15/9/2014 – Annie LACROIX-RIZ présente :
Les guerres de Staline de Geoffrey ROBERTS

Annie Lacroix-Riz (préfacière) présente : Geoffrey Roberts : Les guerres de Staline : de la guerre mondiale à la guerre froide, 1939-1953 (Delga)

Michel Gruselle ouvre la séance et remerciant l’Université et son Président (Chambaz) pour la disponibi­lité de cet Amphithéâtre et annonce l’ouverture prochaine du site « CUEM ».

Aymeric Monville présente le livre de Geoffrey Roberts et la préface (40 pages) d’Annie Lacroix-Riz, qui confronte utilement les archives occidentales et soviétiques. Ce livre aurait dû être publié en France depuis plusieurs années, mais la France en est toujours à l’an zéro de la soviétologie scientifique. Aux USA, il existe un débat moitié-moitié entre les « cold warriors » qui défendent toujours la thèse de l’URSS totalitaire et les « revisionnists » qui remettent en cause leurs interprétations. En raison de ce débat, il n’est plus possible de maintenir les calomnies antisoviétiques qui ont toujours cours à Paris aujourd’hui.

Introduction. Annie Lacroix-Riz explique qu’elle a beaucoup bataillé pour que soit enfin publiée cette traduction française du livre de Roberts « Stalin’s wars » (2006). Notons que la réputation de l’auteur était déjà bien établie grâce à ses recherches sur le pacte germano-soviétique. Pour la pre­mière fois, un historien anglophone reconnu, et même médiatisé en Irlande, spécialiste des rela­tions internationales de 1933 à 1939, a eu la faveur du public en retraçant les événements condui­sant au pacte germano-soviétique de 1939. Un Colloque récent sur ce sujet a même été organisé en Allemagne en dépit de l’atmosphère ultra-réactionaire qui règne sur ces questions dans l’uni­versité allemande, tout comme en Pologne d’ailleurs.

Roberts a apporté des éléments nouveaux. Chez lui on trouve une nouvelle couleur archivisti­que qui renouvelle la discipline alors que la soviétologie française est un désert en conséquence du fait qu’il est impossible de faire carrière sur le sujet. Certes, Roberts ne démolit pas les thèses dominantes, et en particulier celle de la « dictature stalinienne » qui reste un sésame éditorial, mais au fil du livre, on découvre que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le dit. En passant, notons que l’idée selon laquelle les Archives soviétiques restent fermées est partiellement fausse. Beaucoup d’archives concernant le pacte germano-soviétique sont publiées depuis longtemps, comme en témoigne le livre « Qui aidait Hitler? » d’Ivan Maisky (Ambassadeur soviétique à Londres) récemment publié par Delga.

Un point sensible : l’affaire Toukhatchevsky. Ici, Annie Lacroix-Riz est en désaccord avec Roberts qu’elle trouve particulièrement « timide ». Aujourd’hui, on ne peut plus soutenir la version « officielle » de l’innocence de Toukhatchevsky. Longtemps, les historiens ont eu peur d’en parler. Un exemple typique est celui de Jonathan Haslam et de ses travaux sur la politique extérieure soviétique. Haslam a d’abord trouvé, dans les archives diplomatiques, des raisons de penser que Toukhatchevsky était bien coupable de trahison, puis, il est revenu en arrière. Roberts va encore moins loin qu’Haslam tout en admettant l’existence de mythes dans l’histoire de l’URSS. Comme sur d’autres sujets, il choisit de souligner la sincérité de Staline, en ajoutant que celui-ci a été trompé et qu’il a fait fusiller Toukhatchevsky par « idéologie ». C’est le problème de la recherche historique contemporaine : on ne peut pas contester les mythologies noires sans passer pour un affreux stalinien.

(Pour donner la température, Annie Lacroix-Riz évoque un couriel indigné adressé à Jean Salem parce que celui-ci l’a invitée au Séminaire Marx-au-21e siècle, à la Sorbonne)

Dans les années 1930, le pouvoir soviétique était parfaitement conscient de la menace extérieure et l’importance de l’Armée Rouge ne faisait pas question. Sauf à vouloir la défaite, il était absurde de détruire l’état-major de l’Armée. Dès 1933, Auguste-Antoine Palasse, attaché militaire français à Moscou avait expliqué très clairement à Paris les risques de guerre avec l’Allemagne, comme l’avaient fait d’ailleurs tous les diplomates occidentaux en poste à Moscou.

Arno Mayer, historien américain trotskiste indépendant a qualifié l’URSS de « forteresse assiégée » dans un ouvrage où il compare la situation difficile de la France révolutionnaire, entourée d’enne­mis, à celle de l’Union soviétique (Préface, note 3 p. iv et p. xxi). Cette situation difficile est la clé qui permet de comprendre dans les deux cas la position du clergé. Mais la bourgeoisie française, qui fut d’abord mise à l’index par les cours européennes, deviendra finalement respectable. Au contraire, l’URSS ne sera jamais considérée à l’Ouest comme un Etat respectable. Dans ses sou­venirs, l’ambassadeur Maisky raconte comment il remit ses lettres de créance, à Londres, dans un silence glacial. Dans un tel contexte, la Terreur soviétique n’est pas plus irrationnelle que la Ter­reur française. Une indication convergente apparaît chez Oleg Khlevniouk, un historien russe passé à l’Ouest, qui a écrit un article sur la Terreur de 1937-1938 en URSS. Il impute celle-ci à la guerre d’Espagne et à l’infiltration des Brigades Internationales par les fascistes qui voulaient faire rentrer des agents provocateurs en Union Soviétique après cette guerre. Cet auteur a ensuite évolué vers la thèse des « Terres de Sang » de T. Snyder qui renvoie dos à dos Hitler et Staline.

Dans un tel contexte, Roberts a donc eu finalement beaucoup de courage en démontrant combien la thèse officielle d’un Staline fasciné par Hitler était fausse.

Avant août 1939, l’URSS n’avait pu positionner à l’Ouest qu’un million de soldats. En juin 1941, elle en avait trois millions. Entre ces deux dates, c’est la période du pacte germano-soviétique qui fut une période très tendue. A l’origine du Procès de Nuremberg, les Américains avaient l’inten­tion de mettre en accusation, non pas les criminels nazis, mais bien l’URSS à cause du pacte ger­mano-soviétique. Ils voulaient mettre l’accent sur les « bénéfices » que celle-ci avait retiré de la période 1939-1941 (et, bien sûr, sur le fait que le pacte avait permis à Hitler de déclencher la guerre plus facilement). Ils sont allés chercher le principal traducteur du pacte en espérant faire la preuve des bonnes relations et de la collusion entre Allemands et Soviétiques. Ils ont dû déchan­ter. Les négociations étaient très difficiles : visages fermés, marchandages ardus pour chaque détail du tracé de la future frontière. Ce n’est finalement que sur l’insistance des Soviétiques que les Américains se sont résolus à juger les criminels nazis.

Le 26 janvier 1934 fut signé le pacte de non-agression germano-polonais par lequel « la Pologne accédait enfin au statut de grande puissance. » [NB. Ce qui évoque des épisodes récents où la Pologne, flattée par Washington, est redevenue un pion de l’échiquier international.] Le 23 août 1939, c’est l’accord germano-soviétique. Palasse et un autre attaché militaire savent que Staline n’a pas pu le signer sans garanties.

Le courage de Roberts concerne aussi la guerre de Finlande. Celle-ci a éclaté à partir du refus de la Finlande d’accepter un échange de territoires proposé par l’URSS pour assurer la défense de Leningrad. Au début de 1939, la Finlande, héritière des barons baltes, était bercée par une atmo­sphère de Sainte Alliance entretenue par tous les pays occidentaux. Finalement, cette petite guer­re de Finlande a appris à l’URSS à utiliser conjointement l’offensive (jusque là toujours privilé­giée) et la défensive. Joukov en particulier en tiera des leçons précieuses.

Ici, Roberts a davantage résumé l’historiographie anglo-saxonne de la Deuxième Guerre mondiale qu’il n’a utilisé ses propres archives. Cette historiographie est remarquable (voir, en particulier David Glantz, Préface, note 1, p.viii) et elle montre que la direction soviétique était beaucoup plus collective et rationnelle que la légende noire ne veut bien le dire. Selon Alexander Werth, le thème de la mauvaise préparation soviétique est malhonnête :

(1) Les forces étaient disproportionnées, à l’avantage de l’Allemagne (quantitativement et qualita­tivement). Ce qui n’était pas le cas durant la guerre d’Espagne où les avions et les chars légers soviétiques donnaient beaucoup de fil à retordre à la légion Condor.

(2) La résistance soviétique, très puissante, a freiné suffisamment l’attaque allemande pour com­promettre le Blitzkrieg, finalement stoppé devant Moscou.

(3) Avec de très lourdes conséquences : sans Blitzkrieg, l’Allemagne ne pouvait pas gagner la guerre. Par conséquent, ses rivaux impérialistes qui l’avaient laissée faire se retournaient contre elle, ils se retournaient contre le concurrent allemand.

Ce sont là trois éléments fondamentaux pour la compréhension de la Deuxième Guerre mondiale qu’on a oublié aujourd’hui à cause de la survalorisation du débarquement de Normandie. Ici, Roberts manifeste également son honnêteté en soulignant que l’effort soviétique a été solitaire. Il montre que l’aide des USA à l’URSS n’a représenté au maximum que 5% à 10% des matériels de guerre utilisés. Et surtout, que la quasi totalité du « prêt-bail » a été accordé après Stalingrad.

A l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, l’impérialisme américain, qui s’était considérable­ment enrichi à la première, est devenu l’impérialisme le plus puissant. Pourtant il n’a toujours pas acquis les moyens de gagner une guerre seul, en raison de ce qu’on a appelé sa « stratégie périphé­rique ». N’ayant jamais connu la guerre sur leur propre sol (mis à part le guerre de Sécession, plus meurtrière que toutes les autres réunies), les Américains n’ont qu’une armée « coloniale légère ». Ce qui contraste avec la situation des pays européens qui se sont mobilisés depuis longtemps les uns contre les autres, aussi bien sur le plan économique que sur le plan militaire. De 1914 à 1917, les Etats-Unis se sont engagés très progressivement contre l’Allemagne. Ils ne le font massive­ment qu’en mars 1918, après avoir innondé les belligérants de crédits. C’est le propre de la « stra­tégie périphérique » : on s’engage tard, à peu de frais, et du côté du très probable vainqueur.

Roberts explique honnêtement et correctement la « question polonaise ». Anecdote révélatrice, Annie Lacroix-Riz s’est vu refuser une recension polonaise de ce livre de Roberts parce que ce dernier aurait soi-disant réhabilité Staline, le meurtrier de Katyn. Par parenthèse, la politique polonaise d’avant la guerre est en fait responsable de beaucoup de morts dont on ne parle jamais, en particulier en Tchécoslovaquie. Mais ce qui déplaît le plus aux Polonais, c’est l’explication de l’affaire de Varsovie (août 1944). Roberts est très honnête. Comme Alexander Werth, il explique que l’Armée Rouge, en fin d’offensive (fin de l’opération « Bagration » qui a libéré la Biélorussie et la dernière partie du territoire soviétique) ne pouvaient pas prendre Varsovie où les Allemands s’étaient puissamment retranchés. La thèse officielle polonaise prétend au contraire, et fausse­ment, que cette pause était volontaire pour laisser les Allemands exterminer les combattants de l’insurrection qui avait été déclenchée plus tôt (intentionnellement trop tôt disent les Russes).

Par ailleurs, Roberts mentionne honnêtement que l’opération « Bagration » a permis le débarque­ment allié en Normandie (27 divisions, selon Gabriel Kolko, contre plusieurs centaines sur le front russe). Il montre également que le « dictateur » Staline travaille collectivement et qu’il est un grand chef politico-militaire. Car il ne s’agit pas de n’importe quelle direction. C’est une défense patriotique. C’est « la Patrie en danger ». Enfin, Roberts montre que la répression stalinienne a été beaucoup plus sévère pour les généraux que pour la troupe.

Et finalement : qui est responsable de la guerre froide? Roberts voudrait dissiper le rideau de fumée du « ni eux-ni nous ». Néanmoins, les trois derniers chapitres (sur douze!) sont assez fai­bles : il y a eu des erreurs d’appréciation de l’honnête Staline qui a cru en la bonne foi des Occi­dentaux, mais qui a mal interprété certaines de leurs décisions et qui, déçu, prend des mesures provoquant le soupçon de ses partenaires. En somme, une suite d’incompréhensions et de malen­tendus. Et le problème de l’impérialisme est occulté.

Roberts va beaucoup moins loin que William Appleman Williams (1921-1990), l’un des fonda­teurs de l’école historique « révisionniste » américaine (Préface, note 2, p. xiii) qui, après sa thèse (« American-Russian relations 1795-1947« ), a bien montré en 1959 que les Soviétiques auraient bien pu faire n’importe quoi, le résulat aurait été le même. L’impérialisme américain depuis la fin du 17e siècle (depuis la naissance des USA) a des buts de guerre globaux et il s’intéresse à l’Asie dès la fin du XIXe siècle.

En 1944, Averell Harriman (ambassadeur à Moscou) estimait que l’URSS était tellement pauvre qu’elle se tiendrait tranquille si on lui donnait 1milliard $ (bien que les destructions allemandes fussent estimées à 200 milliards $) et qu’avec un tel « cadeau » elle ne réclamerait même pas de zone d’influence. (Ici, une question n’est toujours pas résolue : pourquoi Staline a-t-il offert une zone d’occupation à Berlin aux Occidentaux?). Il est certain que Staline recherchait une politique de sécurité. Vis-à-vis de la Pologne, il n’a pas capitulé devant les exigences américaines. Mais dans les Balkans, il a dû composer.

Les frères Dulles (John Foster Dulles, Secrétaire d’Etat, et Allen Dulles chef de la CIA, avocats liés au cabinet d’affaires Sullivan et Cromwell depuis les années 1930) firent capoter les répara­tions demandées à l’Allemagne par l’URSS car ils voulaient reprendre la politique d’association des capitaux américains et allemands qui avait si bien démarré avant-guerre. Alors que le capital américain prévoyait de s’installer en Allemagne et d’y investir massivement, on n’allait tout de même pas laisser partir les profits en URSS au titre des réparations.

En fait, les signes avant-coureurs de la guerre froide ont précédé la fin de la guerre. On a souligné qu’Hiroshima et Nagasaki étaient aussi des avertissements à l’URSS, mais il en était de même pour le bombardement incendiaire de Dresde qui anéantissait une ville sans intérêt militaire qui allait tomber dans la zone d’occupation soviétique. Ce bombardement de Dresde était en effet prévu pour le jour de l’ouverture de la conférence de Yalta. Il fut différé de quelques jours à cause de la météo. L’objectif était aussi de torpiller la clause prévue à Yalta où il était question de l’occupation d’une partie du Japon par l’URSS.

Discussion (brève, à cause de l’heure).

Q1 : Vous avez lu Roberts avec les yeux de l’amour car il y a tout de même trois points litigieux : (a) la guerre de Corée dont il raconte la version occidentale, (b) Roberts évoque « l’annexion par Staline » de la Bessarabie alors que celle-ci était russe depuis 1812 et (c) pourquoi mettre des guillemets à la « Grande Guerre patriotique »?

Réponse. Certes, la guerre de Corée n’est pas bien traitée par Roberts (comme la biographie de Molotov d’ailleurs). Votre réprobation est légitime, mais considérez tout de même la distance avec Conquest ou Nicolas Werth. La Bessarabie, c’est vrai était russe et a été volée par les Roumains, aidés des Français en 1918-1919. La Grande Guerre Patriotique est une expression russe officielle et les guillemets indiquent une citation.

Q2 (Anne-Marie) : En 1963, j’ai diné à Téhéran avec le traducteur de Staline qui affirmait que Staline avait une immense culture et qui m’a confié l’anecdote suivante : A Yalta un Américain demande à Staline pourquoi il réagit à chaque déclaration qui ne lui plaît pas. Nous, ajoute-t-il, on laisse dire, mais si on a décidé d’agir autrement, on le fera. Et Staline de répondre : « je me lève tous les jours en me demandant si je serai assassiné dans la journée. »

Réponse. Les décisions sont souvent prises longtemps avant les événements. Par exemple, les Américains voulaient mettre les pieds en Irak car tout le monde a toujours voulu l’Irak. La Deuxième Guerre mondiale est une guerre de conquête globale. Pour le comprendre, il faut à la base une analyse de l’impérialisme et de ses objectifs économiques. La concurrence entre impé­rialismes est génératrice de guerres qui permettent des repartages du monde au bénéfice de l’impérialisme le plus puissant.

Roberts est « psychologisant » et faible pendant trois chapitres sur douze (et sans compter les cor­respondances). Mais huit chapitres sont solides. Il faut compléter Roberts par le travail des « révi­sionnistes » américains. Déjà, dans les années 1930, l’un d’eux parle de disputes entre l’Allemagne et les USA pour la conquête et le partage de l’Ukraine.

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