15/01/2026 – Jeannine Gruselle :
L’impérialisme et l’accaparement des terres : une réalité mondiale

Introduction

La transformation des terres agricoles, leur diminution est un processus continue depuis le XVIIIe siècle au moins, avec le développement urbain, l’exploitation des mines, l’ouverture d’entreprises industrielles, le développement des infrastructures… 

Mais ce qui se passe aujourd’hui a d’autres origines : la terre devient l’objet de transactions foncières visant plus largement la production de bio-carburant, la compensation carbone (ex microsoft), la production agro-alimentaire, la culture et l’élevage intensif… Le marché de la terre est ainsi soumis à la dérégulation, la pression sur les prix, la financiarisation, l’accumulation foncière. L’agro-industrie est l’un des secteurs qui bénéficie de ce processus.

Ce qui se passe aujourd’hui se situe à une autre échelle :

  • 70 % des terres seraient contrôlées par 1 % des plus grandes sociétés d’exploitations agricoles du monde

  • 55 % des exploitations occuperaient seulement 3 % des terres, d’après IPES FOOD (groupe d’experts internationaux)1

C’est dire la formidable concentration des terres entre quelques mains dans le monde. Cette transformation demande que les marxistes réfléchissent à sa signification.

Quel est le sens de l’expression « accaparement des terres » ?

L’accaparement des terres est une notion polysémique. Accaparer c‘est prendre pour soi seul. Les capitalistes parlent d’investissements fonciers ! Pourquoi choisissons-nous cette appellation ?

D’après Wikipédia, on parle d’accaparement quand il y a :

  • marchandisation de la terre avec achat à grande échelle

  • entreprises étrangères au pays et/ou étrangères à l’agriculture possédant les importants investissements nécessaires (les agroholdings et autres monopoles internationaux)

  • achat qui a un/des buts économique, politique voir géo-politique : dans cette transaction, la profitabilité prévaut

  • terres qui sont situées dans des pays en développement mais aussi dans les pays développés

La terre devient un actif, un capital comme un autre, une simple marchandise ; ceux qui possèdent le capital vont se l’approprier. Ceci n’est pas nouveau (cf nos rentier de la fin du XIXe ).

Ce qui est nouveau, c’est l’échelle à laquelle cela se développe, l’identité et le faible nombre de ceux qui s’approprient la terre et ses fruits (Land Matrix évalue le nombre de transactions entre 2000 et 2020 à 1865 portant sur 33 millions d’ha)2.

Dans ces processus, les habitants sont chassés, déplacés, le droit coutumier est violé, tout cela grâce à l’engagement et la collaboration des bourgeoisies locales.

Pour les marxistes, il y aurait dans ces processus appropriation et accumulation/concentration du capital/exportation . C’est cela que nous devons analyser.

Cette transformation conduit la plupart du temps à :

  • Une exploitation intensive pour des marchés extérieurs

  • Une privatisation de ce qui reste de terres collectives (exemple dans les ex pays socialistes – voir en Ukraine – ou dans les ex colonies)

  • De la monoculture, et/ou de la monoculture agro-industrielle (par exemple, pour la production de bio carburant, les crédits carbone…).

  • Des cultures souvent gourmandes en eau, (palmiers pour huile, canne à sucre, coton…)

  • Un type d’exploitation qui dégrade fortement les sols et conduit la plupart du temps à l’expulsion des autochtones, habitants/paysans de ces terres qui étaient depuis des générations leur moyen de vivre (disparition des cultures vivrières, de la production paysanne, du nomadisme…)

  • Une surexploitation de la main d’œuvre ouvrière (les salariés agricoles) très précarisée

  • Un développement de la déforestation

La question des terres agricoles en France

Quelques mots d’abord sur la question des terres agricoles en France, comme exemple de la mondialisation de ce processus et comme alerte car on parle de désindustrialisation mais il faut sans doute y ajouter la dés-agriculture. Ou plutôt la capitalisation/financiarisation de l’agriculture.

En France, Agriculture et élevage, Sylviculture, pèche représentent 2,7 % des emplois (INSEE statistiques et études 2024), c’est moins de 1,5 % du PIB aujourd’hui. Si on y ajoute les industries alimentaires, on atteint 3,4 %. C’était 15 % en 1960. 2,3 % des exploitations disparaissent chaque année en France, il en reste 390.000 en 2020. Combien dans 20 ans ?

En 50 ans (depuis 1975) il y a 4,7 millions d’agriculteurs en moins (cette diminution commence dès 1945 – sans parler d’avant bien sûr, mais avant le processus est différent et lent). Dans la décennie en cours, 1/4 des agriculteurs vont partir à la retraite et la plupart ne seront pas remplacés. Quid de leur terre ?

La France est encore le premier producteur agricole européen devant l’Italie et l’Espagne, l’Allemagne, la Pologne… Mais pour combien de temps ? Nous sommes importateur de produits transformés et devenons importateur de produits bruts. Autrement dit, notre sécurité alimentaire dépend aujourd’hui d’autres pays.

La surface moyenne des exploitations est en France de 69 ha. Mais les entreprises agricoles sont de plus en plus géantes, très mécanisées et utilisent peu de main d’œuvre. Elles sont accro aux engrais et pesticides. Multinationales et agri-managers sont de plus en plus présents à travers les sociétés agricoles financiarisées (voir le nombre de « dits agriculteurs » habitant le 16e à Paris).

En quoi la taille des entreprises agricoles est-elle un problème ? Dans le contexte du capitalisme mondialisé, du marché comme seul critère, les petites entreprises agricoles sont condamnées car leur production est automatiquement plus coûteuse et leur endettement par tête plus important (moins de machines, plus de personnel…). La plupart ne survivent aujourd’hui que grâce aux aides publiques. Souvent un des conjoints exerce un métier salarié.

Leur disparition aura aussi des conséquences importantes par rapport à la biodiversité. Ce n’est pas le sujet de ce débat, mais quelques mots sur cet aspect : les monopoles investisseurs privilégient les monocultures et l’élevage et la culture intensive ce qui appauvrit les sols et réduit la biodiversité, (illustration primaire: nous avons vécu l’étape de la mécanisation de l’agriculture familiale en France -les années 1950- outre la disparition d’un certain nombre d’agriculteurs, le fort endettement des autres, cette mécanisation a entraîné la suppression de beaucoup de haies avec disparition d’espèces animales et végétales, glissements de terrain, développement des feux non maîtrisés etc.).

En 2023, le rapport de Novethic selon Terre de liens3 note qu’en France 640.000 ha soit 14 % de la surface agricole est détenue par des investisseurs du secteur agro-financier… Ces monopoles achètent la terre grâce à des montages financiers complexes et opaques (souvent des holdings) qui mettent bien sûr hors jeu les petits agriculteurs mais aussi les Safer et autres institutions d’aménagement foncier et du territoire. Par exemple : en 2017, un conglomérat investisseur Chinois achète 1700 ha dans l’Indre ; en 2022 AGRO TEAM4 achète 2100 ha dans la Vienne; Chanel et Loréal achètent des terres à Grasse pour leur propre production; Fleury Michon achète un élevage qui lui permet d’obtenir 6000 naissances de porcelets par an… Les prix du foncier augmentent ainsi.

Ces achats permettent aux entreprises capitalistes un investissement foncier (la terre) et un investissement dans la production avec l’utilisation de ces terres pour produire pour l’exportation ou pour l’agro-alimentaire, donc un investissement pour des profits, ce qui est la norme dans une économie capitaliste et non pour les besoins du pays.

Notre agriculture est soumise à la concurrence internationale et aussi à la concurrence en Europe5 . Mais surtout, la financiarisation et ce qui va avec : la spéculation, détruit notre agriculture car le but des monopoles n’est pas de répondre aux besoins de la population mais d’assurer la rentabilité du capital à court terme, autrement dit le niveau des gains (souvent à l’exportation), comme la production manufacturière et celle des services. Ce qui doit nous interpeller.

De plus en plus d’associations réclament la mise en place de  » garde-fous  » (ex. le Amis de la Terre) afin que la terre reste aux mains des paysans. Mais est-ce la propriété de la terre qui est en jeu ? La petite exploitation agricole ?

N’est-ce pas plutôt le capitalisme monopoliste qui, de plus en plus, met la main sur ce secteur ? Comme sur les autres secteurs ? Si oui, alors il faut poser la question de la légitimité ou l’illégitimité de ces achats mais surtout de leur signification par rapport à l’impérialisme aujourd’hui. Et n’est-ce pas, malgré des apparences très différentes, le même problème qui se pose dans les pays dits en développement ?

Dans les pays en développement6

Voyons ce qui se passe dans ces pays dits en développement. Nous prendrons des exemples surtout en Afrique mais ce processus se développe sur tout le globe, Amérique du sud, Asie…

Nous citerons au fur et à mesure quelques exemples dans quelques pays et de quelques investisseurs. Partout, les monopoles capitalistes, qu’ils soient originaires des pays du Golfe, d’Israël7, de la Chine, des USA, de l’Europe … procèdent de la même manière : ils achètent, imposent l’utilisation des terres sans tenir compte des besoins des populations locales8, et en tirent les bénéfices…

En 2012, (selon les bases de données de Land Matrix) ces accaparements représentaient 83 millions d’hectares dans les pays en développement, une surface équivalent à 3 fois la surface agricole de la France et 45 % des terres étaient déjà cultivées. Pour l’année 2025 Land Matrix évalue à 30 à 37 millions d’ha de transactions dont 9 millions de transactions foncières pour les crédits carbone. Les chiffres varient quelque peu selon l’organisme qui évalue car les opérations restent très opaques.

Les fonds d’investissement agricole ont une place très importante. Les investisseurs sont essentiellement privés. Qu’ils soient d’État ou privés leur fonctionnement est identique et surtout totalement opaque.. On identifie beaucoup de fonds de pension dans les sociétés concernées.

L’association GRAIN observe aujourd’hui une forte intervention des BRICS+ ou plus exactement leurs monopoles (Brésil -qui est vendeur et acheteur-, Russie, Chine, Afrique du Sud, Arabie Saoudite, EAU) mais aussi de la Malaisie et d’autres pays dits du sud, pour l’accès et le contrôle des ressources naturelles (minières ou agricoles).

Comme dans les autres secteurs, la Chine intervient fortement dans ces accaparements. Elle est au plan mondial, en troisième position derrière les États Unis et le Canada. Mais elle diversifie fortement les lieux de ses investissements. Ainsi sa présence en Afrique se poursuit mais elle y possède moins de 1 million d’ha de terre alors que les Emirats Arabes Unis (EAU) en possèdent 1,9, l’Inde 1,8, la Grande Bretagne 1,5, les USA 1,4, l’Afrique du sud 1,3…

La question de l’auto-suffisance alimentaire doit être posée. Sur cette question, on peut prendre l’exemple de la Chine.

La Chine possède une solide base agricole mais certains produits alimentaires, énergétiques ou encore industriels manquent (soja, coton, huile de palme…). La Chine doit donc sécuriser son approvisionnement pour assurer l’auto suffisance alimentaire de sa population. Elle achète des terres et assure la culture dont elle a besoin. Mais en même temps, le paysan chinois ne peut produire du soja, du maïs…aussi peu coûteux que celui qu’exporte des monopoles comme Monsanto, il en plante donc de moins en moins. Les choix y compris agricoles se situent dans le contexte du marché mondial! La Chine comme les autres, lors de ses achats ne se préoccupe pas des besoins des populations locales. Et surtout comme tous les pays capitalistes, la Chine et ses monopoles n’achètent pas seulement pour ses besoins mais pour l’exportation et les profits9 .

Ces processus se sont accélérés depuis les crises de 2007/2008 (crise alimentaire, financière, énergétique) qui a donné lieu à des émeutes de la faim, en Afrique en particulier. Pourtant 6 des 10 pays ayant la plus forte croissance aujourd’hui sont africains. Cinq dépassent la Chine de ce point de vue 10. Alors que le premier problème en Afrique reste celui de la sécurité alimentaire (lié à celui de la pauvreté et du développement). Beaucoup d’articles placent cette contradiction sur le plan de la souveraineté nationale. Nous placerons ce problème sur un autre axe11.

Les moyens financiers des sociétés étrangères n’ont rien à voir avec les moyens disponibles sur place, en particulier ceux des paysans. Quels capitalistes achètent? On le sait rarement mais on connaît souvent le pays auxquels ils appartiennent officiellement, en particulier parce qu’en général c’est le résultat de négociations inter-étatiques…Les terres arables sont « bradées » à des investisseurs rattachés à l’Arabie Saoudite, aux EAU, à Israël, à la Turquie, à l’Inde, aux USA, à la Chine, aux russes (peu), aux allemands, aux australiens, bien sûr aux français…..Un exemple, au Mali on trouve des investisseurs : Libyens pour l’eau ; Chinois pour la Canne à Sucre...Il s’agit de fonds souverains, de sociétés public/privé, ou encore de holdings. Si l’on fouille, on identifie des montages financiers impliquant des monopoles internationaux alliés souvent à la bourgeoisie locale.

Rôle des bourgeoisies locales

Les accaparements de terre conduisent sur place à des conflits : en général État+entreprises/population rurale. Pourquoi ?

Les investisseurs sont des géants de l’agro-alimentaire, des fonds d’investissement, des spéculateurs fonciers, des entreprises minières, des grandes chaînes hôtelières, des compagnies para publiques du pays concerné, alliés à la bourgeoisie locale…

Les bourgeoisies locales cherchent, sous le prétexte de moderniser le pays et de résoudre le problème de la pauvreté, à attirer les multinationales grâce à des concessions (baisse des prix d’achat…), des exonérations (taxes portuaires, exonérations fiscales, franchise des droits de douane pour l’arrivée de matériaux/matériel), des dons, des prêts avec conditions attirantes de remboursements, des gratuités (par exemple de la protection sociale pour les expatriés des pays investisseurs), des dérogations au droit (par exemple au droit du travail), des lois spécifiques favorables à l’annexion des terres, des mines et à l’accès en pleine propriété… Ce que l’on qualifie de loi gagnant/gagnant ! Le FMI et la Banque Mondiale interviennent également.

Au mieux les pays africains négocient un pourcentage sur la production, mais pour l’essentiel les bénéfices partent vers le pays du fonds, du holding, de la société et vers l’export.

De plus, les pays d’accueil sont en concurrence, comme les investisseurs. Par exemple au Soudan, l’Arabie Saoudite soutient les forces gouvernementales, les EAU soutiennent les dissidents ! Sans parler de la RDC, où là aussi les pays du Golfe interviennent et ils ne sont pas les seuls. Cette concurrence conduit à des conflits y compris armés.

Les autorités disent vouloir s’attaquer à la pauvreté qui mine ces pays mais tous les documents officiels s’en tiennent à mesurer la pauvreté à travers le PIB par habitant or le PIB par habitant mesure la progression de la richesse d’un pays mais pas du tout si cette richesse profite à la population ou pas. (C’est vrai pour nos pays aussi, heureusement en France nous avons l’INSEE qui reste à ce jour un service public.)

Notre thèse, c’est que les bourgeoisies locales utilisent ces prétextes qui mettent en avant l’objectif de lutte contre la pauvreté (quand ce n’est pas le verdissement des activités), comme les capitalistes car cela constitue un écran idéal pour leurs objectifs d’enrichissement. Cela leur permet de limiter les luttes à des mouvements sociaux localisés qui restent  » contrôlables  » et qui ainsi ne parviennent pas à s’étendre malgré des victoires importantes12. Et second point de cette thèse c’est que cette question de la production agricole est l’un des aspect essentiel de la production en général et qu’elle est de plus en plus aux mains du capitalisme monopoliste international, c’est à dire de monopoles constitués d’entreprises financières et d’entreprises de production qui n’en font qu’une, production et finances ont fusionnés. On est ainsi à la dernière phase de l’impérialisme comme l’a analysé Lénine: la monopolisation capitalistique de la totalité de l’activité humaine.

La position de l’ONU

La question de la terre est tellement essentielle que dans les années 2010, l’ONU s’en est préoccupée est a pris quelques mesures de droit international pour :

  • la transparence des transaction

  • la consultation des populations locales

  • le respect des droits

Mais les résultats sont maigres : le CIRAD en 2022, évalue que 78 % des transactions foncières en Afrique ne répondent pas au droit international. Au Sénégal, seulement 2,5 % des transactions sont réalisées avec le plein consentement des populations locales ; au Soudan, la 1ére acquisition correspond à 87.000 ha soit 8 fois Paris par une entreprise libanaise, hors consultation. Les plus mauvais résultats sont au Mali, en Mauritanie, au Soudan…Entre 2010 et 2020, en Afrique subsaharienne, sur 7,3 millions d’ha loués ou acquis moins de 40 % sont mis en valeur. Bien sûr la vie et l’activité des populations pastorales sont négligées.

Le cas de Madagascar

Le collectif Tany (qui milite à Madagascar) souligne le caractère sacré de la terre pour les malgaches. Heureusement la terre a un caractère «  sacré «  (nous dirons, plutôt nécessaire) pour tous les humains car se loger, se nourrir, se vêtir, se soigner, ces besoins matériels de base comme énoncés dans une revue publiée par Les Echos en février 2026, nécessitent de la terre pour construire, planter, élever et récolter – y compris du coton, de la laine, de la soie… et si l’on ne répond pas aux 3 premiers besoins, le 4ème ne se pose plus: l’homme n’existe plus. Ces besoins appellent clairement de la terreCela explique la sensibilité particulière des français vis à vis des mouvements sociaux des agriculteurs autant que la présence d’ancêtres paysans pour chacun de nous (d’origine immigré ou native ou mélangée).

Pour développer ce point, nous nous appuierons sur l’exemple de Madagascar, ( où 70 % de la population vit en zones rurales) à partir à la fois des publications du collectif TANY et de celles de l’AFASPA (aujourd’hui l’Afrique, 2020 n° spécial 2020).

Les protections adoptées lors de l’indépendance, comme dans d’autres pays, ont consisté à s’appuyer sur le droit coutumier (droit non écrit) et l’existant. Il y a à Madagascar, des milliers d’hectares qui  » appartenaient  » à d’anciens colons qui ne vivent plus à Madagascar (c’est ce que l’on appelle une séquelle de la colonisation !). Ces terres, à l’époque de la colonisation, étaient cultivées par les esclaves puis les ouvriers agricoles. Aujourd’hui leurs enfants continuent à vivre et travailler sur ces terres mais ne possèdent pas de titre foncier. Aussi la loi et les coutumes malgaches interdisaient la vente de terre aux étrangers.

Évidemment les capitalistes locaux ou extérieurs s’appuient sur le fameux droit de propriété pour tenter et souvent réussir à les expulser malgré des luttes importantes. Nous vous renvoyons au site du collectif TANY qui décrit les nombreuses luttes des populations et les répressions qu’elles subissent. Ils exigent la privatisation de ces terres, l’élaboration d’un cadastre et la mise en place de la propriété privée.

Les investisseurs actuels remplacent la culture vivrière par la culture extensive souvent destinée aux secteurs des agro-carburants et de l’agro-alimentaire et destinés à l’exportationIl y a souvent surexploitation des ressources naturelles. La culture vivrière disparaît, la population ouvrière est surexploitée dans les exploitations agricoles et dans les exploitations minières, les populations expulsées s’entassent dans les taudis urbains et accroissent le chômage. Dans les faits la pauvreté s’accroît, les infrastructures nécessaires au développement de l’agriculture (pont, route, irrigation…) restent dans les limbes.

Ce qui favorise l’accroissement des accaparements ce sont les lois récentes proposées et votées par la bourgeoisie Malgache depuis quelques années:

  • Le code des investissements de 2007-036 a autorisé l’achat de terrains par des sociétés à capitaux majoritairement étrangers s’ils s’associent avec un Malagasy. Cette loi outre qu’elle aggrave les dangers de corruption, légalise tous les accaparements pour exploitation de mines, pour cultures destinées à l’exportation etc…

  • La loi sur les Zones Économiques Spéciales (ZES) votée en 2018, qui prévoit d’accorder aux entreprises des zones de 100 ha minimum (aucune limite supérieure) pour la réalisation de diverses activités. Ainsi des familles qui vivent et travaillent sur ces territoires sont expulsées car les familles paysannes malgaches n’ont pas les moyens d’acheter ces zones.

En fait, l’objectif réel de la bourgeoisie Malgache apparaît clairement lorsqu’on lit le document de l’Initiative pour l’Émergence de Madagascar (IEM) et qu’on le met en rapport avec le code adopté en 2007, ces projets masquent des choix tout autres : enrichir la bourgeoisie locale à travers la progression des investissements étrangers dans le pays. L’emprise des capitalistes étrangers à travers l’agriculture d’entreprise (l’exploitation capitalistique de la terre) apparaît clairement de même que le rôle de la bourgeoisie locale dans cette progression qui est spectaculaire. Cette bourgeoisie locale qui détient le pouvoir et n’hésite pas à faire intervenir les forces de police pour contraindre les populations concernées

La carte que le collectif TANY a réalisée en 2020 est claire: la côte Malgache est aux mains des capitalistes étrangers13. La France est bien sûr très présente avec en particulier les entreprises du CAC 40. Elle est redevenue le premier partenaire commercial (énergie, produit pétrolier, agro-industriel, télécom, finances etc). Elle est aussi présente dans le capital de nombre d’entreprises locales et de grands groupes locaux. Et la bourgeoisie locale ? Souvent déjà présente, elle s’enrichit, maîtrise, contrôle, verrouille l’économie du pays14

Le mouvement populaire Malgache appelé GEN Z de septembre et octobre 2025, mouvement des jeunes malagasy qui démarra sur l’accès à la santé, à l’eau…s’est très vite élargi (comme le mouvement de 1972) et a fait imploser le gouvernement, ce mouvement était sur ce terrain plus global. Mais a-t-il réussi à mobiliser les villages impliqués dans les luttes pour la terre ? Nos information sur ce point sont insuffisantes pour avancer.

La question de la terre ne peut se régler seulement par la question de la propriété privée

La question de la terre ne peut se régler seulement par la question de la propriété privée car la terre doit nourrir ceux qui la travaillent et aussi ceux qui ont un autre travail nécessaire pour répondre aux besoins locaux et mondiaux (les soignants, les éducateurs, les bâtisseurs, les producteurs…) l’autosuffisance devrait être mondiale et non locale ou nationale. C’est l’une des questions qui est sur la table.

La propriété sociale de la terre constitue sans doute l’une des réponses (comme pour la production industrielle). Avancer sur cette orientation sans utiliser l’argument d’autorité et la contrainte (tenir compte de l’expérience de l’URSS et des problèmes créés par la collectivisation forcée) constitue sans doute aussi un choix nécessaire.

Avant de conclure, quelques exemples de monopoles « dits français » actifs dans l’accaparement des terres dans les pays en développement15 (à partir d’études de l’Observatoire des multinationales l’ODM):

  • Louis Dreyfus et filiales est le 1er Français, il apparaît parmi les 5 traders (le trader achète et vend, il peut aussi produire pour vendre) mondiaux de matières premières (2 aux USA, 1 en Suisse, 1 aux Bermudes). C’est un holding monopolistique d’origine alsacienne. Au plan des terres, il possède 400 000 ha au Brésil pour la canne à sucre et le soja; 12.000 ha de canne à sucre dans la vallée du fleuve Sénégal; des terres aux USA, en Uruguay, en Argentine, au Paraguay + quelques usines de bio carburants dispersées dans le monde

  • BOLLORE, ses investissements en Afrique sont mieux connus. Il y possède des plantations (par ex. achat officiel de 9.000 ha au Cameroun en 2012 – l’association SURVIE en recense 33 500 – pour plantation de palmiers à huile et d’hévéa, cultures très gourmandes en eau), des ports, des entreprises de transports et les révoltes en cours contre son emprise sont aussi mieux connues (voir par ex . SOCFIN).

  • AXA est aussi un grand investisseur

  • Société Générale avec le Crédit Agricole ont créé 2 fonds pour acquérir des terres

  • BONDUELLE est propriétaire de 2 immenses fermes en Russie

  • Mais on trouve aussi la très grosse coopérative agricole TEREOS propriétaire de terres dans les pays en voie de développementetc.

On constate que commerce et industrie sont intégrés dans ces monopoles. Il faut aussi étudier la composition de leur capital afin de justifier l’appellation  » français « . Ce travail est très long car les, informations sont  » réservées  » ! Notre hypothèse, c’est qu’en dehors du siège social, ces monopoles sont plutôt mondiaux que français.

Conclusion provisoire

D’après IPES FOOD près de 45% de tous les investissements dans les terres agricoles en 2018, d’une valeur de $15 milliards, ont été réalisés par des fonds de pension et des compagnies d’assurance. L’agriculture est soumise à la logique du marché : accaparement des terres, avec concentration de la production agricole (avec achats/fusions/ententes/élaboration de holdings) exploitation des ressources naturelles surtout à des fins d’exportation pour plus de profit, Conséquences pour les travailleurs de ce secteur : limites de l’accès à la terre et concentration des bénéfices entre quelques mains. L’économie agricole est de plus en plus, aux mains des monopoles avec concentration dans la production alimentaire, la production de biocarburants… (Croissance des fusions/acquisitions des barons de l’agroalimentaire et des oligopoles : des secteurs entiers sont détenus pour 40 % au moins par 4 entreprises mondiales16.

Dans ces processus d’accaparement des terres, nous avons croisé le capital foncier, le capital productif (de production agricole et industriel), le capital financier. Les 3 sont fortement intégrés/imbriqués et constituent les monopoles capitalistes. Les  » participants  » à ces monopoles peuvent être différents d’une opération à une autre, mais on retrouve les mêmes. Le financier domine car il gère les moyens d’investissement et de spéculation mais il n’existe que grâce aux autres.

La terre, l’agriculture devient au plan mondial, le terrain de jeu (le lieu de la concurrence et des profits) des monopoles capitalistes, comme l’industrie depuis la fin du XIXéme. Il y a exportation de capitaux mais aussi de moyens de production (machines, engrais etc.). Ces monopoles sont bien sûr pour beaucoup originaires de l’occident et en premier lieu des USA qui sont encore dominants, mais aussi des pays du sud, en particulier des BRICS+, très présents.

Ces monopoles peuvent opérer uniquement parce qu’ils sont alliés avec les bourgeoisie locales, directement parties prenantes dans les opérations et indirectement parce qu’elles préparent le terrain idéologiquement, juridiquement et en terme de maintien de l’ordre.

Interpénétration/fusion capital bancaire, capital agricole, capital industriel, capital commercial naissance d’une oligarchie financière qui pénètre les arcanes du pouvoir (État et hauts fonctionnaire) exportation de capitaux.

Autrement dit, le système impérialiste a gagné la totalité de la planète (tous les pays) et tous les secteurs. Son développement se poursuit car c’est un processus et il ne progresse pas par étape.

Bien sûr, chacun a une place différente mais aujourd’hui aucun pays, à ma connaissance, n’est en dehors, pour le dire autrement les bourgeoisies locales ne sont pas  » indépendantes « , elles détiennent le pouvoir et elles interviennent dans ce système. Le partage du monde se poursuit et tous les pays – plutôt toutes les bourgeoisies- y sont parties prenantes (et pas simplement complices).

Lénine consacre quelques lignes au capital foncier (capital de rente foncière) : précisant qu’il y a aussi fusion avec le capital bancaire, avec spéculation sur les terrains, ce qui constitue une opération très lucrative pour le capital financier : il y a constitution de sociétés par les banques.

Il cite, dans son ouvrage l’impérialisme stade suprême du capitalisme17 page 147 Hilferding. «  la réponse du prolétariat à la politique économique du capital financier, à l’impérialisme, ne peut être le libre échange, mais seulement le socialisme […] l’abolition complète de la concurrence par la suppression du capitalisme. »

Accaparement des terres : quelques éléments bibliographiques en vrac

https://fr.wikipedia.org/wiki/Accaparement_des_terres

https://www.alimenterre.org/terres-et-eau-la-chine-investit-a-l-etranger

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/05/19/en-afrique-les-grandes-acquisitions-de-terres-sont-toujours-aussi-opaques_6126839_3212.html

https://asie1000mots-cetase.org/L-accaparement-des-terres-au-Cambodge-dans-le-cadre-de-la-Nouvelle-Route-de-la-soie

https://www.business-humanrights.org/ – voir accaparement des terres

https://landportal.org/fr/news/2016/06/kazakhstan-cession-de-terres-agricoles-%C3%A0-la-chine

https://www.alimenterre.org/qui-va-nourrir-la-chine-l-agrobusiness-ou-les-paysans-chinois

https://www.grain.org/media/

https://grain.org/fr/article/5549-l-accaparement-des-terres-un-phenomene-mondial

https://www.cadtm.org/L-accaparement-des-terres-entre-Monopoly-et-colonisation

https://shs.cairn.info/revue-pour-2013-4-page-95?lang=fr

https://ipes-food.org/fr/laccaparement-des-terres-reduit-les-populations-rurales-pauvres-dans-le-monde-entier/

https://www.fian.org/fr/les-accaparements-de-terres-illustrent-les-inegalites-de-richesse-croissantes-et-le-besoin-de-reforme/

https://multinationales.org/fr/a-chaud/actualites/la-carte-mondiale-des-accaparements-de-terres-plus-de-30-millions-d-hectares

https://www.cirad.fr/les-actualites-du-cirad/actualites/2022/l-accaparement-des-terres-nuit-a-l-environnement

https://grain.org/fr/article/6760-l-etat-des-lieux-de-l-accaparement-des-terres-agricoles-dans-le-monde-selon-land-matrix

https://viacampesina.org/fr/laccaparement-des-terres-progresse-actuellement-et-sintensifie/

https://shs.cairn.info/revue-pour-2013-4-page-95?lang=fr

GRAIN | Investisseurs du Golfe bienvenus, populations locales évincées : la stratégie d’agriculture d’entreprise du Pakistan

https://multinationales.org/fr/a-chaud/actualites/les-groupes-francais-et-l-accaparement-des-terres

https://www.novethic.fr/actualite/environnement/agriculture/isr-rse/les-terres-agricoles-francaises-sont-accapares-par-des-financiers-mettant-en-peril-la-transition-ecologique-151374.htm

ODM – Observatoire des multinationales – Enquêtes et veille citoyenne pour la démocratie économique

https://www.madaniya.info 25/04/2016 Les Fonds vautours et le bradage des terres arables, sur fond d’évasion de capitaux – Madaniya

Le CEPII, Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales, principal centre français semi-public de recherche et d’expertise en économie internationale, peut fournir quelques informations sur le plan juridique surtout

L’association SURVIE est aussi une source d’information

Notes

1. Le Panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food) est une association internationale à but non lucratif, dont l’objectif est de promouvoir la transition vers des systèmes alimentaires durables à travers le monde, et il a été enregistré en Belgique en 2015

2. Land Matrix- base de données établie par l’Intervational Land Coalition et relayée par le CIRAD, article du 19/05/2022( Centre de Coopération Internationale pour la Recherche en Agronomie et le Développement) qui est membre de Land Matrix et relaie les études de cet organisme.

4. AGRO TEAM, holding originaire de Poitier

5. Rappelons-nous la révolte des agriculteurs contre la réduction des droits de douane au bénéfice de l’Ukraine et plus récemment les actions contre la signature de l’accord UE-Mercosur

7 qui détient 20 fois sa superficie hors de son territoire en Guinée, au Gabon, en Sierra Leone, en RDC, aux Philippines etc

8. ex. en Guinée à propos du sous sol de Simandou où les populations luttent aujourd’hui

9. GRAIN | Investisseurs du Golfe bienvenus, populations locales évincées : la stratégie d’agriculture d’entreprise du Pakistan voir ce qui se passe au Pendjab, au Pakistan avec le projet gouvernemental Initiative pour un Pakistan Vert et l’implication des pays du golfe et de la Chine dans l’utilisation des terres du Cholistan à leur profit sans tenir compte des populations nomades qui y vivent depuis des siècles)

11. Pour l’Afrique, une bonne partie de nos informations provient de l’association GRAIN qui publie en particulier, sur internet, la revue RELATIONSp>

12. Voir par exemple la victoire contre Bolloré (sa filiale Socapalm) contraint de rendre des terres au Cameroun . Journal de l’AFASPA, février 2026, page 2

13. Carte à la fin de l’article.

14. no comment® – Eco – Bovima – Anthony Rakotomahazo : Structurer la filière bovine malgache face aux défis du marché – bonne viande de Madagascar – fondée à l’initiative de la banque mondiale. La société contrôle la production, l’abattage, la transformation de la viande dans le sud. Elle vise l’exportation et demande l’autorisation d’exporter de la viande de zébu)

15. Les groupes français et l’accaparement des terres, Observatoire des multinationales, article du 10/10/2012 N. Djabali

17. Lénine, l’impérialisme stade supreme du capitalisme, éditions du progrès, Moscou, 1969