{"id":533,"date":"2016-12-12T09:44:23","date_gmt":"2016-12-12T08:44:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cuem.info\/?page_id=533"},"modified":"2018-06-27T11:26:36","modified_gmt":"2018-06-27T10:26:36","slug":"l-truchon-lenine-philosophe-lenjeu-du-materialisme-8122016","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cuem.info\/?page_id=533","title":{"rendered":"8\/12\/2016 &#8211; Lilian TRUCHON :<br><b>L\u00e9nine philosophe : l&rsquo;enjeu du mat\u00e9rialisme<\/b>"},"content":{"rendered":"<p>Aborder L\u00e9nine comme philosophe, c\u2019est parler du statut du mat\u00e9rialisme et de l&rsquo;enjeu politique que cela constitue. A ce titre, <em>Mat\u00e9rialisme et empiriocriticisme<\/em> est un livre fondamental dans la pens\u00e9e philosophique de cet auteur. R\u00e9dig\u00e9 en 1908 et publi\u00e9 en 1909, cet ouvrage traite en particulier de la th\u00e9orie de la connaissance du point de vue du mat\u00e9rialisme. Nous verrons que c&rsquo;est dans cet ouvrage, et par ailleurs, que se trouve le c\u0153ur du mat\u00e9rialisme de L\u00e9nine. Il me faut d&#8217;embl\u00e9e souligner le fait que l\u2019enjeu qui consiste pour le r\u00e9volutionnaire russe \u00e0 d\u00e9fendre la validit\u00e9 du mat\u00e9rialisme ne rel\u00e8ve pas d\u2019une simple question philosophique ou \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: il est aussi bien politique. En effet, pour L\u00e9nine, connaitre le monde \u00ab\u00a0objectivement\u00a0\u00bb, c&rsquo;est la condition pour pouvoir le transformer efficacement afin que les causes r\u00e9elles des ph\u00e9nom\u00e8nes et des forces motrices r\u00e9elles \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la nature et dans la soci\u00e9t\u00e9 ne soient pas dissimul\u00e9es derri\u00e8re la fa\u00e7ade ind\u00e9finiment remani\u00e9es des conventions sociales et des id\u00e9ologies dominantes.<\/p>\n<p>Avant d&rsquo;aborder dans le vif du sujet, je souhaite donner un aper\u00e7u des nombreuses id\u00e9es re\u00e7ues concernant le contexte de la r\u00e9daction de <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocriticisme<\/em>. Car bien qu\u2019elles soient fausses, ces derni\u00e8res continuent pourtant \u00e0 \u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9es dans les commentaires que l\u2019on trouve \u00e7a et l\u00e0 sur cet ouvrage. C\u2019est le cas m\u00eame des meilleurs connaisseurs de la vie et de l\u2019\u0153uvre de L\u00e9nine, comme l&rsquo;historien Lars Lih. Dans son ouvrage intitul\u00e9 <em>L\u00e9nine: Une biographie<\/em>, paru en France en 2015 aux \u00e9ditions Les Prairies Ordinaires, mais malheureusement d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9, Lars Lih d\u00e9clare que <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocriticisme<\/em> fut un \u00ab\u00a0devoir d\u2019\u00e9cole\u00a0\u00bb sur des sujets que le r\u00e9volutionnaire russe connaissait finalement bien mal. Or, le simple relev\u00e9 du nombre d\u2019ouvrages et d\u2019articles en plusieurs langues, \u2013 plus de 200 en philosophie, en \u00e9pist\u00e9mologie, en physique ou en biologie, cit\u00e9s ou r\u00e9sum\u00e9s avec esprit de synth\u00e8se \u2013, montre tout le contraire de ce qu&rsquo;affirme Lih. En fait, L\u00e9nine a \u00e9tudi\u00e9 de fa\u00e7on approfondie son sujet. Prenons l\u2019exemple de Diderot et des r\u00e9f\u00e9rences aux textes de ce philosophe fran\u00e7ais. Non seulement le r\u00e9volutionnaire russe cite la <em>Lettre sur les aveugles<\/em> et <em>L\u2019entretien de D\u2019Alembert avec Diderot<\/em> dans une \u00e9dition fran\u00e7aise des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes <\/em>de Diderot, publi\u00e9es \u00e0 l&rsquo;origine en 1875, mais il ne se trompe pas dans le choix de ces citations. Il a \u00e9t\u00e9 un lecteur intelligent du philosophe fran\u00e7ais en ciblant les passages importants du dialogue imaginaire avec Berkeley que propose Diderot. Cette connaissance que poss\u00e9dait L\u00e9nine lui venait apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes de la philosophie en tant qu\u2019autodidacte, des \u00e9tudes commenc\u00e9es notamment en 1898 lorsque survint la pol\u00e9mique publique au sein du mouvement socialiste international entre Kautsky et Bernstein, ce qu\u2019on appela la premi\u00e8re crise du marxisme. A cette occasion, L\u00e9nine avait lu notamment Kant et les mat\u00e9rialistes fran\u00e7ais des Lumi\u00e8res comme le baron d&rsquo;Holbach, Helv\u00e9tius et donc, bien s\u00fbr, Diderot.<\/p>\n<p>Une autre id\u00e9e re\u00e7ue est le fait qu&rsquo;il existerait une coupure \u00e9pist\u00e9mologique dans les \u00e9crits m\u00eame de L\u00e9nine entre d&rsquo;une part les th\u00e8ses d\u00e9fendues dans <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocritisme <\/em>et d&rsquo;autre part dans les <em>Cahiers philosophiques <\/em>r\u00e9dig\u00e9es pour l&rsquo;essentiel en 1914-1915. Cette th\u00e8se de la coupure a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendue notamment dans les ann\u00e9es 1960 par Louis Althusser mais il existe un point de vue similaire, moins connu. C&rsquo;est celui du marxiste allemand Karl Korsch. Ce dernier pr\u00e9tend que lorsque L\u00e9nine expose en 1909 ses th\u00e9ories sur le mat\u00e9rialisme, c&rsquo;est alors en compl\u00e8te contradiction avec ce que le m\u00eame L\u00e9nine disait auparavant en 1894. Un peu plus tard, j&rsquo;expliquerais pourquoi ces d\u00e9clarations d&rsquo;Althusser et de Korsch sont fausses. Plut\u00f4t que la rupture, il faut au contraire souligner la continuit\u00e9 fondamentale de l\u2019ouvrage de 1909 avec le reste du combat philosophique de L\u00e9nine. Ainsi, lorsqu\u2019il critique l\u2019id\u00e9alisme des empiriocriticistes russes selon lequel l&rsquo;\u00eatre social et la conscience social sont exactement identiques, il reprend \u00e0 nouveaux frais une pol\u00e9mique ancienne contre la sociologie subjective des populistes russes sauf qu\u2019en 1909, elle a lieu cette fois dans les rangs bolcheviks.<\/p>\n<p>Je souhaite \u00e9galement aborder les raisons politiques qui ont pouss\u00e9 L\u00e9nine \u00e0 r\u00e9diger son ouvrage. Certains historiens soutiennent l&rsquo;id\u00e9e que <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocritisme<\/em> a \u00e9t\u00e9 en r\u00e9alit\u00e9 une basse man\u0153uvre politicienne pour r\u00e9gler un compte politique avec Alexandre Bogdanov, sans doute le dirigeant bolch\u00e9vik \u00e0 cette \u00e9poque le plus important apr\u00e8s L\u00e9nine parmi les bolch\u00e9viks. En somme, L\u00e9nine n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 sinc\u00e8re dans sa pol\u00e9mique philosophique avec Bogdanov. Il faut donner quelques pr\u00e9cisions biographiques sur Bogdanov puisque son nom va \u00eatre plusieurs fois cit\u00e9 et que cela a son importance pour comprendre l&rsquo;\u00e9volution des rapports avec L\u00e9nine. Bogdanov \u00e9tait un proche compagnon d&rsquo;arme de L\u00e9nine depuis 1904. Il avait jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la lutte contre les mench\u00e9viks, les opposants des bolch\u00e9viks au sein du Parti ouvrier social-d\u00e9mocrate russe (POSDR). L&rsquo;ann\u00e9e suivante, en 1905, Bogdanov devenait de fait le leader des bolcheviks en Russie, en l&rsquo;absence de L\u00e9nine alors en exil. A ce titre, il repr\u00e9senta notamment le parti bolchevik au sein du soviet de Saint-P\u00e9tersbourg lors de la r\u00e9volution de 1905. Cependant, \u00e0 partir de 1906, Bogdanov appelle syst\u00e9matiquement, contre l&rsquo;avis de L\u00e9nine, au boycott de la douma, le parlement russe nouvellement cr\u00e9\u00e9e.\u00a0Or, \u00e0 aucun moment L\u00e9nine n&rsquo;aborde ses divergences avec Bogdanov sur la strat\u00e9gie politique \u00e0 suivre en Russie. C&rsquo;est d&rsquo;autres textes, lesquels n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec le mat\u00e9rialisme, que L\u00e9nine critique le boycott et l&rsquo;absent\u00e9isme politique du m\u00eame Bogdanov. D&rsquo;ailleurs pour pr\u00e9server l&rsquo;unit\u00e9 politique de la fraction bolch\u00e9vique qui s&rsquo;\u00e9tait constitu\u00e9 seulement quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t au sein du Parti ouvrier social-d\u00e9mocrate russe, L\u00e9nine souhaitait \u00e9viter publiquement les disputes philosophiques et \u00e9pist\u00e9mologiques et que ces divergences th\u00e9oriques avec Bogdanov restent un terrain neutre. Mais la situation change \u00e0 partir de 1907. M\u00eame s&rsquo;ils attaquaient de longue date le mat\u00e9rialisme, Bogdanov et ses alli\u00e9s livrent d\u00e9sormais une v\u00e9ritable offensive propagandiste et \u00e9ditoriale contre le mat\u00e9rialisme, notamment en publiant l&rsquo;ann\u00e9e suivante (1908) un recueil intitul\u00e9 <em>\u00c9tudes sur la philosophie du marxisme<\/em>. Selon eux, la v\u00e9ritable \u00e9pist\u00e9mologie socialiste serait celle qui s&rsquo;inspire de l&#8217;empiriocriticisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire la th\u00e9orie de la connaissance du physicien autrichien Ernst Mach et du philosophe Richard Avenarius.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, je n&rsquo;aurai pas le temps n\u00e9cessaire pour aborder la critique par L\u00e9nine des th\u00e8ses \u00e9pist\u00e9mologiques de ces deux auteurs en particulier.\u00a0Je ne peux ici que renvoyer \u00e0 mon ouvrage de 2013, <em>L\u00e9nine \u00e9pist\u00e9mologue<\/em>. N\u00e9anmoins, je souhaite pr\u00e9ciser que les id\u00e9es de Mach et d\u2019Avenarius r\u00e9p\u00e9tent pour l\u2019essentiel l'\u00a0\u00bbimmat\u00e9rialisme\u00a0\u00bb du philosophe anglais Georges Berkeley au XVIIIe si\u00e8cle, bien qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence de ce dernier, ils \u00e9vacuent d\u00e9sormais la r\u00e9f\u00e9rence g\u00eanante \u00e0 Dieu. L\u00e9nine n\u2019\u00e9tait ni le seul ni le premier \u00e0 souligner leur dette th\u00e9orique vis-\u00e0-vis de Berkeley. On peut par exemple se reporter \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologue Emile Meyerson dont les id\u00e9es sont similaires \u00e0 celles du r\u00e9volutionnaire russe sur le sujet<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Les auteurs du recueil dont on a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire Bogdanov, Lounatcharski, Bazarov et d&rsquo;autres, se coordonnent donc pour rompre le pacte de non-agression que L\u00e9nine voulait maintenir sur ces sujets. Leur strat\u00e9gie pour associer le marxisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Mach et d&rsquo;Avenarius consistent \u00e0 pr\u00e9senter tout le courant du mat\u00e9rialisme comme une vulgaire m\u00e9taphysique qui f\u00e9tichise l&rsquo;id\u00e9e de mati\u00e8re existante objectivement, en oubliant les enjeux sociaux qui d\u00e9terminent pourtant la repr\u00e9sentation de cette mati\u00e8re dans la t\u00eate des hommes.Ce proc\u00e8s d&rsquo;intention qui consiste \u00e0 pr\u00e9senter les mat\u00e9rialistes comme une sorte de secte de croyants qui d\u00e9ifie la mati\u00e8re est un stratag\u00e8me que l&rsquo;on retrouve d&rsquo;ailleurs de nos jours pour combattre le mat\u00e9rialisme. C&rsquo;est par exemple le cas d&rsquo;Hilary Putnam, un philosophe Nord-Am\u00e9ricain connu. Ce dernier pr\u00e9tend que le r\u00e9alisme \u2013 qui est le nom que donnent les \u00e9pist\u00e9mologues et philosophes au mat\u00e9rialisme en th\u00e9orie de la connaissance \u2013, est une conception impossible parce que cela reviendrait \u00e0 adopter un point de vue divin pr\u00e9supposant que nous soyons capables de substituer notre perspective humaine sensible \u00e0 celle d\u2019un \u00eatre omniscient. L&rsquo;objectivit\u00e9 reviendrait donc selon Putnam \u00e0 pr\u00e9tendre que l&rsquo;homme peut sortir de lui-m\u00eame. Comme c\u2019est impossible, l\u2019objectivit\u00e9 en impossible.\u00a0 Or, cette pr\u00e9tendue r\u00e9futation logique du r\u00e9alisme revient, l\u00e0 aussi, \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter dans le fond l&rsquo;argument de Berkeley. Ce dernier disait en substance : \u00ab\u00a0Je ne per\u00e7ois que mes sensations, je n&rsquo;ai donc pas le droit de supposer l&rsquo;existence d&rsquo;un objet en soi, hors de ma sensation\u00a0\u00bb. Selon donc ce type de philosophes qui traversent les \u00e9poques, L\u00e9nine et les mat\u00e9rialistes en g\u00e9n\u00e9ral auraient une conception na\u00efve et contemplative de la d\u00e9marche cognitive, qui postulerait que le sujet cognitif, dans l\u2019oubli de sa propre subjectivit\u00e9, peut \u00ab\u00a0refl\u00e9ter\u00a0\u00bb ou\u00a0\u00ab\u00a0copier\u00a0\u00bb <em>compl\u00e8tement <\/em>la r\u00e9alit\u00e9, en \u00e9puisant la connaissance de cette r\u00e9alit\u00e9. L\u00e9nine ram\u00e8nerait donc le d\u00e9bat philosophique sur la nature de la connaissance \u00e0 un niveau intellectuel d\u00e9pass\u00e9 historiquement depuis longtemps, suite notamment aux apports sur la question de Kant et de Hegel. Le r\u00e9volutionnaire ignorerait que le fait que Kant a inaugur\u00e9 une nouvelle \u00e8re anti-m\u00e9taphysique, celle de la relativit\u00e9 du savoir, l\u2019homme devant alors renoncer \u00e0 atteindre la totalit\u00e9 du r\u00e9el.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>D\u00e9fense de la connaissance objective<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Pour comprendre combien sont caricaturales ces critiques qui font pourtant partie des lieux communs que l&rsquo;on trouve encore de nos jours dans les manuels de philosophie contre le mat\u00e9rialisme en th\u00e9orie de la connaissance, il faut rappeler ce qu&rsquo;est v\u00e9ritablement la conception de L\u00e9nine dans ce domaine. C&rsquo;est l&rsquo;adh\u00e9sion chez L\u00e9nine \u00e0 ce que l&rsquo;on appelle la <em>th\u00e9orie du reflet<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un sujet cognitif peut rendre compte de la nature d&rsquo;un l&rsquo;objet \u00e9tudi\u00e9 en le refl\u00e9tant ad\u00e9quatement dans sa conscience.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9affirmation du pouvoir cognitif de la raison humaine d\u2019atteindre des v\u00e9rit\u00e9s objectives, se confond chez le r\u00e9volutionnaire russe avec l\u2019id\u00e9e de d\u00e9marche scientifique. L&rsquo;objectivit\u00e9 ne conteste pas pour autant le caract\u00e8re relatif, c&rsquo;est-\u00e0-dire partiel et historiquement d\u00e9termin\u00e9, de la connaissance. Si L\u00e9nine reconnait clairement la relativit\u00e9 de la connaissance, par contre, il s&rsquo;oppose r\u00e9solument \u00e0 ce qu&rsquo;il\u00a0appelle le \u00ab\u00a0relativisme\u00a0\u00bb. Il d\u00e9signe ici une posture unilat\u00e9rale et fonci\u00e8rement id\u00e9aliste qui pr\u00e9sente la connaissance du monde physique, de la nature et de ses lois comme le r\u00e9sultat d&rsquo;une simple convention entre les hommes. C\u2019est ce type de relativisme que l\u2019on trouve Kant lorsque ce dernier explique qu\u2019il ne faut plus accepter le monde comme quelque chose qui a surgi ind\u00e9pendamment du sujet connaissant mais qu\u2019il faut admettre que l&rsquo;objet de la connaissance ne peut \u00eatre connu de nous que parce que et dans la mesure o\u00f9 il est cr\u00e9\u00e9 par nous-m\u00eames<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Et \u00e0 la suite de Kant, c\u2019est bien ce que dit aussi Bogdanov lorsqu\u2019il d\u00e9clare-je le cite- qu\u2019\u00ab\u00a0il n\u2019existe pas de crit\u00e8re de la \u2018v\u00e9rit\u00e9 objective\u2019 [&#8230;]\u00a0; la v\u00e9rit\u00e9 est une forme id\u00e9ologique\u00a0: une forme, organisatrice, de l\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb. Or, pour L\u00e9nine, ce genre de d\u00e9claration est la porte ouverte \u00e0 l\u2019id\u00e9alisme et l&rsquo;abandon de l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de v\u00e9rit\u00e9s scientifiques. Plut\u00f4t que le relativisme, il faut montrer le lien et les distinctions qui existent entre v\u00e9rit\u00e9 relative et v\u00e9rit\u00e9 objective. L\u2019ouvrage de L\u00e9nine est donc d\u2019abord une r\u00e9action contre une fa\u00e7on de penser anti-dialectique. En effet, selon le r\u00e9volutionnaire russe, chaque \u00e9tape du d\u00e9veloppement des sciences ajoute de nouveaux grains \u00e0 notre connaissance du monde, \u00e0 une repr\u00e9sentation de plus en plus fid\u00e8le, de plus en plus approch\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9. Mais le caract\u00e8re cumulatif des d\u00e9couvertes scientifiques s&rsquo;inscrit n\u00e9anmoins dans un cadre historique. Une v\u00e9rit\u00e9 objective, absolue, est en effet en quelque sorte une somme de v\u00e9rit\u00e9s relatives. Les limites de toute proposition scientifique sont relatives, tant\u00f4t \u00e9largies, tant\u00f4t r\u00e9tr\u00e9cies, \u00e0 mesure que les sciences progressent.<\/p>\n<p>Pour faire comprendre \u00e0 ses lecteurs ce processus interrompu de la connaissance, L\u00e9nine utilise l&rsquo;image de l&rsquo;asymptote. Selon cette mod\u00e9lisation du savoir, la connaissance humaine ressemble en quelque sorte \u00e0 une ligne courbe, tangente, qui se rapproche ind\u00e9finiment, sans jamais la rencontrer, d\u2019une ligne droite qui, elle, repr\u00e9sente le monde mat\u00e9riel. Il faut ajouter que cette ligne droite est en mouvement, en extension ind\u00e9finie puisque le temps et l\u2019espace sont des formes n\u00e9cessaires, coextensives de la mati\u00e8re. En bref, la mati\u00e8re est en perp\u00e9tuel d\u00e9veloppent et la connaissance de m\u00eame puisque le mouvement d&rsquo;approche de la ligne courbe ne donc \u00eatre compris que <em>relativement <\/em>\u00e0 l&rsquo;avanc\u00e9e de cette ligne droite. Ce processus cognitif t\u00e9moigne donc d&rsquo;une relation asym\u00e9trique constitutive et constante entre le sujet de la connaissance et l&rsquo;objet de cette connaissance. C\u2019est-\u00e0-dire que la succession des points qui forment la ligne courbe figurent en quelque sorte les \u201cv\u00e9rit\u00e9s relatives\u201d d&rsquo;un savoir s&rsquo;approchant de plus en plus de la ligne droite qui repr\u00e9sente alors la \u201cv\u00e9rit\u00e9 absolue\u201d, objective. En 1915, L\u00e9nine reprendra l&rsquo;image de l&rsquo;asymptote lorsqu&rsquo;il \u00e9tudiera la philosophie de Hegel. Il l&rsquo;associera alors \u00e0 une autre image, celle de la spirale. La ligne courbe asymptotique, dit-il, est alors semblable \u00e0 une s\u00e9rie de cercles concentriques, c\u2019est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle est semblable \u00e0 une spirale s&rsquo;entourant autour de la ligne droite.<\/p>\n<p>Dans mon livre de 2013, j&rsquo;ai indiqu\u00e9 qu&rsquo;il existait une figure g\u00e9om\u00e9trique in\u00e9dite qui r\u00e9unissait asymptote et spirale selon le souhait de L\u00e9nine. C&rsquo;est la pseudo-sph\u00e8re. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une surface en forme d\u2019entonnoir g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la courbe asymptotique qui op\u00e8re une rotation ind\u00e9finie autour de la droite. Cette derni\u00e8re tracte cette r\u00e9volution constante autour d\u2019elle-m\u00eame. Par cons\u00e9quent, il y a une extension ind\u00e9finie de la surface en question le long de cet axe de rotation.\u00a0Cette conception du savoir montre combien est originale et optimiste l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de L\u00e9nine : il ne reconna\u00eet pas une\u00a0 limite quelconque de la connaissance ni qu\u2019il existe une propri\u00e9t\u00e9, essence ou substance quelconque de la mati\u00e8re qui puisse \u00eatre dot\u00e9e d\u2019un caract\u00e8re absolu. C&rsquo;est donc l&rsquo;id\u00e9e que la connaissance est un processus qui fonctionne comme un champ ouvert, jamais cl\u00f4tur\u00e9 et qui permet de s\u2019approprier ind\u00e9finiment la r\u00e9alit\u00e9, de passer d\u2019un monde \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb \u00e0 un monde \u00ab\u00a0pour soi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>On comprend, je l\u2019esp\u00e8re, si l&rsquo;on prend la peine de lire ce que dit r\u00e9ellement L\u00e9nine, combien ce dernier ne pr\u00e9tend aucunement qu&rsquo;un sujet cognitif puisse acqu\u00e9rir une repr\u00e9sentation imm\u00e9diate du r\u00e9el, de son objet d\u2019\u00e9tude, au prix de l&rsquo;oubli illusoire de la propre subjectivit\u00e9 de l&rsquo;individu. En d\u2019autres termes, la th\u00e9orie l\u00e9niniste du reflet exclut l\u2019id\u00e9e que le <em>refl\u00e9tant<\/em>, le sujet, copie imm\u00e9diatement et totalement le <em>refl\u00e9t\u00e9<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude. Au contraire, cette th\u00e9orie est active et implique un <em>effort<\/em> rationnel de la pens\u00e9e humaine compl\u00e8tement oppos\u00e9e \u00e0 une posture na\u00efve ou spontan\u00e9e. Le sujet cognitif, dans sa d\u00e9marche, doit faire l\u2019effort constant de neutraliser toute appr\u00e9ciation subjective, <em>a fortiori<\/em> tout \u00e9l\u00e9ment de spiritualisme et de toute id\u00e9e de transcendance, au moins en dehors du cadre dans lequel s&rsquo;inscrit sa recherche. Cette repr\u00e9sentation semble ad\u00e9quate \u00e0 la d\u00e9marche scientifique. Le savant fait abstraction de sa subjectivit\u00e9 par divers moyens : enqu\u00eate empirique, test et v\u00e9rification exp\u00e9rimentale, corroboration des r\u00e9sultats qu&rsquo;il a obtenus avec les r\u00e9sultats d&rsquo;autres personnes, en rectifiant ses \u00e9ventuelles erreurs, etc. S&rsquo;il existe des obstacles \u00e0 sa recherche, par exemple s&rsquo;il veut observer quelque chose qu&rsquo;il ne peut voir par ses propres yeux, des objets infiniment petits ou infiniment grand, il utilise des outils qui franchissent la barri\u00e8re de ses sens comme un t\u00e9lescope ou un microscope.<\/p>\n<p>Par ailleurs, \u00e0 aucun moment, L\u00e9nine n&rsquo;oublie les conditions historiques et les enjeux socio-politiques qui peuvent bloquer ou retarder le progr\u00e8s ind\u00e9fini scientifique. Ainsi, contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tend Karl Korsch, le L\u00e9nine de 1909 ne trahit pas celui de 1894 lorsque le r\u00e9volutionnaire russe pol\u00e9miquait \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u00a0 contre \u00ab\u00a0l\u2019objectivisme\u00a0\u00bb en sociologie de l\u2019\u00e9conomiste Pierre Strouv\u00e9. Ce dernier d\u00e9fendait l&rsquo;objectivit\u00e9 en disant qu&rsquo;elle \u00e9tait \u00ab\u00a0au-dessus des classes\u00a0\u00bb.\u00a0 Contre cette sorte de \u00ab\u00a0scientisme\u00a0\u00bb, ce que dit L\u00e9nine en 1909 est quelque chose d\u2019\u00e9l\u00e9mentaire mais pourtant fondamental\u00a0: c\u2019est que la science, en elle-m\u00eame, n&rsquo;a pas de caract\u00e8re de classe mais que ce caract\u00e8re appara\u00eet dans sa fonction sociale, quand il s&rsquo;agit de savoir qui l&rsquo;\u00e9tudie et qui l&rsquo;utilise ces sciences.\u00a0Par cette distinction qu\u2019il instaure entre la science et son but social, L\u00e9nine se pr\u00e9munit non seulement contre l\u2019objectivisme d\u2019un Strouv\u00e9 mais aussi contre la sociologie subjective, en particulier celle de Bogdanov qui en viendra \u00e0 d\u00e9clarer, en pr\u00e9curseur de Lyssenko, que \u00ab la science peut \u00eatre bourgeoise ou prol\u00e9tarienne par sa \u00a0\u00bbnature\u00a0\u00bb m\u00eame \u00bb.<\/p>\n<p>Comme il se dit marxiste, Bogdanov tente de r\u00e9viser les propos de Marx en pr\u00e9tendant qu\u2019ils confortent son point de vue. S\u2019il fait de m\u00eame avec les textes d&rsquo;Engels en op\u00e9rant une s\u00e9lection arbitraire de passages de <em>l\u2019Anti-D\u00fchring<\/em> ou de <em>Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande<\/em>, d\u2019autres, comme Bazarov, un proche de Bogdanov, choisissent plut\u00f4t d\u2019opposer Engels \u00e0 Marx. Ce proc\u00e9d\u00e9 est loin d\u2019\u00eatre nouveau puisque Engels lui-m\u00eame, dans une lettre \u00e0 Bernstein dat\u00e9e d\u2019avril 1883, ironisait sur le fait qu\u2019\u00e0 intervalles r\u00e9guliers resurgit depuis 1844, je le cite, \u00ab\u00a0le petit drame du m\u00e9chant Engels qui aurait s\u00e9duit le bon Marx\u00a0\u00bb d\u00e9tournant ce dernier du \u00ab\u00a0chemin de la vertu\u00a0\u00bb philosophique.\u00a0Cette fable ne cessera pas avec la pol\u00e9mique de 1909 puisqu&rsquo;elle perdure tout au long du XXe si\u00e8cle. Elle am\u00e8ne en France quelqu\u2019un comme Maximilien Rubel \u00e0 purger et v\u00e9ritablement saccager les textes de Marx publi\u00e9s dans la Pl\u00e9iade et chez Folio, pour faire dispara\u00eetre toute trace de la collaboration de Marx avec Engels. Pourtant, la correspondance entre les deux r\u00e9volutionnaires allemands montre qu\u2019ils partageaient le m\u00eame point de vue mat\u00e9rialiste sur tous les probl\u00e8mes fondamentaux. D&rsquo;ailleurs, dans <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocriticisme,<\/em> L\u00e9nine rappelle par exemple que l&rsquo;<em>Anti-D\u00fchring <\/em>d&rsquo;Engels avait \u00e9t\u00e9 lu d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre en manuscrit par Marx et approuv\u00e9 par lui.De plus, il y a un complet antagonisme entre le fait de d\u00e9clarer comme Bogdanov que \u00ab\u00a0la vie sociale se ram\u00e8ne \u00e0 la vie psychique\u00a0\u00bb des individus, et le mat\u00e9rialisme historique de Marx tel que ce dernier le pr\u00e9sente de mani\u00e8re exemplaire dans sa pr\u00e9face \u00e0 la <em>Critique de l\u2019\u00e9conomie politique<\/em> de 1859, l\u00e0 o\u00f9 Marx d\u00e9fend l\u2019objectivit\u00e9 des faits sociaux.\u00a0Ant\u00e9rieurement, en 1845, Marx a d\u00e9fendu dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie Allemande<\/em>, le primat de la nature sur l\u2019homme et son ant\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9riel par rapport \u00e0 la conscience humaine et sociale. Dans la postface \u00e0 la deuxi\u00e8me \u00e9dition allemande du <em>Capital<\/em>, Marx souscrit \u00e0 la th\u00e9orie du reflet\u00a0: une id\u00e9e, explique-t-il, n\u2019est rien d\u2019autre que le mat\u00e9riel transpos\u00e9 et traduit dans la t\u00eate de l\u2019homme. Par ailleurs, si Marx constate qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de la grande industrie, les sciences sont enr\u00f4l\u00e9es au service de la production, il n\u2019en conclut pas pour autant que le savoir scientifique porte intrins\u00e8quement la trace du capitalisme. De plus, en ce qui concerne l\u2019image de l\u2019asymptote utilis\u00e9 par L\u00e9nine, on la trouve d\u00e9j\u00e0 chez Engels dans ses manuscrits r\u00e9unis plus tard dans le recueil intitul\u00e9 <em>Dialectique de la nature<\/em>. Cette image vivante de l\u2019asymptote semble la repr\u00e9sentation la plus fid\u00e8le de la d\u00e9marche mat\u00e9rialiste de Marx\u00a0et que ce dernier a d\u00e9crit de fa\u00e7on tr\u00e8s claire dans une note du <em>Capital<\/em>. Marx y explique ainsi en substance que \u00ab\u00a0l\u2019unique m\u00e9thode mat\u00e9rialiste, et donc scientifique\u00a0\u00bb qu\u2019il reconna\u00eet ne consiste pas \u00e0 \u00e9tudier la v\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle des choses ou de leurs concepts de mani\u00e8re fig\u00e9e et d\u00e9finitive mais en termes de <em>processus<\/em>, en retra\u00e7ant ainsi la gen\u00e8se et le d\u00e9veloppement de toutes choses ainsi que les interconnexions entre celles-ci. Ainsi, pour L\u00e9nine, il est clair que m\u00eame si le syst\u00e8me de pens\u00e9e de Bogdanov est marxiste par le haut, dans le domaine politique, elle est une r\u00e9vision par \u00ab\u00a0en bas\u00a0\u00bb des fondements philosophiques du marxisme. \u00ab\u00a0En bas\u00a0\u00bb, dit L\u00e9nine, c&rsquo;est le relativisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;id\u00e9alisme habill\u00e9 de phrases sur l\u2019intersubjectivit\u00e9 et l&rsquo;utilit\u00e9 sociale des choses, accommod\u00e9 au vocabulaire marxiste.<\/p>\n<p>Parfois, le relativisme rev\u00eat parfois une apparence plus subtile que l&rsquo;adh\u00e9sion ouverte ou dissimul\u00e9e \u00e0 des th\u00e8ses id\u00e9alistes comme chez Mach et Bogdanov. C&rsquo;est le cas de l&rsquo;agnosticisme qui permet habilement d&rsquo;\u00e9viter de prendre clairement position pour le caract\u00e8re mat\u00e9riel du monde en laissant subsister l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un Inconnaissable. Cette sorte de \u00ab\u00a0non empi\u00e9tement des magist\u00e8res\u00a0\u00bb pour reprendre la formule de Stephen Jay Gould, peut simplement \u00eatre l\u2019expression d\u2019une attitude d\u00e9fensive de la part de savant dans leur exercice professionnel contre les intrusions spiritualistes. N\u2019est-ce pas comme cela qu\u2019a fonctionn\u00e9 la science dans ses premiers temps, par exemple pendant la Renaissance et \u00e0 l\u2019Age classique\u00a0dans sa lutte pour s&rsquo;\u00e9manciper de l\u2019emprise cl\u00e9ricale ? La science s\u2019est longtemps construite sur cette sorte de pacte social implicite de non-agression. N\u2019est-ce pas Charles Darwin lui-m\u00eame, au XIXe si\u00e8cle, alors qu\u2019il \u00e9tait intimement ath\u00e9iste comme le montre son <em>Autobiographie<\/em>, et mat\u00e9rialiste comme le prouve son \u0153uvre elle-m\u00eame, qui s\u2019est dit pourtant publiquement agnostique pour \u00e9viter une lev\u00e9e de bouclier dirig\u00e9e personnellement contre lui de la part de la bonne soci\u00e9t\u00e9 victorienne\u00a0?<\/p>\n<p>Mais pour L\u00e9nine, l\u2019agnosticisme comme d\u00e9claration d\u2019intention demeurera toujours, dans le fond, une sorte de renoncement, une fa\u00e7on de \u00ab\u00a0dissimuler le mat\u00e9rialisme\u00a0\u00bb. C\u2019est donc le compromis typique de la part de ceux qui acceptent de<em> limiter<\/em> les explications scientifiques sans les \u00e9tendre au-del\u00e0 d\u2019un certain domaine socialement admis, en r\u00e9servant de fait aux multiples repr\u00e9sentants des familles spirituelles le privil\u00e8ge de parler de choses pr\u00e9tendues inconnaissables comme par exemple le ph\u00e9nom\u00e8ne de la conscience ou de l&rsquo;apparition de la morale comme fait d&rsquo;\u00e9volution dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines.<\/p>\n<p>Au contraire, pour un mat\u00e9rialiste militant comme L\u00e9nine ou pour un savant honn\u00eate qui reconna\u00eet la continuit\u00e9 fondamentale de la mati\u00e8re mat\u00e9rialiste comme condition de la\u00a0 connaissance objective, ils situeront logiquement la totalit\u00e9 du champ du conna\u00eetre dans l\u2019immanence, n\u2019assignant donc <em>a priori <\/em>aucune limite au projet d\u2019investigation du r\u00e9el. Dans ce sens, on aura compris que ce mat\u00e9rialisme d\u00e9fendue par L\u00e9nine n\u2019est pas une m\u00e9taphysique ou une option philosophique quelconque parmi tant d\u2019autres : c&rsquo;est selon lui v\u00e9ritablement la condition m\u00e9thodologique de toute connaissance objective qui n\u00e9cessite d&rsquo;admettre le caract\u00e8re uniquement mat\u00e9riel de la r\u00e9alit\u00e9 et de l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes. De plus, cette d\u00e9finition ne peut se r\u00e9duire \u00e0 ce que l\u2019on d\u00e9signe par le terme de \u00ab r\u00e9alisme \u00bb.\u00a0 En effet, quoique d&rsquo;usage courant \u00e0 notre \u00e9poque en \u00e9pist\u00e9mologie, le r\u00e9alisme, sous couvert de rejeter tout d\u00e9bat m\u00e9taphysique, mutile ind\u00fbment la d\u00e9finition que je viens de donner puisqu&rsquo;elle omet le n\u00e9cessaire fondement mat\u00e9riel, ontologique, \u00e0 savoir, \u2013 je le r\u00e9p\u00e8te \u2013 le fait d\u2019admettre le caract\u00e8re uniquement mat\u00e9riel de la r\u00e9alit\u00e9 et de l\u2019ensemble de ses ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>L&rsquo;unit\u00e9 du mat\u00e9rialisme<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie de mon expos\u00e9 aborde l\u2019unit\u00e9 du mat\u00e9rialisme comme reflet de la continuit\u00e9 fondamentale de la mati\u00e8re. Cela n\u00e9cessite de r\u00e9unir en un tout \u00e0 la fois le mat\u00e9rialisme d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0en bas\u00a0\u00bb, celui des sciences de la nature, et le mat\u00e9rialisme d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0en haut\u00a0\u00bb, celui des sciences sociales.\u00a0 C\u2019est pourquoi le recours au r\u00e9ductionnisme qui rabat l\u2019histoire des soci\u00e9t\u00e9s humaines \u00e0 la biologie est exclu. A ce titre, L\u00e9nine critique dans son ouvrage les tentatives de ceux qui veulent faire passer leur sociologie \u00e9volutionniste pour une science sociale digne de ce nom alors qu\u2019en faisant cela, ces derniers rejettent l\u2019autonomie du fait social. Il n\u2019est donc pas question pour L\u00e9nine de laisser le marxisme devenir une sorte de sociobiologie r\u00e9volutionnaire niant l\u2019existence sp\u00e9cifique d\u2019une superstructure dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines, et transformant, de fait, le mat\u00e9rialisme historique en une simple annexe de l\u2019histoire de la nature.\u00a0Mais pour autant, comme on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 dit, le recours \u00e0 une sociologie relativiste qui \u00e9nonce un d\u00e9cret de rupture entre le biologique et le social, est \u00e9galement exclu.<\/p>\n<p>L\u00e9nine rappelle que le g\u00e9nie de Marx et Engels consiste dans le fait qu\u2019ils ont d\u00e9velopp\u00e9 le mat\u00e9rialisme en sociologie, sans r\u00e9pudier le mat\u00e9rialisme naturaliste mais sans rabattre non plus le fait social sur l&rsquo;histoire naturelle. C&rsquo;est pourquoi, notamment dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, Marx explique que l\u2019homme se trouve toujours en face d&rsquo;une part d\u2019une nature qui est historique et d&rsquo;autre part d\u2019une histoire qui est naturelle. Autrement dit, l\u2019homme est simultan\u00e9ment face \u00e0 la nature et en elle. C&rsquo;est selon cette perspective th\u00e9orique qui Marx fonde l\u2019unit\u00e9 du mat\u00e9rialisme, et donc de la science. Il d\u00e9clare : \u00ab\u00a0Nous ne connaissons qu\u2019une seule science, celle de l\u2019histoire. L\u2019histoire peut \u00eatre examin\u00e9e sous deux aspects\u00a0: on peut la scinder en histoire de la nature et histoire des hommes. Les deux aspects ne sont pas s\u00e9parables\u00a0\u00bb. Il doit donc s&rsquo;agir de respecter ce que de nos jours le sp\u00e9cialiste de Darwin, Patrick Tort, nomme \u00ab\u00a0l\u2019ordre r\u00e9el des processus\u00a0\u00bb. Qu&rsquo;est-ce que cela signifie? L&rsquo;ordre r\u00e9el des processus veut dire que l\u2019ordre du temps historique est fl\u00e9ch\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019\u00e9volution pr\u00e9c\u00e8de l\u2019histoire, et\u00a0 cette relation, par d\u00e9finition, n\u2019est pas inversable. Par cons\u00e9quent, l\u2019Homme historique et social ne cesse pas pour autant d\u2019\u00eatre un organisme naturel parce qu&rsquo;il est devenu un \u00eatre de culture puisque, pour le dire autrement, la soci\u00e9t\u00e9 est le produit d\u2019un processus qui plonge ses racines dans la nature. C\u2019est donc en reconnaissant cet ordre r\u00e9el des processus que l\u2019on peut envisager de mani\u00e8re rationnelle l\u2019unit\u00e9 du mat\u00e9rialisme. Ce n\u2019est pas du \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme bourgeois\u00a0\u00bb comme l&rsquo;a pr\u00e9tendu\u00a0 le marxiste hollandais Anton Pannekoek, en 1938. Selon lui,\u00a0 L\u00e9nine aurait eu le tort de revendiquer l\u2019h\u00e9ritage des sciences de la nature h\u00e9rit\u00e9 des Lumi\u00e8res au XVIIIe si\u00e8cle, poursuivi de fa\u00e7on \u00e9minente en la personne de Darwin au XIXe si\u00e8cle. Pour sa part Althusser dira dans les ann\u00e9es 1960\u00a0 qu\u2019il faut inverser le \u00ab\u00a0passage du biologique dans le culturel\u00a0\u00bb parce que, selon lui, la culture pr\u00e9c\u00e8de en r\u00e9alit\u00e9 la nature.<\/p>\n<p>Que donnent ces abandons d\u2019une exigence de pens\u00e9e \u00ab\u00a0dialectique\u00a0\u00bb concernant la relation nature\/culture\u00a0et ce qui va de pair, le glissement de gens comme Pannekoek ou Althusser vers les facilit\u00e9s offertes par les dogmatismes st\u00e9riles de la rupture ou du r\u00e9ductionnisme\u00a0? Je prendrai un exemple actuel\u00a0: le cas d&rsquo;un argumentaire anti-raciste que l\u2019on entend aujourd\u2019hui assez commun\u00e9ment. En pensant r\u00e9futer intelligemment le racisme, ceux qui d\u00e9veloppent cet argumentaire disent en substance qu\u2019il est idiot d\u2019\u00eatre raciste parce que les races n\u2019existent pas. Sans s\u2019apercevoir, ils combinent une pseudo-radicalit\u00e9 misant sur le \u00ab\u00a0tout culturel\u00a0\u00bb avec une attitude r\u00e9ductionniste. Autrement dit, le fond de leur argumentaire revient \u00e0\u00a0 pr\u00e9tendre \u00a0que les races ne sont qu\u2019une construction sociale tout en allant chercher une preuve d\u00e9cisive de cette assertion dans la biologie mol\u00e9culaire, \u00e0 un niveau qui est d\u00e9finitivement inefficace pour lutter r\u00e9ellement contre le racisme puisque le jugement raciste vise non pas une mol\u00e9cule (le domaine g\u00e9notype) mais des individus entiers, des organismes complets, dot\u00e9s \u00e0 la fois de ph\u00e9notype biologique (comme l\u2019apparence physique) et de traits culturels. On retrouve le m\u00eame \u00e9clectisme dans le combat anti-sexiste actuel lorsque la th\u00e9orie du genre nie le sexe biologique. Pourtant, comme le dit Patrick Tort, comment d\u00e9finir le \u00ab\u00a0genre\u00a0\u00bb s\u2019il faut au pr\u00e9alable se d\u00e9barrasser du sexe\u00a0?<\/p>\n<p>Ces exemples actuels montrent que les id\u00e9ologies respectives de la rupture et du r\u00e9ductionnisme scientiste, pr\u00e9sent\u00e9es comme adverses, ne font en r\u00e9alit\u00e9 que se nourrir mutuellement. Elles sont donc en r\u00e9alit\u00e9 compl\u00e9mentaires. On ne s&rsquo;\u00e9loigne pas de L\u00e9nine puique, d\u00e9j\u00e0, en 1909, il critiquait l\u2019attitude de Bogdanov, lequel \u00e0 la fois pr\u00e9tendait que l\u2019intersubjectivit\u00e9 constituait le dernier mot pour comprendre et changer le monde, et en m\u00eame temps allait chercher un argumentaire dans la sociobiologie en empruntant des propos sur la \u00ab\u00a0s\u00e9lection sociale\u00a0\u00bb, apparent\u00e9e selon lui \u00e0 la lutte des classes, et sur la thermodynamique\u00a0avec \u00ab\u00a0l\u2019harmonisation de l\u2019\u00e9nergie du corps social\u00a0\u00bb comme but ultime du socialisme.<\/p>\n<p>Je ne d\u00e9veloppe pas davantage la question de la coh\u00e9sion du mat\u00e9rialisme et ce qui l&rsquo;entrave id\u00e9ologiquement, car la troisi\u00e8me partie de mon expos\u00e9 est en rapport \u00e9troit avec ce th\u00e8me.<\/p>\n<p>Pour commencer, je reprendrai en guise de pr\u00e9ambule les propos m\u00eames de L\u00e9nine dans son ouvrage de 1909. Il d\u00e9clare :<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab Engels dit explicitement : avec chaque d\u00e9couverte qui fait \u00e9poque dans le domaine des sciences naturelles (\u00e0 plus forte raison dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9) le mat\u00e9rialisme doit modifier sa forme. Ainsi, la r\u00e9vision de la forme du mat\u00e9rialisme d&rsquo;Engels, la r\u00e9vision de ses principes de philosophie naturelle, n&rsquo;a rien de r\u00e9visionniste au sens consacr\u00e9 du mot ; le marxisme l&rsquo;exige au contraire \u00bb.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><strong><em>L\u00e9nine et l\u2019enjeu d&rsquo;un mat\u00e9rialisme marxiste r\u00e9vis\u00e9<\/em><\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est ce type de r\u00e9vision qu\u2019il me semble urgent d\u2019envisager face \u00e0 certains probl\u00e8mes qui demeurent dans la pens\u00e9e mat\u00e9rialiste de L\u00e9nine et qu\u2019il serait souhaitable de d\u00e9passer si l\u2019on veut assurer la coh\u00e9rence d&rsquo;un mat\u00e9rialisme moderne. Je r\u00e9sumerai en deux points ces probl\u00e8mes : le probl\u00e8me de l\u2019<em>\u00e9tagement <\/em>ainsi que du <em>d\u00e9doublemen<\/em>t.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord l&rsquo;\u00e9tagement. Marx, L\u00e9nine et la plupart des marxistes ont pens\u00e9 les rapports entre l&rsquo;histoire naturelle et l&rsquo;histoire sociale en termes hi\u00e9rarchiques de succession ou d&rsquo;\u00e9tagement. Chez L\u00e9nine, c&rsquo;est en particulier la th\u00e9matique du mat\u00e9rialisme d'\u00a0\u00bben bas\u00a0\u00bb et du mat\u00e9rialisme d'\u00a0\u00bben haut\u00a0\u00bb. Cela a eu pour cons\u00e9quence qu&rsquo;il a emprunt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9lianisme, comme Marx et Engels avant lui, les notions de \u00ab\u00a0saut\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0bond\u00a0\u00bb qualitatifs pour d\u00e9crire le commencement de l&rsquo;histoire des soci\u00e9t\u00e9s. Il y a l\u00e0 une sorte d&rsquo;impr\u00e9gnation m\u00e9taphysique, celle des \u00ab\u00a0sauts\u00a0\u00bb finalement bien peu dialectique lorsque l&rsquo;on y r\u00e9fl\u00e9chit, puisqu&rsquo;elle instaure des commencements absolus, stoppant artificiellement l&rsquo;intelligence des processus mat\u00e9riels dans leur continuit\u00e9 fondamentale. C\u2019est ainsi que bien qu\u2019il soit attach\u00e9 en mat\u00e9rialiste \u00e0 la continuit\u00e9 de la mati\u00e8re et de ses ph\u00e9nom\u00e8nes, et donc favorable \u00e0 la prise en compte de l&rsquo;\u00e9volution biologique comme fait premier et constitutif, le discours marxiste conserve en r\u00e9alit\u00e9 une dimension fortement discontinuiste puisqu\u2019il attache \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement \u00e9volutif pr\u00e9cis le passage entre l\u2019histoire naturelle et l\u2019histoire sociale. Cet \u00e9v\u00e8nement \u00e9volutif, pour les marxistes, c\u2019est la fabrication de l\u2019outil qui fait office de saut qualitatif entre le monde animal et le monde humain. Mais pour les anthropologues, ce sera en g\u00e9n\u00e9ral plut\u00f4t la prohibition de l\u2019inceste, voire le langage articul\u00e9 ou le sentiment religieux qui se substitueront \u00e0 la fabrication d\u2019outil comme moment de rupture dans l\u2019\u00e9volution. Or, le progr\u00e8s des savoirs, notamment dans le domaine de l\u2019\u00e9thologie et de l\u2019\u00e9tude des soci\u00e9t\u00e9s animales, montre \u00e0 chaque fois combien est contestable cette volont\u00e9 d\u2019identifier un moment de rupture.<\/p>\n<p>Or, aujourd\u2019hui, il existe selon moi une perspective de d\u00e9passement de ce probl\u00e8me dans la pens\u00e9e mat\u00e9rialiste. C\u2019est celle qui est offerte par la d\u00e9couverte de l\u2019anthropologie in\u00e9dite de Darwin et que l&rsquo;on doit nommer l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0effet r\u00e9versif de l\u2019\u00e9volution\u00a0\u00bb. L\u2019effet r\u00e9versif de l\u2019\u00e9volution, c&rsquo;est la formalisation du m\u00e9canisme de divergence \u00e9volutive qui s\u2019applique chez Darwin \u00e0 la pens\u00e9e du passage de la nature \u00e0 la civilisation. Cette \u00e9lucidation par Patrick Tort du discours de Darwin sur l\u2019homme et la civilisation a permis de r\u00e9futer l\u2019attribution commun\u00e9ment admise jusque-l\u00e0 (m\u00eame chez les marxistes), et cependant fausse, d\u2019une responsabilit\u00e9 quelconque du naturaliste anglais dans l\u2019improprement nomm\u00e9 \u00ab\u00a0darwinisme social\u00a0\u00bb qui pr\u00f4nait le laissez-faire et le soutien au lib\u00e9ralisme dominant de l\u2019\u00e9poque. Car pour Darwin, l\u00e0 o\u00f9 la nature \u00e9limine par le biais de la s\u00e9lection naturelle, la \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb prot\u00e8ge gr\u00e2ce au succ\u00e8s \u00e9volutif des instincts sociaux. La civilisation\u00a0se d\u00e9finit donc par sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9vacuer progressivement les affrontements \u00e9liminatoires au profit des conduites solidaires et altruistes \u2013 et ce, ajoute Darwin, bien que l\u2019on puisse attribuer en toute assurance aux \u00ab\u00a0instincts sociaux\u00a0\u00bb, eux-m\u00eames s\u00e9lectionn\u00e9s, le fondement naturel de cette \u00e9volution de plus en plus \u00ab\u00a0culturelle\u00a0\u00bb. Il faut donc dire, alors, \u00e0 la suite de\u00a0 P. Tort, qu&rsquo;\u00ab\u00a0il est possible d\u2019inverser la nature mais non de rompre avec elle\u00a0\u00bb.\u00a0 Par cons\u00e9quent, \u00ab il faut apprendre \u00e0 penser sur le mode d&rsquo;une continuit\u00e9 r\u00e9versive, et non comme un saut entre deux ext\u00e9riorit\u00e9s adverses, le \u00ab\u00a0passage\u00a0\u00bb si souvent comment\u00e9 entre la nature et la civilisation. La lutte contre la nature doit \u00eatre une lutte avec la nature, cette contrainte n&rsquo;est nullement une antinomie si elle est envisag\u00e9e dans le temps, perspective commune au marxisme et au darwinisme\u00a0\u00bb. C&rsquo;est pourquoi, toujours en suivant les propos de Tort, il faut admettre que \u00ab\u00a0l\u2019histoire ne succ\u00e8de pas \u00e0 l\u2019\u00e9volution jusqu&rsquo;alors comme une r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diatement, radicalement et qualitativement distincte, mais que la distinction des deux r\u00e9alit\u00e9s est elle-m\u00eame le produit d\u2019un processus qui plonge ses racines dans la nature pour les prolonger, transform\u00e9es [ces racines] dans la civilisation\u00a0\u00bb. En d\u2019autres termes, \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9volution englobe ou inclut l\u2019histoire\u00a0\u00bb selon la logique d\u2019un recouvrement et non pas d\u2019une succession ou d\u2019un \u00e9tagement, comme l\u2019ont imagin\u00e9 la plupart des marxistes, \u00e0 commencer par L\u00e9nine dans son ouvrage de 1909. Le gain th\u00e9orique est immense puisque le recouvrement, plut\u00f4t que l&rsquo;\u00e9tagement ou la succession, permet de penser simultan\u00e9ment la <em>courte<\/em> dynamique des \u00e9v\u00e9nements historiques et la <em>longue<\/em> dynamique des \u00e9v\u00e9nements \u00e9volutifs. Ce sont les bases th\u00e9oriques n\u00e9cessaires pour construire notamment une \u00e9cologie politique, sans r\u00e9ductionnisme et sans m\u00e9taphysique des instaurations radicales.<\/p>\n<p>Cette question du recouvrement n&rsquo;est pas une r\u00e9futation du mat\u00e9rialisme marxiste et de celui de L\u00e9nine mais requiert n\u00e9anmoins de d\u00e9passer certains aspects probl\u00e9matiques des rapports th\u00e9oriques entre Marx et Darwin.<\/p>\n<p>1) De nombreuses personnes connaissent la c\u00e9l\u00e8bre formule de Marx, tir\u00e9e de sa sixi\u00e8me <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em>, selon laquelle \u00ab\u00a0l&rsquo;essence humaine est dans sa r\u00e9alit\u00e9 effective l&rsquo;ensemble des rapports sociaux\u00a0\u00bb. En disant cela, Marx souhaitait d&rsquo;abord se d\u00e9marquer de la philosophie naturaliste de Feuerbach qui dissociait l&rsquo;histoire de la nature. Cela signifie, malgr\u00e9 le souhait en mat\u00e9rialiste de Marx, exprim\u00e9 par lui \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, de fonder une seule science historique qui r\u00e9unisse les processus dans la nature et dans la soci\u00e9t\u00e9, que l\u2019ancrage n\u00e9cessaire du mat\u00e9rialisme historique dans l\u2019histoire naturelle n\u2019existait pas en 1845, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de ses fameuses th\u00e8ses. Pourtant, il ne faut pas en rester l\u00e0 au risque de faire de Marx un adepte du relativisme sociologique.<\/p>\n<p>2) Il faut se projeter en 1859 lorsque Marx et Engels d\u00e9couvre <em>L\u2019Origine des Esp\u00e8ces<\/em> de Darwin et saluent l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une science naturelle qui devient historique qu&rsquo;avec cet ouvrage du naturaliste anglais. Par cons\u00e9quent, la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9volution de Darwin a d\u00e9montr\u00e9 scientifiquement l&rsquo;historicit\u00e9 de la nature. Autrement dit, la lutte de Marx contre la conception abstraite de la nature et de l&rsquo;homme doit \u00eatre mise en perspective avec les d\u00e9clarations des deux r\u00e9volutionnaires allemands sur Darwin, lequel, a \u00e9t\u00e9 reconnu par eux comme celui qui a v\u00e9ritablement donn\u00e9 son statut de scientificit\u00e9 \u00e0 la perspective naturaliste.<\/p>\n<p>3) Cela ne veut pas que la rencontre th\u00e9orique a \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement effective entre Marx et Darwin puisqu\u2019il faut \u00e9voquer un troisi\u00e8me moment qui a eu pour cons\u00e9quence le ratage final entre ces deux th\u00e9oriciens. En effet, \u00e0 partir de juin 1862, Marx, dans la correspondance qu\u2019il entretient avec son ami Engels, prononce au sujet de <em>L\u2019Origine des esp\u00e8ces <\/em>un second jugement qui para\u00eet contredire sa d\u00e9claration ant\u00e9rieure de 1859. Dans celle-ci, d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, o\u00f9 il approuvait sans r\u00e9serve la perspective mat\u00e9rialiste ouverte par Darwin dans l\u2019histoire du vivant. Mais \u00e0 partir de 1862, Marx voit d\u00e9sormais chez Darwin l\u2019image d\u2019un malthusien qui transf\u00e8re les antagonismes \u00e9conomiques du capitalisme dans la nature, ce qui a pour avantage en retour,\u00a0 selon cette perspective, de naturaliser le capitalisme et la guerre de tous contre tous. Finalement, pour Marx, le darwinisme est une science mais aussi, et peut-\u00eatre surtout, une philosophie sociale qui sert \u00e0 justifier l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>Il est \u00e9vident qu&rsquo;ici, avec le recul, les deux r\u00e9volutionnaires se sont tromp\u00e9s de cible en soup\u00e7onnant Darwin d\u2019\u00eatre un malthusien en politique puisque le v\u00e9ritable th\u00e9oricien de ce type de pens\u00e9e est non pas Darwin mais le sociologue anglais Herbert Spencer. Mais la cons\u00e9quence la plus grave dans l\u2019attitude ambivalente de Marx et d\u2019Engels vis-\u00e0-vis de Darwin est qu\u2019ils passeront \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019effet r\u00e9versif de l\u2019\u00e9volution en pensant que <em>La Filiation de l\u2019Homme<\/em>, publi\u00e9 par Darwin en 1871, n\u2019avait rien \u00e0 dire de nouveaux par rapport \u00e0 <em>L\u2019Origine des esp\u00e8ces<\/em>. Par la suite, L\u00e9nine et tous les marxistes ne feront que r\u00e9p\u00e9ter cet erreur de jugement des r\u00e9volutionnaires allemands, ce qui leur ferra rat\u00e9 ce qui constitue v\u00e9ritablement la cl\u00e9 de l\u2019unification du mat\u00e9rialisme puisque cet effet r\u00e9versif de l&rsquo;\u00e9volution permet de nos jours d&rsquo;articuler de fa\u00e7on coh\u00e9rente les sciences naturelles et le mat\u00e9rialisme historique.<\/p>\n<p>Un autre probl\u00e8me dans le mat\u00e9rialisme marxiste dont se revendique L\u00e9nine est ce que je nommerais la duplication du mat\u00e9rialisme. En effet, il n\u2019y a pas un discours sur le mat\u00e9rialisme, mais en r\u00e9alit\u00e9 deux discours diff\u00e9rents dans l&rsquo;ouvrage de 1909, et dont les logiques s\u2019opposent sans perspective imm\u00e9diate de d\u00e9passement. D&rsquo;une part, L\u00e9nine op\u00e8re en toute logique une sortie de la philosophie en quittant le terrain de la sp\u00e9culation et de la dispute acad\u00e9mique.\u00a0Ce n&rsquo;est plus la philosophie qui permet de dire la v\u00e9rit\u00e9 du monde pour le comprendre et le changer mais l&rsquo;exp\u00e9rimentation scientifique, la pratique industrielle et la lutte des classes. C\u2019est selon cette perspective que le crit\u00e8re de la pratique fonde la th\u00e9orie mat\u00e9rialiste de la connaissance. L\u00e9nine cite notamment l&rsquo;exemple, repris d&rsquo;Engels, de l&rsquo;alizarine en chimie afin de montrer ce que signifie en pratique le passage d&rsquo;une \u00ab\u00a0chose en soi\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0chose pour nous\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, L\u00e9nine maintien d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de son ouvrage la fonction sp\u00e9cifique de la philosophie pr\u00e9sent\u00e9 alors comme le garant de l&rsquo;\u00ab\u00a0esprit de parti\u00a0\u00bb dans le domaine de la science, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme le vecteur de la lutte des classes en science. Cela s&rsquo;av\u00e8re probl\u00e9matique car la philosophie est non seulement en position de surplomb mais aussi d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 par rapport au champ proprement scientifique. Dans ce cas, la dispute philosophique est destin\u00e9e \u00e0 toujours prendre\u00a0 le pas sur la pratique scientifique. Le caract\u00e8re de classe de la science n&rsquo;est plus seulement pris en compte de fa\u00e7on l\u00e9gitime quand il s\u2019agit de conna\u00eetre son application (quelle classe la dirige et le but social qu\u2019elle sert), mais intervient d\u2019embl\u00e9e. Du coup, ce caract\u00e8re partisan de la science conduit logiquement \u00e0 mettre en doute son objectivit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire exactement la position que, par ailleurs, L\u00e9nine reproche\u00a0\u00e0 Bogdanov. Il y a donc bien deux conceptions antinomiques, inconciliables, chez L\u00e9nine, mais qui sont pourtant \u00e9troitement imbriqu\u00e9es.<\/p>\n<p>Je souhaite donner un \u00e9chantillon de cette aporie en prenant un exemple dans <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocriticisme<\/em>. Il s&rsquo;agit de la d\u00e9finition de mati\u00e8re propos\u00e9 par L\u00e9nine. C\u2019est, dit-il, \u00ab\u00a0la r\u00e9alit\u00e9 objective existant ind\u00e9pendamment de la conscience de l\u2019homme et refl\u00e9t\u00e9e par elle\u00a0\u00bb. Ici, L\u00e9nine quitte le terrain de la philosophie. C\u2019est pourquoi, il reprochera \u00e0 Abram D\u00e9borine [dans\u00a0 <em>Cahiers philosophiques<\/em>] son positionnement philosophique lorsque ce dernier d\u00e9clare que la philosophie marxiste donne une r\u00e9ponse \u00e0 la structure de la mati\u00e8re. Or L\u00e9nine corrige D\u00e9borine car ce dernier confond un concept, une d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale de la mati\u00e8re, avec les v\u00e9rit\u00e9s mat\u00e9rielles qui rel\u00e8ve du domaine de la science dans sa connaissance du r\u00e9el. Pour interpr\u00e9ter et changer le monde, dit L\u00e9nine le marxiste doit se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cole des sciences et non de la philosophie.<\/p>\n<p>Pourtant, et de fa\u00e7on compl\u00e8tement contradictoire, L\u00e9nine pr\u00e9sente cette d\u00e9finition de la mati\u00e8re comme une cat\u00e9gorie <em>philosophique<\/em> alors que cette caract\u00e9risation ne semble plus appartenir l\u00e9gitimement au domaine de la philosophie mais constituer la condition m\u00e9thodologique de toute d\u00e9marche de connaissance objective.<\/p>\n<p>Sur ce terrain, L\u00e9nine n&rsquo;innove pas puisque l&rsquo;on retrouve ce type d&rsquo;aporie chez Marx et Engels eux-m\u00eames. En effet, dans <em>L&rsquo;Id\u00e9ologie allemande<\/em> ou l\u2019<em>Anti-D\u00fchring<\/em>, la \u00ab\u00a0sortie\u00a0\u00bb (en allemand\u00a0: <em>ausgang<\/em>) programm\u00e9e de la philosophie coexiste d\u2019une fa\u00e7on apor\u00e9tique avec la r\u00e9cup\u00e9ration de la fonction sp\u00e9cifique de la philosophie qui semblait pourtant \u00eatre devenue une option ill\u00e9gitime au nom de l\u2019unicit\u00e9 du mat\u00e9rialisme (synonyme de science). Autrement dit, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 Marx et Engels d\u00e9clarent que pour construire le mat\u00e9rialisme, on n\u2019a plus besoin de philosophie mais de la science positive avec de sa qu\u00eate des v\u00e9rit\u00e9s relatives. Mais d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, ils \u00e9rigent la philosophie en \u00ab\u00a0th\u00e9orie scientifique\u00a0\u00bb en souhaitant fusionner les sciences sous l\u2019\u00e9gide d\u2019une g\u00e9n\u00e9ralisation philosophique abstraite, le mat\u00e9rialisme dialectique. La philosophie doit devenir alors une m\u00e9thode, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00ab\u00a0science de la connexion universelle \u00bb qui offrent une synth\u00e8se dialectique des r\u00e9sultats de la science et de d\u00e9finir, \u00e0 ce titre, les lois g\u00e9n\u00e9rales de la nature, de la soci\u00e9t\u00e9 et de la pens\u00e9e. Mais si une \u00ab\u00a0fusion\u00a0\u00bb est envisageable entre mat\u00e9rialisme et dialectique ce n\u2019est certainement pas au niveau sp\u00e9culatif et le r\u00e9sultat d\u2019un d\u00e9cret, mais au niveau de l\u2019\u00e9tude des processus r\u00e9el, comme ce qu\u2019offre par exemple l\u2019effet r\u00e9versif de l\u2019\u00e9volution qui est une authentique dialectique dans <em>et<\/em> de la nature. Et c\u2019est alors sans qu\u2019il y ait besoin d\u2019une quelconque \u00ab\u00a0philosophie marxiste\u00a0\u00bb qui n\u2019existe d\u2019ailleurs chez Marx lui-m\u00eame que de mani\u00e8re probl\u00e9matique.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, il peut y avoir un usage de la philosophie en science mais contrairement \u00e0 l\u2019id\u00e9e marxiste de fonder une philosophie scientifique, cet usage n\u2019est pas philosophique. C\u2019est celui d&rsquo;un changement de registre. Voir \u00e0 ce titre le rapport de Marx par rapport \u00e0 Hegel ou de Darwin par rapport \u00e0 Malthus.<\/p>\n<p>Sur ces questions, vous l\u2019aurez compris, il ne s\u2019agit pas pour autant de penser contre L\u00e9nine ou contre Marx et Engels mais de penser avec eux, si l\u2019on admet, comme ils le disaient eux-m\u00eames, que le marxisme n\u2019est pas un dogme mais un guide pour l\u2019action. L\u2019essentiel \u00e9tant, aujourd\u2019hui, de d\u00e9passer les apories qui g\u00eanent encore la coh\u00e9rence du mat\u00e9rialisme entre mat\u00e9rialisme des sciences naturelles et mat\u00e9rialisme historique, en r\u00e9pondant, \u00e0 ce titre, au v\u0153u profond de Marx et de L\u00e9nine.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><strong><em>Bibliographie<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Louis ALTHUSSER, <em>L\u00e9nine et la philosophie, <\/em>suivi de<em> Marx et L\u00e9nine devant Hegel<\/em>, Paris, Maspero, 1972\u00a0; \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Psychanalyse et sciences sociales<\/em>. Deux conf\u00e9rences, Paris, LGF, Livre de Poche, 1996.<\/p>\n<p>Yassour AVRAHAM, \u00ab\u00a0Bogdanov et son \u0153uvre\u00a0\u00bb,\u00a0 <em>Cahiers du monde russe et sovi\u00e9tique<\/em>, Vol. 10 N\u00b0 3-4. Juillet-D\u00e9cembre \u00a0\u00a0\u00a0 1969, p. 546-584.<\/p>\n<p>Alexandre BOGDANOV, <em>La Science, l\u2019art et la classe ouvri\u00e8re<\/em>, Paris, Maspero, 1977.<\/p>\n<p>Ernst CASSIRER, <em>Le probl\u00e8me de la connaissance<\/em>, tome 4, Paris, Les \u00c9ditions du Cerf, 1995.<\/p>\n<p>Charles DARWIN, <em>L\u2019Origine des esp\u00e8ces<\/em>, Paris, Champion, 2009\u00a0; <em>La Filiation de l\u2019Homme<\/em>, Paris, Champion,\u00a0 2011.<\/p>\n<p>Friedrich ENGELS, <em>L\u2019Anti-D\u00fchring<\/em>, Paris, Editions sociales, 1977; <em>Dialectique de la nature<\/em>, Paris, Paris, \u00a0\u00a0\u00a0 Editions sociales, \u00a0\u00a0 1975\u00a0; <em>Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie allemande<\/em>, Paris, Editions sociales, 1976.<\/p>\n<p>Georges HAUPT et Claudie WEILL, \u00ab\u00a0Dietrich Grille, <em>Lenins Rivale. Bogdanov und seine \u00a0Philosophie<\/em>\u00a0\u00bb [Compte-rendu], \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Annales. \u00c9conomies, Soci\u00e9t\u00e9s, Civilisations<\/em>,\u00a0 1967, Vol. 22, N\u00b0 6, p. 1360 &#8211; 1362<\/p>\n<p>Karl KORSCH, \u00ab\u00a0V.I L\u00e9nine\u00a0: Sur le mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb, <em>La Critique sociale<\/em>, n\u00b0 7, janvier 1933,\u00a0 p. 34-35.<\/p>\n<p>Vladimir LENINE, <em>Mat\u00e9rialisme et Empiriocriticisme\u00a0: Notes critiques sur une philosophie r\u00e9actionnaire<\/em>, \u00a0\u00a0 Editions sociales, \u00a0\u00a0 1973 ; <em>Cahiers philosophiques<\/em>, Editions sociales, Paris, 1973\u00a0; <em>Le Contenu \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00e9conomique du populisme et la \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 critique qu\u2019en fait dans son livre M. Strouv\u00e9<\/em>, Editions sociales, 1974.<\/p>\n<p>Lars LIH, <em>L\u00e9nine: Une biographie<\/em>, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2015.<\/p>\n<p>Karl MARX, <em>Le Capita<\/em>l, Livre 1, Paris, PUF\/Quadrige, 1993.<\/p>\n<p>Karl MARX et Friedrich ENGELS, <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, Paris, Les \u00e9ditions sociales, 2012\u00a0; <em>Lettres sur les \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 sciences de la nature<\/em>, Paris, Editions sociales, 1973.<\/p>\n<p>Anton PANNEKOEK, <em>L\u00e9nine philosophe\u00a0: examen critique des fondements philosophiques du l\u00e9ninisme<\/em>, \u00a0\u00a0\u00a0 Spartacus, Paris, \u00a0\u00a0\u00a0 1970.<\/p>\n<p>Eric PUSAIS, \u00ab\u00a0L\u00e9nine lecteur de Diderot\u00a0?\u00a0\u00bb, <em>Diderot Studies<\/em>, vol. 31, 2009, p. 255-263.<\/p>\n<p>Zenovai SOCHOR, <em>Revolution and Culture. The Bogdanov-Lenin Controversy<\/em>, Cornell University Press, 1988.<\/p>\n<p>Patrick TORT, <em>La pens\u00e9e hi\u00e9rarchique de l\u2019\u00e9volution<\/em>, Paris, Aubier, 1983\u00a0; <em>Darwin et la philosophie, Religion, morale, \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 mat\u00e9rialisme<\/em>, Paris, Kim\u00e9, 2004\u00a0; <em>Sexe, race et \u00a0culture<\/em>. Conversation avec R\u00e9gis Meyran, Paris, Textuel, 2014\u00a0; \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <em>Qu\u2019est-ce que le mat\u00e9rialisme\u00a0?<\/em>, Paris, Belin, 2016.<\/p>\n<p>Patrick TORT\u00a0 et \u00a0Anton PANNEKOEK, <em>Darwinisme et Marxisme<\/em>, Paris, Les \u00e9ditions Arkh\u00ea, 2011<\/p>\n<p>Lilian TRUCHON, <em>L\u00e9nine \u00e9pist\u00e9mologue<\/em>, Paris, Delga, 2013.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Ajout \u00e0 la conf\u00e9rence audio\u00a0: J\u2019ai cit\u00e9 de m\u00e9moire l\u2019exemple de Meyerson. Malheureusement, je n\u2019ai pas pu retrouver la r\u00e9f\u00e9rence dans les textes de cet \u00e9pist\u00e9mologue comme preuve de ce que j\u2019avance. Par contre, on peut se reporter au philosophe n\u00e9o-kantien allemand Ernst Cassirer pour trouver un point de vue similaire \u00e0 celui de L\u00e9nine concernant la dette th\u00e9orique de Mach envers Berkeley. En effet, pour\u00a0 \u00a0Cassirer, le \u00ab\u00a0<em>esse = percipi<\/em>\u00a0\u00bb<em> de <\/em>Berkeley est le point d\u2019ancrage sur laquelle Mach a b\u00e2tie sa th\u00e9orie de la connaissance (<em>cf<\/em>. Ernst Cassirer, <em>Le probl\u00e8me de la connaissance<\/em>, t. 4, Paris, Les \u00c9ditions du Cerf, 1995).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Dans la conf\u00e9rence audio, j\u2019ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0En somme, selon la logique kantienne, la connaissance ne serait qu\u2019une construction sociale\u00a0\u00bb. Je corrige ici\u00a0: Kant n\u2019est pas relativiste\/id\u00e9aliste dans ce sens. Il est plut\u00f4t agnostique puisqu\u2019il maintient l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 objective, la \u00ab\u00a0chose en soi\u00a0\u00bb, bien que celle-ci, selon lui, soit fondamentalement inconnaissable. Au contraire, les mat\u00e9rialistes disent que l\u2019on peut conna\u00eetre la nature des choses.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aborder L\u00e9nine comme philosophe, c\u2019est parler du statut du mat\u00e9rialisme et de l&rsquo;enjeu politique que cela constitue. A ce titre, Mat\u00e9rialisme et empiriocriticisme est un livre fondamental dans la pens\u00e9e philosophique de cet auteur. 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