R. Pfefferkorn, Inégalités et classes sociales (conf. 21/11/2012)

Inégalités et classes sociales.

Discours sociologiques et rhétoriques politiques

(conférence du 21 novembre 2012)

 

 

Roland Pfefferkorn

Professeur de sociologie,

Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe (UMR 7236)

Université de Strasbourg

 

 

 

 

Comment faire disparaître les classes sociales en sociologie et dans les discours politiques ? – discours de substitution et déni des classes.

 

Quels sont les mots, quelles sont les expressions qui se sont largement imposés dans les sciences sociales, dans les discours politiques et les analyses journalistiques pour rendre compte de la structuration d’ensemble de la société, de ses contradictions et de ses transformations au cours des années 1980 et 1990 ? A partir du début des années 1980 de « nouvelles » théorisations ont très rapidement recouvert l’ « ancien » discours de classe.

Nous présenterons brièvement les discours de substitution qui se sont développé en sociologie au cours de la période d’accroissement des inégalités sociales. Ces discours sont aussi des discours de contournement dans la mesure où il s’agit avant tout de contourner le langage de classe et d’évacuer les concepts de classe sociale, de lutte des classes ou de rapport de classe.

Il faut souligner d’emblée l’écho paradoxal de ces discours dans les médias, notamment via la rhétorique politique portée par les partis de gouvernement, elle-même largement reprise par les journalistes dont la vision du monde a par ailleurs fortement intégré « le mythe d’un individu tout puissant, placé au centre de l’univers »[1]. Nous nous intéresserons aussi aux visions du monde social élaborées au sein des « clubs de réflexion » du Parti socialiste (en vue des présidentielles de 2002 et 2012) et celles proposées par les discours de Nicolas Sarkozy lors de la campagne pour les présidentielles de 2007. Nous verrons que ces rhétoriques politiques ont en commun avec les discours sociologiques de substitution, la valorisation du consensus et de la cohésion et le déni des classes sociales.

 

 

Les discours sociologiques de substitution

 

Le discours de l’individualisation et de la moyennisation

 

Le premier registre de substitution qui s’est imposé au cours des années 1980 est celui de l’individualisation et de la moyennisation, les deux étant étroitement associés. Par la suite dans les années 1990, avec la montée des inégalités, le discours de l’exclusion va s’affirmer tant dans l’espace public que dans l’espace académique et, sur le plan conceptuel, le rapport social est remplacé par la notion irénique de lien social. Ce faisant on retrouvera dans les années 1980 et 1990 la tendance séculaire à l’occultation du conflit de la sociologie française. Car ces représentations « modernes », celles de l’individualisme méthodologique, de la moyennisation, de l’individualisation ou de l’exclusion, ont en commun non seulement la négation des classes, mais aussi l’escamotage du conflit. La montée de ces discours de substitution a été aidée par une théorisation antérieure des classes sociales (au cours des années 1960-1970) pas toujours dénuée de faiblesses. Celle-ci était parfois trop marquée par l’ouvriérisme et par des visions empruntées mécaniquement au diamat[2]. Par la suite, l’échec de la gauche arrivée au pouvoir en 1981 et sa conversion massive au libéralisme économique a remis en cause l’idée que la classe ouvrière pouvait être le levier d’un changement social total et a réduit l’intérêt des sociologues pour cette classe. Par ailleurs, l’étude de la classe des travailleurs, en lien plus largement avec les mondes sociaux subalternes et dominés, n’a jamais connu un très grand intérêt en France malgré la qualité de certains travaux portant spécifiquement sur le monde ouvrier, notamment ceux de Michel Verret (1979, 1982, 1988, 1995) ou de Olivier Schwartz (1992). Par la suite au cours des années 1990 et 2000 il a fallu se battre pour recentrer l’analyse sociologique sur ces questions de classe, mais la (micro) sociologie concrète de ces mondes sociaux en reste toujours à des balbutiements…

Le Dictionnaire critique de la sociologie de Raymond Boudon et François Bourricaud, publié en 1982, enregistre symboliquement ce reflux des approches en termes de classes sociales. Il ignore l’entrée « classe sociale » au profit de l’entrée « stratification sociale », alors qu’en France les approches en termes de strates étaient restées relativement marginales pendant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. L’ouvrage d’Henri Mendras, La seconde révolution française : 1965-1984, qui paraît en 1988, est peut-être plus emblématique encore de ce reflux, voire de la dénégation explicite des classes, qui se développe durant cette période. L’auteur de La fin des paysans n’hésite pas à annoncer la disparition des classes sociales : « On voit clairement que les grandes structures sociales du XIXe siècle s’écroulent : quatre classes massives et antagonistes s’émiettent en une multitude de groupes qui gravitent autour d’une constellation centrale »(page 24). Il poursuit plus loin : « En disparaissant, bourgeois, paysans et prolétaires font disparaître en même temps un système de classes au sens fort du terme, c’est-à-dire d’une part des univers de civilisation qui englobaient toute la vie, toute la personnalité et toutes les ambitions de ses membres et, d’autre part, des macro-groupes en lutte pour le pouvoir et la domination de la société globale » (page 44).

Le paradoxe de la thèse de Mendras c’est qu’elle est systématisée à un moment où précisément la tendance à la réduction des inégalités sociales a amorcé son inversion avec le tournant intervenu à la fin des années 1970 et au début des années 1980. De ce point de vue, vingt ans auparavant la conjoncture a été plus favorable à Goldthorpe (1968a, 1968b, 1969) et à ses collaborateurs quand ils ont publié à la fin des années 1960 The affluent worker dans lequel ils défendaient des thèses apparemment proches de celles de Mendras. Cependant la trilogie de Goldthorpe et de ses collaborateurs est beaucoup moins simpliste. Elle démontre aussi l’inverse : ces travaux réfutent l’idée d’un embourgeoisement, acceptent et reconnaissent un changement dans les modes de vie, l’accès à la « société de consommation », mais soulignent aussi et surtout la continuité dans les attitudes politiques, syndicales. Autrement dit, la posture de classe demeure présente même si elle change.

« L’immense groupe central » de Valéry Giscard d’Estaing (1976: 56) ou la « constellation centrale » de Mendras (1988: 24) sont appelés à inclure l’essentiel de la société, ne laissant aux marges que des franges réduites d’exclus et de privilégiés. Cette vision n’a rien de nouveau, elle remonte à Guizot qui l’avait déjà exposée au cours des premières décennies du 19e siècle. Par certains aspects Ulrich Beck en Allemagne et Pierre Rosanvallon en France prolongent la thèse de la moyennisation tout en mettant davantage l’accent sur l’individualisation (Beck 1998, Fitoussi & Rosanvallon 1996). Ils défendent tous deux l’idée de l’individualisation des inégalités sociales couplée à celle de la disparition des classes sociales. Mais ils n’insistent pas sur la destruction systématique des solidarités collectives et des acquis sociaux qui a contribué à faire exister partiellement cet individualisme. La casse du droit du travail, l’augmentation du chômage et la concurrence accrue entre les travailleurs qui en résulte, doublées d’une franche adhésion de la sociale-démocratie à l’économie de marché et de l’embourbement des directions syndicales, obligées de courir après l’Etat et le patronat pour préserver leur statut d’interlocuteurs sociaux, conduisent beaucoup de travailleurs, de plus en plus isolés, à adopter cet individualisme comme consentement obligé (cf. Garo 2009: 84-121). Ces auteurs prennent certes acte de la montée des inégalités sociales, mais ils considèrent bizarrement que ce phénomène est pour l’essentiel déconnecté des classes sociales dont ils postulent la disparition. Avec d’autres, ils vont jusqu’à remettre en cause la pertinence des catégories socioprofessionnelles pour l’analyse statistique des phénomènes sociaux, estimant que ces catégories seraient désormais obsolètes et ne saisiraient plus « qu’une part limitée de la société » (Fitoussi & Rosanvallon 1996 : 25).

L’évolution socio-économique enregistrée au cours des deux dernières décennies du XXe siècle infirme totalement la thèse centrale de Mendras qui voyait se profiler la « moyennisation » d’une société « apaisée », débarrassée des « grandes discordes nationales ». S’il est vrai que la diminution de la conflictualité sociale à la fin des années 1970 et surtout durant la décennie 1980 et la première moitié des années 1990 pouvait corroborer à la limite l’image d’une société « apaisée », il n’en reste pas moins que des conflits sociaux sectoriels importants marqueront l’ensemble de la période qui est d’abord, comme nous le rappellerons plus loin, celle de la montée des inégalités sociales. Suivant la formule judicieuse utilisée dès 1994 par un observateur avisé, « le mythe de la classe moyenne a été un expédient et un cache-misère qui se brise aujourd’hui » (Tenzer 1994)[3]. Bref, à peine imprimées la thèse de la moyennisation de Mendras se révèle caduque et sera remplacée presque du jour au lendemain par un autre discours qui lui va s’installer plus durablement : celui de l’exclusion.

 

Le discours de l’exclusion et du lien social

 

A la fin de la décennie 1980 et au cours des années 1990 c’est en effet la thématique de l’exclusion qui va progressivement s’imposer en France. Le succès de ce discours assez trivial au demeurant s’expliquait aussi par l’intervention de certaines catégories d’agents de l’Etat et la médiatisation de certains débats intellectuels qui s’est accompagnée d’un renforcement des tendances à simplifier les questions et plus largement d’un recul de la pensée critique[4]. En 1996, un gros volume de type encyclopédique a proposé de baliser « l’état des savoirs » sur ce thème (Paugam, 1996). Dans cet ouvrage, l’exclusion est envisagée sous l’angle de la « rupture du lien social » et élevée à la dignité de « paradigme sociétal ». Pour autant cette notion a-t-elle contribué à rendre compte des principales transformations économiques et sociales du monde contemporain ?Rien n’est moins certain.

D’une part cette notion n’est rien d’autre qu’une variante de la thèse de la moyennisation, puisque selon Alain Touraine, une minorité d’« exclus » et de « privilégiés », encore moins nombreux, viendraient compléter une « immense classe moyenne » (Touraine, 2001 : 14-15). Il propose la vision suivante de la structure sociale : en bas, 15 % d’exclus, en haut 3,5 % de privilégiés et au centre plus de 80 % de classes moyennes urbaines qualifiées. Surprenant diagnostic d’un sociologue de renom quand on sait que les CS ouvriers et employés, réunies, rassemblent au moment où il s’exprime autour de 60 % de la population active ! D’autre part, le succès de cette notion au cours des années 1990 s’explique par sa contribution à la dilution, voire à l’occultation du paradigme du conflit, et plus précisément celui de la lutte des classes, en rendant imperceptibles et inintelligibles les transformations économiques et sociales en cours en termes d’aggravation de l’exploitation et de la domination, de montée des inégalités sociales et d’affaiblissement de la résistance que suscitent ces transformations ?[5]

On pourrait répéter mutatis mutandis à propos de la notion de lien social les critiques que nous avons adressées à celle d’exclusion. Notion essentiellement métaphorique, relevant de l’image plus que du concept, notion leitmotiv, elle sert à faire écran et obstacle à un autre concept, celui de rapport social. Il est tout à fait remarquable, en effet, que ce dernier concept ait connu un destin comparable au concept de classe sociale et que son usage dans les sciences sociales et politiques ait régressé considérablement pendant une vingtaine d’années, remplacé qu’il a été précisément par la notion de lien social. Or, s’ils peuvent sembler voisins, voire synonymes, les deux concepts n’ont en fait pas du tout la même pertinence théorique et épistémologique. La notion de rapport social indique d’emblée que le monde social est une combinaison d’identités et de différences, d’unité et de divisions, de cohésion et de conflits. Il met l’accent tout aussi bien sur ce qui réunit les hommes vivant en société, que sur ce qui les divise, les oppose, les déchire. Il permet de penser la société comme étant à la fois unité et lutte, dialectiquement : unité dans/par/contre la lutte et lutte dans/par/contre l’unité. Alors que la notion de lien social met unilatéralement l’accent sur ce qui lie et réunit les hommes entre eux, au détriment de ce qui les divise et les oppose dans leur unité même. Le concept de rapport social englobe par conséquent celui de lien social, il permet de penser le lien et l’opposition, alors que ce dernier empêche de penser le conflit (Bihr, 2012 ; Pfefferkorn, 2012).

L’occultation du conflit marque en effet profondément la tradition sociologique française dans son ensemble, à de très rares exceptions près, telle qu’elle s’est construite progressivement et telle qu’elle s’est institutionnalisée, notamment sous l’influence d’Emile Durkheim. Le schème du conflit a longtemps été secondaire, si ce n’est absent. Pour le fondateur de l’Ecole française de sociologie le conflit relève en effet du pathologique : il forge le concept d’anomie à cette fin. A l’opposé, quoique de façon différente selon les auteurs, le conflit est présent chez Max Weber ou Georg Simmel. Mais malgré cette prise en compte dans la sociologie compréhensive du début du XXe siècle, c’est aussi le discours de l’harmonie sociale qui prédomine dans la sociologie allemande d’après-guerre. Bien entendu, nous ne développons pas ici ce point, le conflit – la lutte des classes – joue un rôle central dans la pensée de Karl Marx.

 

Comment expliquer le succès de ces discours de substitution ?

 

Ce ne sont pas tant les résultats des enquêtes statistiques ou ethnographiques qui conduisent à l’abandon d’un discours de classe en sociologie, c’est plutôt la rhétorique métasociologique qui change sous l’effet à la fois des transformations objectives des structures sociales, du contexte sociopolitique d’ensemble et des changements qui interviennent aussi sur le plan subjectif. Le succès académique, médiatique et politique que l’ensemble des discours de substitution ont rencontré en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou ailleurs, au cours des années 1980-1990, ne s’explique que difficilement par la vertu de leurs qualités argumentatives ou leur adéquation au monde réel. La période, marquée par le tournant néolibéral, se caractérise en effet, comme nous l’avons rappelé plus haut, par un renforcement considérable de la polarisation sociale objectivée par différents travaux dès les années 1990[6]. Prétendre analyser dans ces conditions la structure sociale comme se caractérisant par la moyennisation, l’individualisation, l’ « invisibilisation » des inégalités sociales, voire le déclin, sinon la mort des classes sociales, va très vite relever de la gageure. En France, à la suite du mouvement social de novembre 1995 et de ceux qui lui ont succédé jusqu’à aujourd’hui, il est devenu plus difficile de nier, d’occulter ou de minimiser le conflit entre les classes comme paradigme organisateur. Les classes pouvaient amorcer leur retour.

La quasi-disparition d’un « discours de classe en tant que discours de type scientifique à prétention politique » a fréquemment été attribuée à trois facteurs principaux qui n’épuisent cependant pas la question : l’affaiblissement des liens entre les intellectuels et le PCF[7]; l’effondrement du noyau central de la classe ouvrière industrielle ; l’invasion de nouveaux discours et de pratiques managériales. Ce rejet du discours de classe est probablement à inscrire aussi dans un mouvement plus vaste : la quasi-disparition dans les sciences sociales de variables structurelles comme celles qui constituent l’ossature de la démographie, de l’économie, de la technologie, de la géographie, enfin la focalisation des spécialistes sur la petite échelle. Les identités ont remplacé les structures au cœur des disciplines, de plus elles sont multiples et instables, et, selon les nouvelles orthodoxies postmodernes, elles ne sont désormais construites que de «manière discursive».

La remise en cause de l’«Etat social», la promotion du marché comme instance ultime de régulation compensée éventuellement par l’action caritative et la montée de l’individualisme contractuel n’ont pas été sans effet sur les lectures proposées de la structure sociale. Dans la vulgate libérale, sur un marché il y a des individus atomisés, acheteurs et vendeurs, éventuellement négociateurs ou plaideurs, il n’y a pas de classes sociales. La forte montée des inégalités sociales depuis le début des années 80 et le renouveau des conflits sociaux, a cependant conduit une part croissante de sociologues à (re)prendre au sérieux les analyses en termes de classes et à abandonner la rengaine de l’individualisation du social. Et ceux qui n’avaient jamais abandonné les travaux mobilisant les concepts de classes, de rapport de classe ou de lutte des classes ont à nouveau été entendus : qu’il s’agisse ici des collègues qui ont travaillé sur la bourgeoisie ou sur telle ou telle fraction de la classe des travailleurs Le retour en force d’analyses portant sur les classes confirme en outre l’existence de véritables cycles conceptuels. La présence dans le ­discours sociologique, et plus largement dans le débat public, de la notion de «classes sociales» suit en effet une alternance de phases hautes et de creux. Ces cycles des concepts et des idées semblent correspondre à d’autres cycles ­renvoyant aux rapports de force tels qu’ils s’expriment dans la société, ­notamment ceux que d’aucuns appelaient autrefois les «cycles de la lutte des classes».

 

 

Le déni des classes sociales dans les rhétoriques des partis de gouvernement

 

Les rhétoriques des partis de gouvernement sont de plus en plus préparées en amont au sein de nombreux « club de réflexion », « fondations » ou « think tank », pour utiliser le terme désormais en vogue. Il y en aurait plus de 200. Le déni des classes sociales a été activement travaillé par les notes et rapports de ces cercles, aussi bien par ceux liés au Parti socialiste que par les boîtes à idées plus clairement marquées à droite. Ces clubs ont activement travaillé depuis trente ans. On peut citer notamment ceux qui ont cherché à vider la social-démocratie de son héritage (très partiellement) marxien : la Fondation Saint-Simon[8], la Fondation Jean Jaurès ou plus récemment Terra nova, dont les liens avec le Parti socialiste sont connus ; et à droite : Fondapol, l’Institut français pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques ou l’Institut Montaigne[9].

 

La rhétorique des think tank socialistes

 

Les discours sociologiques de substitution seront totalement en phase avec la rhétorique politique développée, tant par la sociale-démocratie allemande[10], les travaillistes britanniques[11], les socialistes français, espagnols, portugais, grecs et d’autres[12]. Ces partis rompent avec le discours socialiste originel qui cherchait à donner une représentation à une classe sociale (la classe ouvrière ou la classe des travailleurs, suivant les langues et les terminologies en usage) et à dénoncer l’exploitation dont elle est victime, même si au cours des décennies suivantes ce discours avait déjà connu des infléchissements significatifs. Ces courants ont en effet abandonné la rhétorique de classe parallèlement à leur glissement à droite. De la même manière aux Etats-Unis d’Amériques, tandis que des sociologues enterraient les classes[13], la rhétorique classiste disparaissait aussi du vocabulaire politique des Démocrates. C’est particulièrement net dès l’époque de Kennedy. Le summum est atteint avec Carter et Clinton. Ce dernier n’hésitait pas à parler de la « plus harmonieuse des communautés multiraciales » à propos de son pays… quelques années après les émeutes de Los Angeles…

En France, la Fondation Jean Jaurès, un « club de réflexion » (on dira plus tard un think tank) du Parti socialiste, publie un numéro de sa revue qui est exemplaire de ce point de vue[14]. Henri Weber et Laurent Baumel y défendent un « nouvel équilibre » entre « les exclus, les classes moyennes et les classes populaires », thème déjà présent dans le discours de clôture de Lionel Jospin à l’université d’été du Parti socialiste tenue à La Rochelle le 29 août 1999 et qu’on retrouvera aussi une décennie plus tard dans le rapport publié par un nouveau think tank, Terra nova, en mai 2011. Les auteurs se placent sous l’égide de Saint-Simon en préconisant une « alliance des productifs ». Dans cette synthèse on trouve de nombreuses références et allusions à Rosanvallon, Beck, Giddens et Touraine. Sur près d’une cinquantaine de pages, soit la moitié du document, l’accent est mis sur les thèmes de « l’individualisation du social » et des « classes sans conscience ». Les auteurs insistent sur « l’émiettement catégoriel » et sur les « inégalités intra-classes ». Enfin, ils proposent d’ « individualiser davantage les politiques sociales » et de « s’adresser plus directement aux individus » après avoir, il est vrai, occulté l’aggravation, au cours de deux décennies précédentes, des inégalités sociales, simplement présentées comme étant « persistantes ». En 2002 cette rhétorique avait suscité très peu de critiques publiques.

Dix ans plus tard, en 2011, le nouveau think tank socialiste, Terra nova, reprend, certes de manière plus caricaturale, cette rhétorique « moderniste » dans son rapport«Gauche : quelle stratégie pour 2012 ? ». Terra nova devait sous-tendre la campagne présidentielle de Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du Fonds monétaire international et candidat quasi-certain du Parti socialiste. Le think tank comprend aussi parmi ses dirigeants des membres de l’équipe de campagne de Martine Aubry[15]. Il propose cette fois explicitement de se détourner de « l’électorat historique de la gauche coalisé par les enjeux économiques » et de reconstruire une majorité électorale autour des valeurs culturelles : une « France de demain », rassemblant les « fractions les plus précaires des catégories populaires » et les diplômés – c’est-à-dire les classes moyennes jeunes – qui sont désormais le cœur de cible. Terra nova, il faut le signaler, a bénéficié de financements d’un certain nombre de grandes entreprises, notamment Areva, Air France, Microsoft et EADS et son siège situé dans un immeuble des Champs-Elysées est mis à disposition gracieusement par un ami millionnaire de l’ancien Premier Ministre socialiste et président du « conseil scientifique » de Terra Nova, Michel Rocard[16].

Mais cette orientation aura du mal à passer en 2011, car le contexte avait changé, pas seulement au niveau des mots, des idées et des représentations, mais surtout dans sa réalité objective. Les catégories populaires sont entrées en lutte de manière répétée au cours des dernières années, avec de nombreuses luttes catégorielles, mais aussi des luttes d’ensemble rassemblant la plupart des salariés, notamment autour de la défense des retraites. La montée des inégalités et les privilèges de la grande bourgeoisie sont devenus de plus en plus visible en raison à la fois de la mise en scène décomplexée des liens entre des grandes fortunes et Nicolas Sarkozy à peine élu Président de la République, des cadeaux fiscaux qui ont été accordés aux plus riches, puis des affaires Woerth-Bettancourt et Tapie qui explicitaient ces liens jusqu’à la caricature. Il faut en effet se garder de raisonner uniquement à partir des innovations discursives et s’efforcer d’observer les transformations du monde réel : d’un côté les clivages de classes s’accentuent et deviennent particulièrement visibles ; de l’autre, les causes socio-économiques et politiques du durcissement des tensions internes au monde populaire sont massives. Il suffit de prendre en compte la baisse du revenu réel pour de nombreux salariés, le chômage, la précarité et la désindustrialisation, l’intensification du travail et ses conséquences, l’augmentation tendancielle du prix des logements, la préoccupation scolaire croissante, sans oublier le désenchantement politique suite au ralliement au néolibéralisme du Parti socialiste. Enfin, les répercussions subjectives de ces facteurs objectifs sont considérables aussi, notamment en termes d’insécurité sociale, de ressentiment, de jalousies diffuses, de haine et de peur de l’avenir, en particulier la peur du déclassement.

Face à l’importance des changements économiques et des renoncements politiques, les questions culturelles ou normatives mises en avant par Terra nova semblent bien dérisoires. Celles-ci n’expliquent en effet que très marginalement les clivages internes croissants au sein du monde populaire. Les rédacteurs du rapport« Gauche : quelle stratégie pour 2012 ? » ignorent ces changements, tant objectifs que subjectifs, et suggèrent d’aller plus loin encore dans les renoncements politiques. Les critiques seront sévères[17], tant de la part de responsables socialistes qui se désolidariseront de cette orientation, d’universitaires que de journalistes attentifs. Joseph Confavreux observe que « ce rapport est surtout le symptôme d’un imaginaire et d’un discours de plus en plus répandus, notamment depuis l’élection présidentielle de 2002, qui voudraient que les catégories populaires soient, de plus en plus, attirées par une droite dure ». Il estime que cette lecture de « catégories populaires gagnées à la droite ou à l’extrême droite sur la base de valeurs culturelles conservatrices » sert d’abord à discréditer un monde populaire considéré comme fermé, raciste et intolérant. Enfin il met le doigt sur l’épuisement de la « lecture dominante de la société française comme une société de classes moyennes, dans laquelle les clivages de classe se seraient érodés sous l’effet de la consommation de masse, de la diffusion de l’éducation ou de l’essor des services »[18]. Désormais cette lecture ne passe plus, après plus de 30 ans de montée des inégalités, la fiction de la moyennisation est obsolète.

Mais cela, les cercles dirigeants « modernes » du Parti socialiste ne semblent pas l’avoir compris alors même qu’un Pierre Rosanvallon l’ex-secrétaire général de la très libérale et technocratique Fondation Saint-Simon tourne le dos à son parcours antérieur. Cette Fondation avait rassemblé durant 18 ans des personnalités politiques, des grands chefs d’entreprise, des journalistes et patrons de presse, et quelques universitaires dans le but notamment de convertir la gauche française au libéralisme économique[19]. Le travail intellectuel de cette Fondation a directement contribué au tournant libéral du début des années 1980 qui est à l’origine de la croissance des inégalités sociales. Désormais Rosanvallon dénonce la « véritable contre-révolution » que représente l’explosion des inégalités. « Depuis les années 1980, les plus riches n’ont en effet cessé d’accroître leur part des revenus et des patrimoines, inversant la précédente tendance séculaire à la réduction des écarts de richesse », écrit-il notamment en quatrième de couverture de son livre La société des égaux[20].

 

 

Les inégalités sociales et leur accroissement depuis 30 ans

 

Baisse des revenus du travail et montée des revenus du capital

 

En France, la part des salaires dans la valeur ajoutée chute brutalement entre 1982 et 1989, de près de dix points (elle passe de 74,2 % à 64,9 %). Depuis les années 1990, elle s’établit en moyenne autour de 65 %, soit entre 4 et 5 points au-dessous de sa valeur des années 1960, du temps du fordisme.

 

 

Des inégalités aux classes sociales

 

L’aggravation de la situation relative des salariés en général, et de certaines catégories plus particulièrement, notamment les salariés de la fonction publique, les précaires ou les chômeurs, se retrouve, avec certes une intensité et des temporalités variables suivant les pays, secteurs d’activité ou grands domaines. Car la baisse considérable de la part des salaires est redoublée par la stagnation voire la diminution des dépenses consacrées par exemple à la santé ou à l’éducation. C’est pourquoi il n’est en rien interdit de parler ici de paupérisation relative du salariat. Ce phénomène s’exerce sur un plan individuel mais aussi au niveau de l’ensemble du salariat. En outre, la tendance à l’élargissement du salariat qui entraîne un accroissement des montant alloués à l’entretien/ reproduction de la force de travail croise une seconde tendance contradictoire où l’extorsion de survaleur se réalise sur un groupe toujours plus restreint.

Les effets sur la consommation dans son ensemble, la consommation de biens et de services spécifiques, sur le patrimoine et les possibilités de se loger correctement sont considérables, d’autant plus que le prix du logement a fortement augmenté. Il faut ajouter à ces effets directs des évolutions contrastées des revenus du capital et du travail, le recul de certaines formations politiques de gauche (par exemple des Partis communistes dans des pays comme la France ou l’Italie, deux cas cependant à distinguer : effondrement militant et électoral du PCF et transformation ratée du PCI en nouvelle formation de centre-gauche) conjuguée au décalage croissant entre l’origine sociale des élus des Partis socialistes et le monde populaire. Bref, le constat est massif : les mêmes groupements sociaux se trouvent systématiquement, les uns en bas, les autres en haut de l’échelle sociale. Et le fait que ce soit toujours les uns qui occupent une position favorable, et les autres une position défavorable au pôle opposé du spectre social, permet précisément de mettre en évidence un véritable système des inégalités de type « classiste » [Bihr, Pfefferkorn, 2008].

Des années 1950 aux années 1970 les concepts de classe et de rapports de classe faisaient partie du b-a-ba des sciences sociales. Des controverses parfois vives portaient sur la manière d’aborder les classes, mais il y avait très majoritairement accord, du moins dans des pays comme la France, l’Italie ou la Grande-Bretagne, sur l’importance même du concept et de la réalité des classes sociales. Le mouvement paradoxal qui intervient au cours des années 1980 et 1990 (concomitance de la montée des inégalités sociales et du recul du discours de classe en sociologie et plus largement en sciences sociales) est particulièrement étrange. Les futurs historiens de la sociologie risquent fort de s’étonner de l’audience rencontrée par la rhétorique de la fin des classes couplée à celles de l’individualisation et de la « moyennisation », au moment même où la polarisation sociale était en train de s’accentuer [Pfefferkorn, 2007]. Car une analyse méthodique des inégalités entre catégories sociales, telles qu’elles peuvent être appréhendées, par exemple en France à travers la nomenclature des catégories socioprofessionnelles de l’Insee sur la base d’une exploitation secondaire d’un très grand nombre de données produites par l’appareil statistique public, permet d’invalider une telle rhétorique et valide le recours aux concepts de classe ou de rapports de classe[21]

Une analyse des inégalités permet en effet de montrer que les sociétés contemporaines, et en particulier la société française, restent segmentées, hiérarchisées et conflictuelles. De très nombreuses études, en premier lieu les enquêtes quantitatives menées à intervalle régulier, produisent des séries statistiques longues qui fournissent un matériau empirique irremplaçable permettant de mettre en évidence une telle structuration. Ces trois caractéristiques réunies, segmentation, hiérarchisation et conflictualité, nous permettent de plaider en faveur d’une lecture de la société, française en particulier, en termes de classes sociales[22].

 

***

 

 

En définitive, la représentation de la société française qu’autorisent les résultats d’une analyse du système des inégalités est bien celle d’une société à la fois segmentée, hiérarchisée et conflictuelle. Les divisions, inégalités et conflits qui la traversent opposent non pas des individus en tant que tels mais bien des groupements d’individus partageant précisément une commune position dans la société. Cette position doit être appréhendée à la fois sur le plan objectif et sur le plan subjectif. Il s’agit d’articuler la situation objective (du groupement considéré) et la subjectivité (des membres du groupement). Cette position commande leurs possibilités (inégales) de s’approprier, ou non, avoir, pouvoir et savoir, conduisant à une accumulation d’avantages à un pôle et une accumulation de handicaps à l’autre pôle, processus sur la base desquels ces différents groupes entrent en lutte les uns contre les autres en s’organisant (plus ou moins) à cette fin. L’ensemble des arguments précédents nous paraissent du moins autoriser, justifier et valider le recours aux concepts de classe, de rapports de classe et de lutte, pour l’explication et la compréhension de la persistance des phénomènes de segmentation, de hiérarchisation et de conflictualité au sein de la société française actuelle, comme plus largement dans l’ensemble des sociétés contemporaines [Pfeferkorn, 2007 ; Bihr, 2012]. Les remarques qui précèdent ne doivent pas pour autant conduire à minorer les autres rapports sociaux, les rapports de sexe [Bihr, Pfefferkorn, 2002 ; Pfefferkorn, 2007, 2012 ; Hirata et alii, 2004], les rapports de génération (Bihr, Tanasawa, 2004) ou de « racisation » (Matas, Pfefferkorn, 2010). Se pose donc aussi la question de l’articulation entre ces différents rapports sociaux (Kergoat, 2010, 2012 ; Pfefferkorn, 2011 ; Dunezat, Pfefferkorn, 2011) et celle de la nécessaire inscription de l’ensemble de ces rapports dans le temps et dans l’espace. Enfin, il faut se placer dans la perspective de leur transformation car tous sont à des degrés certes variables, marqués par la domination, la discrimination, la stigmatisation et l’exploitation.

 

 

 

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Annexe

 

 

 

Tableau 1 : Part salariale dans la valeur ajoutée en France[23]

 

Moyenne 1959-1972
(1)
1982
(2)
Moyenne 1989-2006
(3)
(3) – (1) (3) – (2)
brute 69,5 74,2 65,2 –       4,3 –       9,0
nette 79,5 87,2 76,2 –       3,3 –       11

Source : Insee, Comptes de la Nation, 2007, cité par M. Husson, Part des salaires : et pourtant elle baisse !, 16 avril 2008 : http://hussonet.free.fr/pourtant.pdf

 

 

 

Tableau 2 : Part salariale en France, en Europe et dans le monde

 

Années 60
(1)
1982
(2)
2005
(3)
(3) – (2) (3) – (1)
France* 62,4 66,5 57,2 –       9,3 –       4,1
Europe 63,2 66,3 58,1 –       8,2 –       5,1
G7 66,0 67,5 61,5 –       6,0 –       4,5
Chine 53,6 41,4 –       12,2
Mexique 41,9 47,6 30,2 –       17,4 –       11,7
Thailande 74,4 62,6 –       11,8

* Entreprises non financières. Sources : Insee, Comptes de la Nation, 2006, Commission européenne, 2007, FMI, 2007, Hsieh & Qian, 2006, Jetin, 2008 ; cités par M Husson, Un pur capitalisme, Lausanne, Page deux, 2008, p. 15 : http://hussonet.free.fr/capurp15.pdf .

 

 

 

 

 

 

 

[1] Voir sur ce point le chapitre 4 de Philippe Merlant et Luc Chatel, Médias : la faillite d’un contre-pouvoir, Paris, Fayard, 2009.

[2] L’abréviation diamat renvoie plus particulièrement à l’ouvrage de Staline : « Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique » et désigne la vulgate marxiste d’origine soviétique.

[3] Cf. aussi sur la même question Jean Lojkine, L’adieu à la classe moyenne, La dispute, Paris, 2005.

[4] Voir aussi pour une analyse précise de l’invention de la notion d’exclusion : Sylvie Tissot,  L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, 2007.

[5] Pour des critiques de la notion d’exclusion voir notamment Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, « L’exclusion. Les enjeux idéologiques et théoriques d’un ‘nouveau paradigme’ sociologique », Revue des sciences sociales, n° 28, 2001 : 123-128.

[6]Cf. Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités, Deuxième édition, Syros – La Découverte, Collection « Alternatives économiques », Paris, 1999 (1ère éd. : 1995) ; Gérard Duménil, Domnique Lévy, « Rapports de production et structure de classe du capitalisme 150 ans après », Cahiers marxistes, « 150e anniversaire du Manifeste », 1999 ; et « Costs and Benefits of Neoliberalism. A class analysis», The Review of Internatinal political Economy, 2001.

[7] Cf Claude Dubar, « Sociétés sans classes ou sans discours de classe ? », Lien social et politiques, n° 49, 2003. De plus, après le PS, le PCF normalise aussi sa rhétorique politique, par exemple il délaisse à son tour le mot travailleur en 2007. Cf. aussi la thèse de Frédéric Moulène (2011).

[8] Voici comment un journaliste de Libération présente la Fondation Saint-Simon (le 28 juillet 2012) : « Doyenne des think tanks, la Fondation Saint-Simon a cessé toute activité en 1999, après dix-sept années d’existence. Machine à fabriquer du consensus pour ses partisans, et de la pensée unique pour ses détracteurs, elle rassemblait la famille sociale-démocrate et des patrons dits sociaux, sous la tutelle de Pierre Rosanvallon, François Furet et Alain Minc. Son éclatement a donné lieu à une large recomposition et au lancement, en 2002, par Rosanvallon de la République des idées, de centre de gauche, dont les publications irriguent la pensée socialiste. »..

[9] « L’Institut Montaigne est créé en 2000 par Claude Bébéar, fondateur d’AXA, tandis que la Fondapol voit le jour en 2004 à l’initiative de Jérôme Monod, principal conseiller du président Chirac et cofondateur de Suez-Lyonnaise des eaux. » Libération 28 juillet 2012. Quant à l’IFRAP son positionnement politique est aussi dénué d’ambiguité : dans son bulletin n° 1 de novembre 2010 il demandeinstamment à Nicolas Sarkozy de « faire les réformes pour lesquelles vous avez été élu ».

[10] Depuis l’adoption en 1959 du programme de Bad Godesberg : le SPD n’est plus lié spécifiquement à la classe des travailleurs mais se réfère désormais au peuple entier. Le programme antérieur, celui de Heidelberg de 1925, liait le SPD à la classe des travailleurs.

[11] Le tournant est amorcé dès les années 1970 et sera officialisé avec le New Labour de Tony Blair. Il serait intéressant d’examiner de près les publications de la Fabian Society qui a contribué au tournant. Voir les travaux de Keith Dixon Un abécédaire du blairisme. Pour une critique du néolibéralisme guerrier, Editions du Croquant, Raisons d’agir, 2005 ; Les évangélistes du marché. Les intellectuels britanniques et le libéralisme, Paris, Raison d’agir, 2006 ; et Norman Fairclough, New Labour, New Language ?, London, Routledge, 2000.

[12] Il serait intéressant d’examiner dans le détail la spécificité des évolutions de chacun de ces partis qui tous, à des moments certes distincts et dans des contextes idéologiques spécifiques, vont effectuer le même tournant.

[13] Robert Nisbet , “The Decline and Fall of Social Class”, Pacific Sociological Review, 2(1), p. 119-129, 1959.

[14] Henri Weber, Laurent Baumel, « Une nouvelle alliance. Une approche politique de la question sociale », Les Notes de la Fondation Jean Jaurès, n° 30, mai 2002.

[15] Notamment Yves Lichtenberger, auteur d’un rapport de Terra nova proposant de tripler, voire de quadrupler les droits d’inscription universitaires dans le droit fil des propositions des ultralibéraux ! (cf. L’Humanité, 25 août 2011)

[16] Libération, 28 juillet 2012 ; Le Canard enchaîné, 1er août 2012.

[17] Les critiques de cette pensée marketing ont en effet été sévères, y compris sur le plan méthodologique : « Il serait ici trop long de corriger toutes les erreurs d’analyse sociologique contenues dans ce rapport, écrit notamment Frédérick Savicki : confusion entre agrégats statistiques et groupes sociaux réels, utilisation de catégories fourre-tout, naturalisation des « électorats » (comme en témoignent l’usage répété du terme électorat naturel » et l’idée que le 3e âge serait voué à voter à droite), opposition artificielle entre valeurs culturelles et valeurs socio-économiques, qui fait beau jeu par exemple de l’importance des enjeux de dignité, de reconnaissance et de justice que portent bien des luttes ouvrières, vision idéalisée des classes moyennes… Ce qui choque au premier chef est l’incompréhension et pour tout dire le mépris des classes populaires qu’il trahit ». (Libération, 10 juin 2011)

[18] Joseph Confavreux, Médiapart, 4 juillet 2011.

[19] Ses dirigeants étaient Roger Fauroux et François Furet (co-présidents), Pierre Rosanvallon (secrétaire général), Alain Minc (trésorier), Jean-Claude Casanova, Jean Peyrelevade et Yves Sabouret (administrateurs).

[20] Pierre Rosanvallon, La société des égaux, Paris, Seuil, 2011. Un retour critique sur ses engagements antérieurs à la tête de la Fondation Saint-Simon aurait permis d’éclairer son changement de discours. Son silence sur ce point est redoublé par l’absence de références dans son livre à la plupart des travaux marquants qui, dès les années 1990, mettaient en évidence et analysaient la montée des inégalités sociales.

[21] Marie-Anne Paveau fait la même observation à propos des linguistiques empiriques et sociales. Voir Marie-Anne Paveau, « La langue sans classes de la grammaire scolaire », Le français aujourd’hui, 162 (2008a) 29-40 ; et « Le parler des classes dominantes, objet linguistiquement incorrect ?Dialectologie perceptive et linguistique populaire », Ela. Études de linguistique appliquée. 2008b/2 , n° 150.

[22] Les éléments de cette partie synthétisent nos travaux antérieurs  : [Bihr, Pfefferkorn, 1999 ; 2004, 2008]

[23] Par valeur ajoutée, nous entendons la valeur nouvellement créée par le travail dépensé au cours d’une période de temps déterminée (une heure, une journée, une semaine, une année). C’est donc une mesure de l’enrichissement net de la société pendant cette durée. Cette valeur ajoutée se partage entre les salaires (directs et indirects) et la plus-value, c’est-à-dire les profits des entreprises industrielles et commerciales, les intérêts des banques, les dividendes des actionnaires ou les rentes des propriétaires fonciers. Le partage de la valeur ajoutée correspond à la répartition de la richesse sociale nette dans sa forme capitaliste.