum, Ins­pecteur des Finances, directeur du Trésor, de la Caisse des Dépôts et Consignation, puis du Crédit Lyonnais. Ce grand banquier qui savait de quoi il parlait a écrit dans son livre “Profession, fonc­tionnaire..” (1976) : “Depuis 1815, 1852, 1870, 1940, cette classe de privilégiés a montré qu’elle ne savait que profiter des malheurs de la patrie..” Ce qui est certainement vrai de tous les impé­rialismes : les monopoles allemands par exemple, sont toujours présentés comme très patriotes. Or on ignore généralement qu’en 1918, Krupp a placé tous ses avoirs dans les Banques américai­nes pendant qu’on faisait avaler la thèse du “coup de poignard dans le dos” aux Allemands. Mais il est vrai que l’impérialisme français est particulièrement comprador, en ce sens qu’il est prompt à s’allier à plus fort que lui pour en tirer des bénéfices. Dans ces conditions, le cadre national n’est-il pas le meilleur terrain de la lutte des travailleurs? Poser la question c’est y répondre.

 

 

[1] La Banque des Règlements Internationaux avait été fondée, en 1930, dans le cadre du plan Young pour administrer, puis liquider, les “réparations” allemandes prévues par le Traité de Versailles. Surnommée “la Banque centrale des Banques centrales”, c’était en quelques sorte l’ancêtre du FMI. Y siégeaient des repré­sentants des grandes Banques centrales européennes et du Trésor américain. Roger Aubouin, représentant de la Banque de France, en fut le directeur de 1938 à 1958 (!) Wikipedia mentionne les controverses sur son rôle dans le recyclage de l’or volé par les nazis.

[2] Selon Wikipedia, cette Commission était “dirigée par le diplomate allemand Hans Richard Hemmen. À l’origine, elle devait surtout s’occuper des frais d’occupation de l’Armée allemande mais est surtout utili­sée par les Allemands pour exploiter et adapter l’économie de la France aux besoins du Reich.” (Maurice Couve de Murville en fit partie jusqu’en 1943, date à laquelle il rejoignit le général Giraud.)