Andrew MURRAY, L’impérialisme a évolué mais il règne toujours sur le monde (art. trad. fr.)

(Article paru en anglais sur le site préféré de Roger Keeran « MLToday« , 3 août 2014 )

« Imperalism has evolved, but still rules the world« 

(L’impérialisme a évolué mais il règne toujours sur le monde)

par Andrew Murray

Comme l’observait l’éminent historien marxiste Victor Kiernan, l’impérialisme se manifeste par la coercition qu’il exerce, à l’étranger, pour extorquer d’une manière ou d’une autre des profits supé­rieurs à ceux qu’il obtiendrait par l’échange commercial ordinaire.

Les guerres de 1914 et 1939 sont les exemples remarquables de ce qui arrive lorsque le système international d’extorsion s’écroule, quand ses méthodes normales de traités, cartels, accords secrets, petits conflits coloniaux, coups d’Etat, corruptions et tractations monopolistes ne suffisent plus.

Comme pour le capitalisme en général, les blocages et les crises font tout autant partie du fonc­tionnement régulier de l’impérialisme que les périodes calmes. Croissance et dépression sont inhérentes au capitalisme. La guerre est inhérente à l’impérialisme capitaliste.

En 1914, ceci n’était pas largement compris dans le mouvement ouvrier. Beaucoup des textes fon­damentaux de tradition marxiste sur l’impérialisme – avant tout les livres de Lénine et Boukharine – n’étaient pas écrits en 1914.

En particulier, l’idée était répandue que le colonialisme et les monopoles industriels étaient des caractéristiques optionnelles que le capitalisme pouvait adopter ou rejeter à volonté (ou sous une certaine pression). Il en était de même de l’opinion que l’impérialisme pouvait avoir en fin de compte des conséquences bénéfiques s’il était proprement et humainement administré.

D’autres conceptions, plus avancées, existaient évidemment au sein du mouvement ouvrier – Rosa Luxemburg avait écrit son chef d’œuvre « l’Accumulation du capital » (un chef d’œuvre parsemé de défauts) et « le Capital financier » de Rudolf Hilferding avait jeté les bases d’une conception mar­xiste de l’impérialisme.

Karl Radek observait de façon clairvoyante, en 1912 : « l’impérialisme moderne ne poursuit aucu­ne chimère, ni aucun ordre mondial essentiellement platonique, mais une politique du capita­lisme mature, à la recherche de zones d’investissement pour un capital effrayé de voir sombrer son taux de profit. » Hélas, cette intuition n’influencera pas le cours du mouvement international des travailleurs de l’époque.

Aujourd’hui, nous sommes, ou devrions être, mieux avisés et c’est un fait que l’anti-impérialisme est au cœur de toute politique progressiste conséquente. De cela, nous devrions remercier en grande partie George Bush et Tony Blair. Mais le fait sous-jacent et déplaisant est que l’impéria­lisme existe toujours, un siècle après 1914, et constitue véritablement le système dominant dans le monde actuel.

Inévitablement, la question se pose de savoir si le monde est à la veille d’une nouvelle guerre mondiale comme en 1914. Et, de fait, le Financial Times, comme d’autres journaux bourgeois, s’est laissé aller à ce genre de spéculation.

Les différences sont profondes et importantes. En 1914, aucune puissance n’exerçait un pouvoir relatif ou absolu similaire à celui des Etats-Unis actuellement. L’Angleterre, la plus grande puis­sance de l’époque avait peu d’emprise sur l’Europe continentale comme cela n’était que trop visible et elle était défiée presque partout par des puissances rivales. Son armée était celle d’une puissance secondaire.

Aujourd’hui, les Etats-Unis sont dans une position infiniment plus dominante en dépit de nom­breux signes du repli de leurs positions impériales et des difficultés qu’ils rencontrent pour impo­ser leur volonté, en particulier au Moyen Orient.

Ils entourent la planète d’une guirlande de bases et il hébergent des forces armées aussi puissantes que la somme de celles des dix Etats qui les suivent.

Ils contrôlent en fin de compte les principaux instruments de médiation et de coordination inter­impérialiste, comme l’OTAN et le Fond Monétaire international. Ils donnent à leurs arrêts judi­ciaires une portée internationale extravagante. En bref, ils présentent quelques traits caractéris­tiques du « super-impérialisme », même s’ils sont à l’automne de leur puissance et en déclin relatif comme puissance économique prédominante.

En second lieu, ces éléments de super-impérialisme, justement ridiculisés par Lénine au milieu de la Grande guerre comme des extrapolations justifiant toutes les lâchetés opportunistes, sont beau­coup plus forts dans le monde actuel.

Sous-tendu par une vague d’internationalsation du capital encore plus profonde que celle qui a précédé 1914, et à cause du réseau d’institutions comme le Fond Monétaire International (FMI), l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), l’Union Européenne (UE), etc. l’interpénétration des intérêts des grandes puiss   ances traditionnelles est beaucoup plus développé qu’au temps de Lénine. En conséquence, la situation des Etats nationaux par rapport au système impérialiste mondial, considéré globalement, est différente et les possibilités de conflits entre les principales puissances tentées de recourir aux armes sont par conséquent limitées.

Ce n’est pas pour autant le règne d’une doucereuse harmonie au sein du bloc dirigé par les Etats-Unis. L’attitude brutale « fuck the UN ! » de la diplomate néo-conservatrice américaine Victoria Nuland au pic de la crise ukrainienne est un exemple des tensions et le tollé des espionnages répétés entre Berlin et Washington en est un autre. Mais ces péripéties dans « l’ordre du monde » ne vont pas déclencher la guerre.

La contradiction la plus aiguë se situe entre l’ordre mondial dirigé et maintenu par la puissance étatsunienne et ces deux grandes puissances qui se trouvent en dehors de lui et à distance signifi­cative : la Russie et la Chine.

Il ne faut pas être grand clerc pour voir que la prochaine guerre impérialiste partira certainement d’un conflit entre l’une ou l’autre de ces deux puissances et une alliance menée par les Etats-Unis.

Naturellement, tout n’est pas matière à affrontement. La Russie et les USA sont d’accord pour soutenir le gouvernement du sectaire Maliki à Bagdad, comme la dictature militaire du Caire. La Chine finance les déficits budgétaires étatsuniens en achetant des dollars. Néanmoins, la tendance dans l’évolution de ces relations, c’est la confrontation.

La Russie demeure globalement « étrangère » à l’ordre mondial en dépit d’efforts considérables pour entrer sous la « tente » des grandes puissances – ce qu’a symbolisé la brève conversion du G7 en G8 avec Moscou. En fait, la Russie défie la puissance des Etat-Unis, de l’UE et de l’OTAN, et ce défi semble correspondre aux intérêts de sa propre élite dirigeante.

Elle a donc soutenu Bachar al Assad en Syrie, son principal allié arabe et principal acheteur d’armes russes. Comme elle a manœuvré pour éviter que la base de sa Flotte de la Mer Noire ne tombe entre les mains des hommes de Washington au pouvoir à Kiev, en annexant la Crimée au début de cette année. Une initiative sans aucun doute soutenue par une grande majorité des habi­tants de la péninsule.

Certains, à gauche, estiment que la Russie, bien qu’indubitablement capitaliste, n’est pas elle-même impérialiste. Les faits suivants ne plaident pas dans ce sens. La structure du capitalisme russe restauré est caractérisée par un haut degré de monopolisme oligarchique et s’oriente vers la consolidation ou le renouveau des liens avec les anciennes républiques soviétiques pour former un nouveau bloc économique. De même, le comportement de Poutine par rapport à la guerre civi­le de l’Ukraine orientale a semblé hésitant face à la pression de l’OTAN, mais il a probablement eu pour but, selon le « Financial Times« , de « maintenir les liens économiques avec les entreprises ukrainiennes importantes« .

Le rôle de la Russie comme challenger défiant l’hégémonie globale des Etats-Unis et la légitimité des nombreuses revendications nationales nées de l’éclatement de l’Union soviétique qui reçoi­vent occasionnellement le soutien du gouvernement Poutine ne doivent pas aveugler la gauche. Celle-ci ne doit pas oublier la nature de classe fondamentale du régime (ni sa corruption, ni ses pratiques oligarchiques et répressives) et ne doit pas écarter les fondamentaux de l’économie poli­tique marxiste pour des raisons opportunistes.

A moyen terme, le plus grand danger de guerre semble se trouver dans le Pacifique où le dyna­misme de la Chine qui cherche à étendre son pouvoir et son influence se heurte maintenant aux retranchements des Etats-Unis appuyés sur un réseau d’alliances et de bases, et renforcés par le « pivot » des réserves militaires dans la région, vanté haut et fort par Barack Obama.

Ce conflit se déroule, bien sûr, dans la région la plus densément peuplée du monde et dont les économies ont la croissance la plus rapide. C’est aussi la région où la classe ouvrière croît en nombre à une vitesse exponentielle et qui sera par conséquent le champ de bataille décisif de la lutte pour le socialisme au 21e siècle, comme c’était le cas de l’Europe 100 ans auparavant.

Le « pivot » militaire étatsunien dans le Pacifique est objectivement conçu pour conserver la posi­tion hégémonique acquise dans la région au cours de la Deuxième Guerre mondiale. A côté d’une projection des forces propres de Washington, ses principaux alliés, le Japon et la Corée du Sud, ont pris des positions de plus en plus agressives et nationalistes dirigées contre la Chine.

Au même moment, la confrontation la plus dure de l’année a eu lieu entre la Chine et le Vietnam, deux pays nominalement socialistes. Le Vietnam est aussi le seul Etat frontalier de la Chine et en dispute avec elle qui n’est pas lié aux Etats-Unis par des accords militaires.

Un article récent de Time magazine spéculait sur l’imminence d’une guerre entre la Chine et les Etats-Unis, en se basant en partie sur les performances des nouveaux missiles chinois, à même de détruire les porte-avions américains, pour longtemps encore la fierté et l’orgueil du Pentagone.

Deux points ressortent clairement de cette photographie du monde actuel. En premier lieu, l’esca­dade des conflits est enracinée dans la nature capitaliste des grandes puissances, avec le nationa­lisme, le chauvinisme et la mentalité impériale, ses inévitables servantes, et ceci conduira une fois encore à la guerre à moins que celle-ci ne soit empêchée par l’action de masse des peuples.

En second lieu, le motif principal de guerre tient à la politique des Etats-Unis et de l’ordre impé­rialiste mondial qu’ils ont créé pour faire promouvoir les intérêts des milieux d’affaire dominants et ceux de leurs alliés capitalistes, les britanniques en premier.

C’est contre cet ordre mondial prédateur que les progressistes doivent s’unir et se mobiliser, en s’accommodant des courants croisés contradictoires et en traitant les questions spécifiques com­plexes, si diverses dans le présent contexte. La défaite de cet ordre mondial est le seul moyen de reprendre la marche du monde vers le socialisme.

 

Article paru conjointement dans le Morning Star (Londres), Junge Welt (Berlin), Arbejderen (Copenhagen) et Lëtzebuerger Vollek (Luxembourg).