{"id":185,"date":"2014-09-03T09:44:01","date_gmt":"2014-09-03T08:44:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cuem.info\/?page_id=185"},"modified":"2014-10-13T10:02:24","modified_gmt":"2014-10-13T09:02:24","slug":"texte-complet","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cuem.info\/?page_id=185","title":{"rendered":"Texte J. M. Chauvier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>Ukraine<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>convoit\u00e9e et d\u00e9chir\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>par JM Chauvier (Texte \u00e9crit de son expos\u00e9)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong><em>Une histoire belge en guise de hors d\u2019\u0153uvre\u2026<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Imaginez-vous journaliste, d\u00e9barquant \u00e0 Bruxelles. Une gigantesque manifestation a lieu dans la \u00ab zone neutre \u00bb, ce quartier du Palais Royal, du parlement et du gouvernement interdit aux manifestations. Il y a l\u00e0 une vaste place \u2013 \u00ab Ma\u00efdan \u00bb en arabe, en iranien ou en ukrainien- le Ma\u00efdan des palais.<\/p>\n<p>Or, voil\u00e0 que cent mille manifestants l\u2019occupent, un centi\u00e8me de la population du pays, n\u00e9anmoins repr\u00e9sentative de sa r\u00e9gion flamande. Vous vous informez sur ce qui se passe, et des coll\u00e8gues sur place, ou des manifestants vous expliquent : le peuple belge exige l\u2019abdication du Roi, coupable de la mauvaise gestion et de la corruption. La Belgique, le peuple belge exigent la signature d\u2019un accord avec l\u2019Union Europ\u00e9enne dont la Belgique ne fait pas partie. Le peuple refuse tout accord avec un pays voisin qui n\u2019en fait pas partie non plus, la France. Les Belges occupent les lieux depuis plusieurs mois, les forces de l\u2019ordre n\u2019ont pas pu les d\u00e9loger, mais les ont repouss\u00e9s avec violence lorsqu\u2019ils tent\u00e8rent de prendre d\u2019assaut le parlement et le si\u00e8ge du gouvernement. Un scandale aux yeux de la Communaut\u00e9 Internationale ! A la tribune du meeting s\u2019expriment les dirigeants des partis organisateurs de l\u2019action : NVA, CD&amp;V, Vlaams Belang, autrement dit la grande formation nationaliste flamande, la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne et l\u2019extr\u00eame-droite.<\/p>\n<p>On dira donc que ce sont les partis du peuple belge. Peut-\u00eatre y en a-t-il d\u2019autres, mais peu importe, ceux l\u00e0 nous plaisent et c\u2019est l\u2019essentiel. A la tribune d\u00e9filent aussi les repr\u00e9sentants de l\u2019Union Europ\u00e9enne et des Etats-Unis, qui d\u00e9noncent la France \u2013 elle fait en effet pression sur les Belges pour qu\u2019ils ne s\u2019associent pas \u00e0 l\u2019Europe. M\u00eame un c\u00e9l\u00e8bre nouveau philosophe hollandais prend la parole et d\u00e9clare au peuple rassembl\u00e9 \u00e0 ses pieds : \u00ab Vous \u00e9tiez une grande civilisation quand la France n\u2019\u00e9tait rien ! \u00bb. Et d\u2019en appeler \u00e0 affronter sans peur cette puissance du Mal voisine et son diabolique pr\u00e9sident.<\/p>\n<p>A un moment donn\u00e9, vous engagez avec vos h\u00f4tes la conversation, vous avez quelque doute quant \u00e0 la composition du peuple belge :<\/p>\n<p>* mais n\u2019y a-t-il pas une autre communaut\u00e9 dans ce pays, francophone ?<\/p>\n<p>* oui, en effet, ils ont m\u00eame le droit de parler leur langue dans leurs r\u00e9gions, alors que la seule d\u2019\u00e9tat officielle est le n\u00e9erlandais. Mais ils sont pro-fran\u00e7ais, hostiles \u00e0 l\u2019Europe et \u00e0 la D\u00e9mocratie. Ce sont de mauvais Belges.<\/p>\n<p>Vous cablez donc \u00e0 votre r\u00e9daction : \u00ab\u00a0<em>Les Belges proeurop\u00e9ens ne sont pas seuls. Il y a, dans les r\u00e9gions du sud, des profran\u00e7ais qui, pour l\u2019instant, se taisent, on dit m\u00eame que certains sont venus sur la Ma\u00efdan des Palais pour exprimer leur protestation contre le Roi et ses m\u00e9thodes mafieuses.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Vous remarquez bient\u00f4t dans la foule des gens tr\u00e8s sportifs, \u00e9quip\u00e9s de boucliers et de gourdins, qui m\u00e8nent des batailles muscl\u00e9es avec des policiers. Une mauvaise langue vous sussure que ce sont des milices d\u2019extr\u00eame-droite.<\/p>\n<p>* mais non, vous disent vos coll\u00e8gues belges, c\u2019est de la propagande fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>* Peut-\u00eatre, mais m\u00eame certains journaux europ\u00e9ens en parlent.<\/p>\n<p>* Oui, bien s\u00fbr, il y a quelques extr\u00e9mistes, mais il ne faut pas exag\u00e9rer. Et surtout pas parler de \u00ab fascistes \u00bb ou de \u00ab n\u00e9onazis \u00bb, c\u2019est de la pure propagande, ce sont tout simplement des nationalistes, un peu plus \u00e0 droite que les autres !<\/p>\n<p>* Certes, mais on m\u2019a dit qu\u2019ils se r\u00e9clament du VNV, le mouvement engag\u00e9 en 1940 dans la collaboration nazie, de la Division SS Langemark \u00e9galement connue comme \u00ab l\u00e9gion flamande \u00bb.<\/p>\n<p>* Allons donc ! Pure propagande profran\u00e7aise ! Le peuple belge n\u2019a aucun rapport avec tout cela. Nous ne sommes pas ici pour r\u00e9veiller ces histoires de fant\u00f4mes d\u2019une autre \u00e9poque. Cessez donc de fantasmer !<\/p>\n<p>* Excusez-moi, je ne voulais pas vous choquer, et d\u2019ailleurs, je n\u2019en dirai rien, je vous rapportais simplement la rumeur qui circule.<\/p>\n<p>Un jour, la manifestation tourne \u00e0 l\u2019\u00e9meute et \u00e0 l\u2019assaut du palais royal, des snipers myst\u00e9rieux d\u2019abord, la police ensuite tirent \u00e0 balles r\u00e9elles, il y a des dizaines de victimes, le Roi prend la fuite, un nouveau gouvernement est promu, de la NVA et du Vlaams Belang \u2013 le CD&amp;V (plus mod\u00e9r\u00e9) reste \u00e0 l\u2019\u00e9cart.<\/p>\n<p>\u00ab Un gouvernement alliant la droite et les n\u00e9onazis, vous dit la mauvaise langue, il ne repr\u00e9sente qu\u2019une minorit\u00e9 de l\u2019\u00e9lectorat, et d\u2019une seule partie du pays \u00bb. Mais non, vous savez, vous, que ce gouvernement est l\u2019expression m\u00eame de la D\u00e9mocratie, et d\u2019ailleurs il est provisoire, en attendant de nouvelles \u00e9lections.<\/p>\n<p>La mauvaise langue vous dit aussi que les snipers non identifi\u00e9s post\u00e9s sur des toits ont provoqu\u00e9 le bain de sang. Vous n\u2019\u00e9coutez pas ces racontars de la propagande fran\u00e7aise. La D\u00e9mocratie a triomph\u00e9, c\u2019est la f\u00eate, vous \u00eates submerg\u00e9 d\u2019\u00e9motion, comme tous les \u00e9trangers qui sont venus ici participer et t\u00e9moigner de cette magnifique r\u00e9volution. Dans la foul\u00e9e, le nouveau gouvernement supprime le statut du fran\u00e7ais comme langue officielle des provinces wallonnes. Il n\u2019en faut pas plus pour d\u00e9clencher la grogne des francophones, qui en tirent pr\u00e9texte pour d\u00e9clencher des actions violentes. Le gouvernement fait marche arri\u00e8re, mais il refuse toute n\u00e9gociation avec ces rebelles violents qui se sont mis hors la loi.<\/p>\n<p>Mais la France est m\u00e9contente et qualifie cette victoire de la D\u00e9mocratie belge de coup d\u2019\u00e9tat. Elle en profite pour occuper et annexer la Gaume, sous pr\u00e9texte que c\u2019est la Lorraine. La Communaut\u00e9 internationale est indign\u00e9e. Des sanctions sont prises contre la France. Les proches collaborateurs du pr\u00e9sident Hollande sont priv\u00e9s de visas et leurs comptes sont bloqu\u00e9s. M\u00eame Mr Bernard-Henri Levy est victime de ces mesures. Mais la situation se d\u00e9grade : des manifestations antigouvernementales ont lieu \u00e0 Li\u00e8ge, Charleroi, Mons. Ce sont, vous dit-on, des s\u00e9paratistes profran\u00e7ais, arm\u00e9s par la France. L\u2019arm\u00e9e belge est envoy\u00e9e pour d\u00e9fendre l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du territoire contre l\u2019agression fran\u00e7aise. Les rebelles s\u00e8ment le chaos, l\u2019arm\u00e9e r\u00e9plique \u00e0 l\u2019arme lourde. Vous transmettez l\u2019information\u2026vous \u00e9vitez de pr\u00e9ciser que \u00ab l\u2019arm\u00e9e belge \u00bb est surtout compos\u00e9e d\u2019une Garde Nationale recrut\u00e9e au sein de l\u2019extr\u00eame-droite. Et ainsi de suite.<\/p>\n<p>Cette \u00ab Belgique \u00bb l\u00e0 et son Ma\u00efdan, ressemble \u00e9trangement \u00e0 l\u2019Ukraine et au Ma\u00efdan que nous ont cont\u00e9s nos m\u00e9dias. Parti-pris, informations s\u00e9lectives, mensonges par omission, tous les ingr\u00e9dients de notre \u00ab pens\u00e9e unique \u00bb sur la crise ukrainienne s\u2019y retrouvent. Fin de ce hors d\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p><strong>Quelques pistes pour d\u00e9couvrir l\u2019Ukraine dans sa diversit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019Ukraine une premi\u00e8re fois en 1966. Les charmes de Kiev, Odessa, de la Crim\u00e9e m\u2019ont convaincu, et aussi quelques visites bien arros\u00e9es dans les kolkhozes. Des impressions tr\u00e8s favorables, mais aussi tr\u00e8s superficielles. Les chromos de la propagande sovi\u00e9tique me convenaient encore.<\/p>\n<p>Il m\u2019a fallu y s\u00e9journer \u00e0 nouveau en 1991-1992, au temps de la dislocation de l\u2019URSS, pour percevoir l\u2019existence d\u2019une question nationale s\u00e9rieuse et aussi, la diversit\u00e9 de ce pays. A l\u2019ancien fantasme du peuple sovi\u00e9tique indivisible ne s\u2019opposait pas pour autant le nouveau clich\u00e9 du pays en r\u00e9bellion, m\u00fb par un mouvement national ou ind\u00e9pendantiste univoque. C\u2019\u00e9tait bien plus compliqu\u00e9 !<\/p>\n<p>A l\u2019Ouest, en Galicie anciennement polonaise, je vois une r\u00e9gion agit\u00e9e par les questions nationales, ethniques, linguistiques, religieuses et majoritairement favorable \u00e0 la sortie de l\u2019Union sovi\u00e9tique. J\u2019y d\u00e9couvre un rassemblement des v\u00e9t\u00e9rans de l\u2019arm\u00e9e des partisans de Stepan Bandera. Je verrai \u00e9galement en vente, ici et \u00e0 Kiev, autre surprise, des brochures nazies et antis\u00e9mites. L\u2019URSS n\u2019avait pas encore rendu l\u2019\u00e2me, ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 de retour ! J\u2019apprendrai plus tard que ces anciens band\u00e9ristes, de retour vers le milieu des ann\u00e9es cinquante du Goulag o\u00f9 ils avaient \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9s quelques ann\u00e9es auparavant, avaient pass\u00e9 le flambeau de la cause aux nouveaux dissidents, rejoints apr\u00e8s 1991 par les rescap\u00e9s de la Diaspora canadienne, anciens de la collaboration nazie et de la Waffen SS Galitchina.<\/p>\n<p>A l\u2019Ouest toujours, plus au Sud, en Transcarpatie, image invers\u00e9e, une r\u00e9gion largement indiff\u00e9rente au nationalisme, je note la bonne entente, parmi les personnes rencontr\u00e9es, entre Ukrainiens, Hongrois et Russes, il y a bien une petite guerre des \u00e9glises mobilisant quelques centaines de personnes. Il y la surprise amus\u00e9e des \u00e9tudiants d\u2019Oujgorod lorsque j\u2019\u00e9voque le rapport de la CIA qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, publi\u00e9 dans le \u00ab <em>Spiegel<\/em> \u00bb allemand, pr\u00e9disait une guerre entre l\u2019Ukraine et la Russie. C\u2019\u00e9tait tout simplement inimaginable. Mais tout de m\u00eame, l\u2019id\u00e9e germait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la CIA !<\/p>\n<p>Au Sud, \u00e0 Odessa, l\u2019ambiance n\u2019est pas moins paisible et attentiste.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e9trange. On dira de cette p\u00e9riode que c\u2019est un effondrement, une catastrophe g\u00e9opolitique ou encore, s\u2019agissant de l\u2019Ukraine, un grand soul\u00e8vement national. Il n\u2019y a rien de tel, \u00e0 vue d\u2019\u0153il. La vie quotidienne est presque normale, n\u2019\u00e9taient les p\u00e9nuries croissantes. Les gens sont perplexes, incr\u00e9dules. C\u2019est au voyageur \u00e9tranger qu\u2019on pose la question : \u00ab <em>vous croyez vraiment que l\u2019Union sovi\u00e9tique va dispara\u00eetre ?<\/em> \u00bb. Ma r\u00e9ponse ind\u00e9cise am\u00e8ne cette autre r\u00e9flexion : \u00ab <em>De toute fa\u00e7on, cela se d\u00e9cide en haut, nous n\u2019avons rien \u00e0 dire<\/em> \u00bb. Passivit\u00e9, r\u00e9signation.<\/p>\n<p>Au centre, \u00e0 Kiev, la capitale, l\u2019agitation politique est bien l\u00e0, domin\u00e9e non par les passions nationalistes, mais par le souci des \u00e9lites sovi\u00e9tiques locales de se construire un nouvel Etat. Un gouvernement, une arm\u00e9e, une administration, des ambassades, beaucoup de nouveaux fromages, sans compter les usines \u00e0 privatiser. J\u2019y rencontre un conseiller \u00e9conomique du gouvernement dont les coordonn\u00e9es m\u2019avaient \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es par un ami de gauche \u00e0 Paris. Le conseiller m\u2019expliqua qu\u2019il travaillait pour la fondation Soros. Les employ\u00e9s de ce financier et expert en r\u00e9formes, j\u2019en avais d\u00e9j\u00e0 vu \u00e0 Moscou, et j\u2019en reverrai plus d\u2019une fois en Ukraine. J\u2019ignorais encore tout du fameux \u00ab <em>soft power<\/em> \u00bb US.<\/p>\n<p>A l\u2019Est, dans le bassin industriel du Donbass, s\u2019imposent de tout autres pr\u00e9occupations, \u00e9conomiques et sociales, la peur du ch\u00f4mage et des cons\u00e9quences d\u2019une d\u00e9sagr\u00e9gation de l\u2019Union. Il faut savoir qu\u2019outre le charbon et l\u2019acier, l\u2019Ukraine fournit des segments essentiels de la production d\u2019armements, d\u2019industries a\u00e9ronautiques et spatiales sovi\u00e9tiques et de nos jours, russes et kazakhes. Les mineurs du Donbass ne me parlent pas de langue ou de nation, ils viennent \u00ab de tous les coins de l\u2019Union \u00bb et s\u2019inqui\u00e8tent surtout des ruptures de livraisons du bois de mine. Ils se souviennent avec \u00e9motion des grandes gr\u00e8ves de 1989, quand ils exigeaient encore des hausses de salaires et de meilleures conditions de travail. De ce \u00ab meilleur avenir \u00bb il n\u2019est plus gu\u00e8re question \u2013 chacun se demande maintenant jusqu\u2019o\u00f9 ira la d\u00e9gradation du pays. On \u00e9voque les fermetures possibles, les \u00e9meutes de la faim qui pourraient soulever le Donbass. La col\u00e8re s\u2019exprime envers \u00ab le parti communiste \u00bb, mais il n\u2019est pas question de souhaiter la rupture avec les autres r\u00e9publiques sovi\u00e9tiques, ni l\u2019\u00e9rection de \u00ab nouvelles fronti\u00e8res \u00bb.<\/p>\n<p>Au r\u00e9f\u00e9rendum du 17 mars 1991, l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 des gens de l\u2019Est et du Sud s\u2019\u00e9taient prononc\u00e9s pour le projet Gorbatchev d\u2019Union r\u00e9form\u00e9e \u2013 les votes de l\u2019Ouest allaient en sens contraire. L\u2019ind\u00e9pendance pl\u00e9biscit\u00e9e partout en fin d\u2019ann\u00e9e, apr\u00e8s les changements de pouvoir \u00e0 Moscou, rev\u00eat des sens diff\u00e9rents d\u2019une r\u00e9gion voire d\u2019une personne \u00e0 l\u2019autre : c\u2019est une \u00e9poque d\u2019espoirs et de d\u00e9sarroi.<\/p>\n<p>Vingt ans ont pass\u00e9 et n\u2019ont pas d\u00e9menti cette diversit\u00e9, cette fracture Est-Ouest qui se v\u00e9rifie en amont dans l\u2019histoire et dans les diff\u00e9rences sociales (ruralit\u00e9 \u00e0 l\u2019ouest, villes industrielles \u00e0 l\u2019Est) en aval lors des \u00e9lections l\u00e9gislatives et pr\u00e9sidentielles et en ce moment m\u00eame, dans l\u2019opposition entre le pouvoir issu de l\u2019insurrection de Ma\u00efdan et les populations du Sud-Est adeptes, soit d\u2019une autonomie accrue, soit du f\u00e9d\u00e9ralisme, soit, pour une minorit\u00e9 d\u2019entre elles, du s\u00e9paratisme ou du rattachisme \u00e0 la Russie. L\u2019\u00e9lection du pr\u00e9sident Porochenko le 25 mai 2014 n\u2019a pas d\u00e9menti cette fracture. M\u00eame si, unique candidat r\u00e9ellement pr\u00e9sidentiable, et en l\u2019absence de toute repr\u00e9sentation politique de l\u2019Est, Porochenko a \u00e9galement obtenu des suffrages dans les r\u00e9gions sud-orientales, d\u2019\u00e9lecteurs qui, tr\u00e8s probablement, en esp\u00e9raient des initiatives apaisantes, permettant d\u2019\u00e9viter une guerre civile.<\/p>\n<p><strong>De quoi \u00ab l\u2019Ukraine \u00bb est-elle le nom ?<\/strong><\/p>\n<p>La premi\u00e8re grande question pos\u00e9e serait, pour reprendre une formule bourdieusienne : de quoi l\u2019Ukraine est-elle le nom ?<\/p>\n<p>Les quinze nouveaux \u00e9tats nationaux issus des quinze r\u00e9publiques dites \u00ab d\u2019Union \u00bb de l\u2019ex-Union sovi\u00e9tique ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9es \u00e0 des crises identitaires, \u00e0 savoir aux questions : qui sommes-nous ? dans quelles fronti\u00e8res et sur quels territoires ? dans quelles langues ? quelles religions et id\u00e9ologies ? dans quels rapports avec les anciennes r\u00e9publiques, avec le monde ext\u00e9rieur, principalement le dit Occident dont les influences, les produits, les arm\u00e9es s\u2019engagent dans nos territoires ou \u00e0 nos fronti\u00e8res ?<\/p>\n<p>Pour les peuples de Russie, il s\u2019agit principalement de se d\u00e9finir en tant que nation au sein d\u2019une f\u00e9d\u00e9ration multiethnique et pluriconfessionnelle. La f\u00e9d\u00e9ration \u00ab rossiiska\u00efa \u00bb au sens citoyen n\u2019est pas l\u2019\u00e9tat \u00ab rousskoie \u00bb au sens ethnique que souhaitent les ethnonationalistes, mais non les patriotes d\u2019\u00e9tat ni les eurasistes.<\/p>\n<p>Pour les Bi\u00e9lorussiens, la question est de se promouvoir en tant que nation dans un pays ethniquement homog\u00e8ne mais bilingue, avec dominante russe en milieu urbain.<\/p>\n<p>Le pays souligne son identit\u00e9 dans une nouvelle (et ancienne) appellation : Belarus, et non plus Bielorussia, qui sonne trop russe.<\/p>\n<p>Pour les citoyens de l\u2019Ukraine, il s\u2019agit de s\u2019organiser dans un \u00e9tat unitaire alors qu\u2019est \u00e9vidente la diversit\u00e9 d\u2019h\u00e9ritages historiques, de langues, de rapports au monde russe. En 1991, la volont\u00e9 l\u2019emporte, au niveau du pouvoir, de souder l\u2019unit\u00e9 nationale, \u00e0 commencer par la langue, l\u2019ukra\u00efnisation. Il n\u2019y aura plus qu\u2019une seule langue officielle, l\u2019ukrainien, alors que la moiti\u00e9 du pays parle russe.<\/p>\n<p>La Russie, le Belarus et l\u2019Ukraine ont des origines communes que l\u2019on peut situer dans la Rous\u2019 de Kiev aux 9\u00e8me-12\u00e8me s. La Rous\u2019 traduite par \u00ab Ruth\u00e9nie \u00bb ou \u00ab Russie \u00bb (Rossia en latin)<\/p>\n<p>Des Russes peuvent consid\u00e9rer Kiev comme \u00ab la m\u00e8re des villes russes \u00bb, la Rous\u2019 comme le berceau de toutes les Russies. Et des Ukrainiens de r\u00e9pliquer : \u00ab comment peut-on situer son berceau dans un pays \u00e9tranger ? \u00bb. Le probl\u00e8me est qu\u2019il n\u2019y avait en ce temps l\u00e0 ni Ukraine \u2013 le mot n\u2019existait pas \u2013 ni Russie au sens que ce mot rev\u00eatira plus tard. Il y avait la Rous\u2019, et ses habitants les Roussiny. Il faudrait apprendre \u00e0 ce pas attribuer \u00e0 des pays anciens les noms de pays actuels qui en ont h\u00e9rit\u00e9 certains traits mais dans une grande discontinuit\u00e9 historique.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la destruction de la Rous\u2019 par les invasions tataro-mongoles, les parcours des anciens Roussiny ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9renci\u00e9s.<\/p>\n<p>Grosso modo, les territoires occidentaux ont \u00e9t\u00e9 successivement int\u00e9gr\u00e9s au Grand Duch\u00e9 de Lituanie, aux royaumes polonais, \u00e0 l\u2019Empire austro-hongrois ( ainsi, la Galicie ruth\u00e8ne ou ukrainienne n\u2019a jamais fait partie de la Russie)<\/p>\n<p>Les terres orientales ont \u00e9t\u00e9 li\u00e9es ou int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la Russie, ce qui a impliqu\u00e9 les brassages avec les peuples turco-tatares, finno-ougriens, sib\u00e9riens et autres assimil\u00e9s par l\u2019Empire.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 les th\u00e9ories sur l\u2019asianit\u00e9 de la Russie et l\u2019europ\u00e9it\u00e9 de l\u2019Ukraine et du Belarus, sujet de controverses in\u00e9puisables, nous pouvons au moins dire que nous sommes au croisement de plusieurs civilisations, dans des pays fronti\u00e8res, ce qui peut se traduire par \u00ab Ukra\u00efna \u00bb (0\u2019kra\u00efna )<\/p>\n<p>Le territoire nomm\u00e9 \u00ab Ukraine \u00bb s\u2019est constitu\u00e9 au cours de l\u2019\u00e8re sovi\u00e9tique mais la partie occidentale n\u2019a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l\u2019URSS qu\u2019en 1939 et surtout apr\u00e8s la fin de la guerre en 1945 et dans les conditions particuli\u00e8rement dramatiques de la terreur stalinienne. Les r\u00e9pressions et les d\u00e9portations qui ont frapp\u00e9 ces r\u00e9gions occidentales juste avant et imm\u00e9diatement apr\u00e8s la guerre ont certainement pes\u00e9 dans l\u2019hostilit\u00e9, plus vive dans ces r\u00e9gions qu\u2019ailleurs, envers le communisme, l\u2019Union sovi\u00e9tique et les Russes. Elles expliquent l\u2019accueil favorable fait aux troupes allemandes, dans ces m\u00eames r\u00e9gions, lors de l\u2019invasion hitl\u00e9rienne de juin 1944 et l\u2019initiative populaire spontan\u00e9e des premiers pogromes contre les Juifs, associ\u00e9s au NKVD, avant m\u00eame que les <em>Einsatzgruppen<\/em> ne se chargent de la tuerie.<\/p>\n<p><strong>Galicie : aux sources du \u00ab nationalisme int\u00e9gral \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>La fracture Est-Ouest s\u2019est v\u00e9rifi\u00e9e dans les engagements au cours de la seconde guerre mondiale. C\u2019est principalement en Galicie ex-polonaise, berceau du nationalisme radical ukrainien en lutte contre le r\u00e9gime polonais, que se sont form\u00e9es les arm\u00e9es et les structures de collaboration avec l\u2019Allemagne nazie. Ce nationalisme dit \u00ab int\u00e9gral \u00bb, en rupture avec les traditions d\u00e9mocratiques et socialistes du mouvement national ukrainien, s\u2019est concentr\u00e9 au sein de l\u2019Organisation des Nationalistes Ukrainiens, OUN, form\u00e9e en 1929, nourrie d\u2019inspirations fascistes et nationale-socialiste. C\u2019est d\u2019elle que sont issues les structures de la collaboration et de la lutte arm\u00e9e contre les Sovi\u00e9tiques et les Polonais, : le Comit\u00e9 Central Ukrainien, les bataillons ukrainiens de la Wehrmacht, (Nachtigall et Roland) plusieurs bataillons punitifs de Schutzmannshaften sp\u00e9cialis\u00e9s dans la r\u00e9pression des partisans en Bi\u00e9lorussie, la Division Galitchina (Galizien) de la Waffen SS, l\u2019Arm\u00e9e insurrectionnelle (UPA) qui, impliqu\u00e9e dans le g\u00e9nocide des juifs, des tsiganes l\u2019extermination des Polonais de Volhynie , s\u2019est \u00e9galement rebell\u00e9e contre l\u2019occupant allemand, au nom des promesses ind\u00e9pendantistes que les Allemands n\u2019ont pas tenues. Ces conflits avec les Allemands permettent de pr\u00e9senter les band\u00e9ristes aujourdhui, notamment dans certaine presse chez nous, y compris \u00e0 gauche de la gauche, comme une r\u00e9sistance antiallemande voire antinazie ou, plus agr\u00e9able \u00e0 nos oreilles, \u00ab antitotalitaire \u00bb.<\/p>\n<p>Une pr\u00e9sentation qui implique de subtils camouflages, auxquels se pr\u00eatent bon nombre de nouveaux propagandistes, \u00e9galement d\u2019auteurs et de journalistes occidentaux sympathisants de l\u2019Ukraine \u00ab orange \u00bb.<\/p>\n<p>Ce type de r\u00e9habilitation des banderistes proc\u00e8de d\u2019un quadruple camouflage, rencontr\u00e9 dans de nombreuses publications d\u2019auteurs ukrainiens et fran\u00e7ais et dans des articles de presse r\u00e9cents :<\/p>\n<p><em>Le premier<\/em> consiste \u00e0 ne jamais faire \u00e9tat de l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019OUN, reposant sur les canons de l\u2019ethnicit\u00e9, du peuple-race, qui rappelle l\u2019id\u00e9ologie nazie \u00ab v\u00f6lkish \u00bb, du darwinisme social divisant les nations en nations-seigneurs et nations-esclaves, de l\u2019 \u00ab Ukraine au dessus de tout \u00bb &#8211; en l\u2019occurrence les th\u00e9ories de l\u2019id\u00e9ologue de l\u2019OUN, Dmitro Dontsov, \u00e9galement traducteur en ukrainien de \u00ab Mein Kampf \u00bb. Cette id\u00e9ologie est bien connue, bien pr\u00e9sente sur les sites internet d\u2019extr\u00eame-droite, mais n\u2019est plus gu\u00e8re \u00e9voqu\u00e9e dans les grands m\u00e9dias et totalement ignor\u00e9e en Europe occidentale. Aucun ouvrage fran\u00e7ais ne semble avoir \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 au fascisme ukrainien.<\/p>\n<p><em>Le deuxi\u00e8me camouflage<\/em> \u00e9voque la \u00ab L\u00e9gion ukrainienne \u00bb sans pr\u00e9ciser qu\u2019il s\u2019agissait de bataillons de la Wehrmacht, de la Division Galitchina sans pr\u00e9ciser qu\u2019il s\u2019agissait de Waffen SS, de l\u2019Arm\u00e9e Insurrectionnelle UPA sans pr\u00e9ciser qu\u2019elle fut recrut\u00e9e au sein de la Schutzmannshaft 201 que commandait Roman Choukhevitch apr\u00e8s avoir command\u00e9 le bataillon Nachtigall et avant de diriger l\u2019UPA. Les crimes de guerre de ces arm\u00e9es sont \u00e9galement dissimul\u00e9s ou ni\u00e9s.<\/p>\n<p><em>Le troisi\u00e8me d\u00e9guisement<\/em> \u00e9voque fi\u00e8rement la proclamation de l\u2019\u00e9tat ukrainien ind\u00e9pendant le 30 juin 1941, sans pr\u00e9ciser que la d\u00e9claration jurait fid\u00e9lit\u00e9 au III\u00e8me Reich et \u00e0 Adolf Hitler dans la lutte commune contre le bolch\u00e9visme. Il est exact que cet ind\u00e9pendantisme n\u2019est pas approuv\u00e9 \u00e0 Berlin et que Bandera est intern\u00e9 \u00e0 Sachsenhausen d\u2019o\u00f9 les nazis vont le lib\u00e9rer en 1944. D\u00e8s lors, les frictions entre les nationalistes de l\u2019OUN et leurs promoteurs allemands vont se multiplier faisant des victimes dans les rangs nationalistes. De l\u00e0 \u00e0 en faire des \u00ab r\u00e9sistants au nazisme \u00bb il y a un pas que franchissent les r\u00e9\u00e9critures de l\u2019histoire sans difficult\u00e9s pourvu qu\u2019elles \u00e9vitent de mentionner le contexte des frictions.<\/p>\n<p>Enfin, <em>last but not least<\/em>, le <em>quatri\u00e8me camouflage<\/em> concerne la participation des banderistes et des autres composantes de l\u2019OUN aux exp\u00e9ditions punitives des polices nazies, aux pogromes, au jud\u00e9ocide et au g\u00e9nocide des tsiganes, et surtout, l\u2019UPA agissant pour son propre compte, \u00e0 l\u2019extermination des populations civiles polonaises de Volhynie.<\/p>\n<p>Je n\u2019insisterais pas sur ces faits historiques s\u2019ils n\u2019\u00e9taient syst\u00e9matiquement occult\u00e9s dans l\u2019actuelle litt\u00e9rature r\u00e9visionniste, y compris en France et\u2026 \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>Or, cette histoire l\u00e0, celle de la collaboration et des crimes de masse des banderistes, si elle est \u00e9tudi\u00e9e avec soin par des historiens, notamment allemands et ukrainiens, ne fait l\u2019objet d\u2019aucun examen de conscience en Ukraine o\u00f9 il est tellement question de \u00ab restaurer la m\u00e9moire \u00bb. Tout au plus y a-t-il eu une reconnaissance de \u00ab l\u2019holocauste juif \u00bb et des hommages \u00e0 Baby Yar, sous le patronage des autorit\u00e9s isra\u00e9liennes, qui prennent soin de ne pas rappeler le r\u00f4le des fascistes ukrainiens dans le jud\u00e9ocide, ce qui porterait atteinte aux bonnes relations et \u00e0 \u00ab l\u2019alliance strat\u00e9gique \u00bb entre Isra\u00ebl et l\u2019Ukraine.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce r\u00e9visionnisme militant qui, depuis vingt ans, a chang\u00e9, dans les r\u00e9gions de l\u2019Ouest, l\u2019image de bandits fascistes qui collait \u00e0 la r\u00e9putation des banderistes sous le r\u00e9gime sovi\u00e9tique en mythologie romantique des r\u00e9sistances patriotiques qui auraient combattu contre les trois occupants : sovi\u00e9tiques, allemands et polonais ou encore, dans une version plus ad\u00e9quate \u00e0 nos attentes occidentales, en r\u00e9cit \u00e9pique d\u2019une \u00ab r\u00e9sistance antinazie \u00bb dont personne n\u2019avait jamais jusque r\u00e9cemment per\u00e7u l\u2019existence.<\/p>\n<p>Une autre fa\u00e7on de trafiquer l\u2019histoire consiste \u00e0 pr\u00e9senter l\u2019Ukraine comme globalement ralli\u00e9e \u00e0 l\u2019Allemagne, par r\u00e9action \u00e0 la famine et autres r\u00e9pressions staliniennes qu\u2019elle avait subie. C\u2019est sans doute l\u2019explication d\u2019une partie des ralliements \u00e0 l\u2019envahisseur, d\u2019autant qu\u2019en Galicie, l\u2019annexion sovi\u00e9tique de 1939 fut \u00e9galement per\u00e7ue comme une invasion. La Galicie qui, polonaise dans les ann\u00e9es trente, n\u2019a cependant pas connu la famine, ni le r\u00e9gime sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>C\u2019est dans l\u2019Ouest ex-polonais que la collaboration est la plus prononc\u00e9e, et dans le Centre et l\u2019Est sovi\u00e9tiques que la r\u00e9sistance antifasciste est la plus active.<\/p>\n<p>Environ sept millions d\u2019Ukrainiens auraient combattu au sein de l\u2019Arm\u00e9e Rouge, environ 200.000 auraient fait partie des diverses arm\u00e9es et organisations allemandes sous l\u2019occupation ou dans les organisations nationalistes autonomes. Cette diff\u00e9rence d\u2019engagements p\u00e8se lourdement dans l\u2019actuelle \u00ab guerre des m\u00e9moires \u00bb dont nous avons vu les d\u00e9bordements pendant le Ma\u00efdan, avec la destruction d\u2019une<\/p>\n<p>quarantaine de statues de L\u00e9nine et la profanation de monuments aux soldats tomb\u00e9s dans la lutte antinazie par les commandos nationalistes qui, par ailleurs, v\u00e9n\u00e8rent les h\u00e9ros de la collaboration nazie et de la r\u00e9sistance \u00e0 la sovi\u00e9tisation. La m\u00e9moire \u00e0 l\u2019Ouest est partiellement nationaliste, la m\u00e9moire \u00e0 l\u2019Est est massivement antifasciste.<\/p>\n<p>Le 9 mai 2007, f\u00eate traditionnelle de la Victoire sur le fascisme, \u00e0 Kiev, j\u2019ai vu le Ma\u00efdan comme on ne l\u2019a jamais vu sur nos t\u00e9l\u00e9s : inond\u00e9 de drapeaux rouges, d\u00e9cor\u00e9 d\u2019\u00e9toiles sovi\u00e9tiques, un d\u00e9fil\u00e9 militaire officiel, pr\u00e9sid\u00e9 par le pr\u00e9sident Iouchtchenko, pr\u00e9c\u00e9dant une manifestation populaire de plusieurs dizaines de milliers de participants. En 2014, cette c\u00e9l\u00e9bration est interdite en Galicie et convertie \u00e0 Kiev, officiellement, en comm\u00e9moration des victimes de la guerre, mais la c\u00e9l\u00e9bration a toujours lieu dans les villes de l\u2019Est, du Sud, de Crim\u00e9e aux cris de \u00ab Le fascisme ne passera pas \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Le r\u00f4le de l\u2019extr\u00eame-droite \u00e0 Ma\u00efdan<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019une des dimensions, identitaire et symbolique, de la crise ukrainienne, volontiers occult\u00e9e ou minimis\u00e9e chez nous pour une raison compr\u00e9hensible : les nationalistes radicaux et les n\u00e9onazis sont nos alli\u00e9s contre la Russie et contre l\u2019Ukraine dite \u00ab prorusse \u00bb, et nous n\u2019en sommes pas trop fiers. D\u2019o\u00f9 parfois le d\u00e9ni.<\/p>\n<p>De qui et de quoi parle-t-on ?<\/p>\n<p>En premier lieu de ce parti social-national galicien rebaptis\u00e9 \u00ab Svovoda \u00bb, Libert\u00e9, que m\u00e8ne Oleh Tiahnibok, fort de plus de 30% des suffrages dans cette r\u00e9gion lors des l\u00e9gislatives de 2012, et de 10% dans l\u2019ensemble du pays \u2013 il est pratiquement inexistant \u00e0 l\u2019Est.<\/p>\n<p>En second lieu, de la constellation de groupes n\u00e9onazis tels que \u00ab Patriot Ukrainy \u00bb, de milices aguerries telles que UNA-UNSO, \u00e0 l\u2019entra\u00eenement et au front depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, du mouvement Trizoub et d\u2019autres qui constituent le \u00ab Pravy Sektor, Secteur Droit, de Dmitro Iarosh.<\/p>\n<p>En troisi\u00e8me lieu, de nationalistes radicaux dispers\u00e9s dans d\u2019autres formations politiques comme \u00ab Nacha Ukra\u00efna \u00bb de Viktor Iouchtchenko et \u00ab Baktivchtchina \u00bb de Ioulia Timochenko, ou encore le Parti Radical de Liachko.<\/p>\n<p>Or, ces forces, tr\u00e8s influentes \u00e0 l\u2019Ouest mais minoritaires dans l\u2019ensemble du pays ont jou\u00e9 un r\u00f4le important d\u00e8s le d\u00e9but dans l\u2019encadrement paramilitaire de Ma\u00efdan \u2013 les connaisseurs ont pu imm\u00e9diatement rep\u00e9rer, sur vid\u00e9o, leurs signes distinctifs, leurs embl\u00e8mes, leurs drapeaux, sans m\u00eame parler des croix gamm\u00e9es ou celtiques dessin\u00e9es dans les locaux de la Mairie occup\u00e9e ou les tatouages des militants. Elles jouent un r\u00f4le important et d\u00e9cisif dans le soul\u00e8vement insurrectionnel des 18-22 f\u00e9vrier: nous avons remarqu\u00e9, dans la nuit du 18 au 19, apr\u00e8s plusieurs jours d\u2019accalmie et alors qu\u2019un compromis est en vue, que les forces radicales se mettent en mouvement, partant \u00e0 l\u2019assaut des b\u00e2timents officiels, le Pravy Sektor appelant ses membres \u00e0 venir \u00e0 Ma\u00efdan avec des armes. Le 20, c\u2019est le bain de sang, inaugur\u00e9 par des tirs de snipers dont l\u2019origine reste un myst\u00e8re et prolong\u00e9 par les tirs \u00e0 balles r\u00e9elles des Berkut et des insurg\u00e9s. Il y a entre 80 et 100 morts. Le pr\u00e9sident Ianoukovitch prend la fuite, il est destitu\u00e9 par une majorit\u00e9 obtenue au parlement gr\u00e2ce au retournement de plusieurs d\u00e9put\u00e9s de la majorit\u00e9, et c\u2019est ce qui permet la formation du nouveau gouvernement d\u2019alliance entre droite nationale-lib\u00e9rale et extr\u00eame-droite. Celle-ci joue un r\u00f4le non moins capital dans l\u2019organisation<\/p>\n<p>et le recrutement de la Garde Nationale, fer de lance de la guerre de r\u00e9pression men\u00e9e \u00e0 l\u2019Est. Je ne parle pas seulement du parti \u00ab Svoboda \u00bb, au gouvernement, mais de ministres d\u2019extr\u00eame-droite de \u00ab Baktivchtchina \u00bb et, bien s\u00fbr, du \u00ab Pravy Sektor \u00bb, au combat sur le front de l\u2019Est. Ces forces irr\u00e9guli\u00e8res r\u00e9gularis\u00e9es compensent partiellement le manque de fiabilit\u00e9 des soldats ukrainiens de l\u2019arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re ukrainienne.<\/p>\n<p><strong>Les changements socio-\u00e9conomiques.<\/strong><\/p>\n<p>Il y a, \u00e0 cette crise, d\u2019autres dimensions, d\u2019ordre socio-\u00e9conomique et g\u00e9opolitique. Entre 1989 et 2013, la population du pays est pass\u00e9e de 52 \u00e0 45 millions. Mortalit\u00e9 \u00e9lev\u00e9e, d\u00e9gradation de la sant\u00e9 publique, \u00e9migration sont en cause. Des centaines de milliers d\u2019Ukrainiens sont all\u00e9 chercher du travail, ceux de l\u2019Est plut\u00f4t en Russie, ceux de l\u2019Ouest, plut\u00f4t en Europe, o\u00f9 on les rencontre dans les chantiers de construction au Portugal, les serres d\u2019Andalousie et, pour les jeunes femmes, les r\u00e9seaux de prostitution. La production s\u2019est effondr\u00e9e, plus du tiers de la population est pass\u00e9e sous le seuil de pauvret\u00e9. Seul l\u2019enseignement, de bonne qualit\u00e9, a su r\u00e9sister \u00e0 la grande r\u00e9gression. Les rapports occidentaux sur la crise en Ukraine mettent beaucoup l\u2019accent sur \u00ab la corruption du r\u00e9gime \u00bb ou la pr\u00e9tendue \u00ab dictature de Ianoukovitch \u00bb, oubliant les effets d\u2019un capitalisme sauvage o\u00f9 seraient mis en question les bons conseils\u2026occidentaux. Ce n\u2019est pas \u00ab l\u2019 autoritarisme post-sovi\u00e9tique \u00bb qui a jet\u00e9 des millions d\u2019Ukrainiens dans la paup\u00e9risation et vou\u00e9 \u00e0 un tel \u00e9tat de d\u00e9labrement un pays qui, au cours des d\u00e9cennies sovi\u00e9tiques, et en d\u00e9pit de tous leurs d\u00e9fauts, s\u2019\u00e9tait arrach\u00e9 \u00e0 une ancestrale mis\u00e8re, \u00e0 l\u2019analphab\u00e9tisme, s\u2019\u00e9tait b\u00e2ti une puissante industrie, des dizaines de nouvelles villes, et avait form\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019ing\u00e9nieurs, de techniciens, de m\u00e9decins, de chercheurs, d\u00e9livrant l\u2019Ukraine de sa situation de \u00ab tiers-monde de l\u2019Europe \u00bb.<\/p>\n<p>La nouvelle crise sociale tient aux transformations accomplies depuis la fin de l\u2019\u00e8re sovi\u00e9tique. Comme en Russie et partout ailleurs, un capitalisme de choc, de type particuli\u00e8rement parasitaire et corrompu, a caract\u00e9ris\u00e9 les privatisations, la croissance des in\u00e9galit\u00e9s, l\u2019enrichissement d\u2019un petit nombre et la paup\u00e9risation des masses populaires. Comme plusieurs autres pays ex-sovi\u00e9tiques, l\u2019Ukraine a connu une d\u00e9cennie d\u2019effondrement et une autre de redressement de la croissance permettant l\u2019\u00e9closion d\u2019une dite \u00ab classe moyenne \u00bb aspirant \u00e0 plus d\u2019espaces d\u2019autonomie et de libert\u00e9s. Mais \u00e0 la diff\u00e9rence de la Russie et de quelques autres, l\u2019Ukraine ne disposait pas de ressources \u00e9nerg\u00e9tiques exportables, au contraire elle \u00e9tait et reste tr\u00e8s d\u00e9pendante des fournitures russes dont un ministre ukrainien a dit, il y a quelques ann\u00e9es, qu\u2019elles \u00e9taient pass\u00e9es \u00ab du r\u00e9gime de l\u2019amiti\u00e9 des peuples \u00e0 celui des lois du march\u00e9 \u00bb. Ce pays s\u2019est donc plus appauvri que la Russie ou la Bi\u00e9lorussie voisines. Autre diff\u00e9rence notable avec la Russie : les privatisations n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es par le pouvoir f\u00e9d\u00e9ral, ni l\u2019oligarchie qui en a profit\u00e9 mise au pas par un Vladimir poutine. Les choses, en Ukraine, se sont pass\u00e9es de mani\u00e8re plus chaotique, dans une f\u00e9roce lutte de clans, qui n\u2019est pas termin\u00e9e, et sous une pression croissante du FMI. Ces conditions de vie, la corruption, que le r\u00e8gne de Viktor Ianoukovitch semble avoir aggrav\u00e9es, sont sans doute le principal ingr\u00e9dient de la col\u00e8re qui s\u2019est exprim\u00e9e \u00e0 Ma\u00efdan. S\u2019y est greff\u00e9 le \u00ab r\u00eave europ\u00e9en \u00bb qui fit qu\u2019on a pu parler d\u2019 \u00bbEuromaidan \u00bb.<\/p>\n<p>Nous savons que l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de ce Ma\u00efdan a \u00e9t\u00e9 la suspension \u2013 non le refus mais la suspension, par le pr\u00e9sident Ianoukovitch, de la proc\u00e9dure de signature de l\u2019accord d\u2019association avec l\u2019Union Europ\u00e9enne. De fait un accord de libre \u00e9change assorti d\u2019un programme d\u2019assainissement et de privatisations dict\u00e9 par le FMI. L\u2019un et l\u2019autre ouvrent la voie aux produits et aux investissements \u00e9trangers mais font craindre pour les industries locales et le r\u00e9gime social. Annonc\u00e9 le 27 mars, dans la foul\u00e9e de la victoire du Ma\u00efdan, un pr\u00eat du FMI entre 14 et 18 milliards de dollars doit d\u00e9bloquer d\u2019autres cr\u00e9dits internationaux de l\u2019ordre de 27 milliards. Le pr\u00eat est conditionn\u00e9 \u00e0 des mesures strictes d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 : le prix du gaz \u00e0 la consommation doit \u00eatre augment\u00e9 de 50%, 10% de l\u2019effectif des fonctionnaires d\u2019\u00e9tat diminu\u00e9, les salaires et les retraites gel\u00e9s, l\u2019\u00e2ge de d\u00e9part \u00e0 la retraire passe, pour les femmes, de 55 \u00e0 60 ans, pour les hommes de 60 \u00e0 62 ans \u2013 ce n\u2019est probablement que le d\u00e9but d\u2019une rupture avec les normes sovi\u00e9tiques.<\/p>\n<p>La Russie avait propos\u00e9 en d\u00e9cembre 2013 \u00e0 l\u2019Ukraine un achat de sa dette de l\u2019ordre de 15 milliards, un rabais de 30% sur les prix du gaz, une relance de la coop\u00e9ration industrielle. Mais cette \u00e9ventuelle alternative, vers laquelle s\u2019est tourn\u00e9 Ianoukovitch apr\u00e8s h\u00e9sitations, est balay\u00e9e par l\u2019insurrection, dont la tournure antirusse devient \u00e9vidente, ce dont t\u00e9moignent aussi les visites sur Ma\u00efdan et les contacts nou\u00e9s \u00e0 Kiev par les envoy\u00e9s des Etats-Unis et de l\u2019Union Europ\u00e9enne, mobilis\u00e9s avec les m\u00e9dias internationaux dans le soutien \u00e0 Ma\u00efdan.<\/p>\n<p><strong>G\u00e9opolitique et \u00ab r\u00e9vision de l\u2019histoire \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 la troisi\u00e8me dimension de la crise, g\u00e9opolitique, o\u00f9 la refonte des perspectives d\u2019avenir est intimement li\u00e9e \u00e0 la r\u00e9vision du pass\u00e9 national<\/p>\n<p>Depuis vingt ann\u00e9es, ce n\u2019est pas un myst\u00e8re, une strat\u00e9gie \u00e9tatsunienne est \u00e0 l\u2019\u0153uvre, tr\u00e8s explicitement d\u00e9crite par le strat\u00e8ge Zbiegniew Brzezinski de ma\u00eetrise de l\u2019Eurasie, consid\u00e9r\u00e9e comme le principal \u00e9chiquier o\u00f9 se joue l\u2019avenir de la supr\u00e9matie am\u00e9ricaine, une obligation morale pour les Etats-Unis dans un monde vou\u00e9 au chaos. L\u2019Ukraine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finie comme l\u2019un des pivots essentiels de cette strat\u00e9gie. Je n\u2019en \u00e9voquerai ici que la vision de l\u2019int\u00e9rieur. Un immense r\u00e9seau d\u2019influence a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 par des fondations am\u00e9ricaines, finan\u00e7ant une multitude d\u2019ONG plus ou moins oppositionnelles, formant une client\u00e8le de milliers d\u2019agents d\u2019influence \u00e0 tous les niveaux de l\u2019\u00e9tat et de la soci\u00e9t\u00e9. Parall\u00e8lement, les forces nationalistes bas\u00e9es en Galicie ont occup\u00e9 la sph\u00e8re id\u00e9ologique que la nomenklatura sovi\u00e9tique avait abandonn\u00e9e. Ces forces disposent de l\u2019\u00e9norme appui moral et financier de la Diaspora des Am\u00e9riques, en grande partie originaire de l\u2019Ouest et de Galicie, en partie \u00e9galement issue de la collaboration et qui disposent d\u2019ailleurs d\u2019une sorte de monopole de la parole sur l\u2019Ukraine en Occident.<\/p>\n<p>Si le r\u00e9seau am\u00e9ricain s\u2019emploie \u00e0 r\u00e9pandre les valeurs occidentales, le r\u00e9seau nationaliste s\u2019emploie \u00e0 r\u00e9viser l\u2019histoire, les manuels scolaires. L\u2019un et l\u2019autre ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un formidable soutien du leader de la r\u00e9volution orange et pr\u00e9sident de l\u2019Ukraine Vikor Iouchtchenko, de 2004 \u00e0 2010.<\/p>\n<p>C\u2019est sous son r\u00e8gne qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s les deux fondements d\u2019une nouvelle id\u00e9ologie nationale : l\u2019un est celui de la nation martyre, de la famine de 1932-33, dite \u00ab Holodomor \u00bb, extermination par la faim, et d\u00e9finie comme \u00ab g\u00e9nocide \u00bb, l\u00e9galement en 2006, tout n\u00e9gationnisme \u00e9tant punissable. L\u2019autre pilier est la nation r\u00e9sistante,<\/p>\n<p>incarn\u00e9e par les organisations et arm\u00e9es nationalistes pr\u00e9cit\u00e9es, dont deux dirigeants, Stepan Bandera et Roman Choukhevitch, consacr\u00e9s h\u00e9ros nationaux en 2010. Le culte de la Waffen SS reste localis\u00e9 en Galicie.<\/p>\n<p><strong>Cette double construction, controvers\u00e9e, a creus\u00e9 le foss\u00e9 Est-Ouest.<\/strong><\/p>\n<p>La famine tr\u00e8s r\u00e9elle, les Ukrainiens de l\u2019Est et du Centre qui l\u2019ont v\u00e9cue s\u2019en souviennent, leurs parents ou grands-parents leur ont transmis cette m\u00e9moire \u00ab\u00a0tabouis\u00e9e\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, le r\u00e9gime cherchant \u00e0 taire les \u00e9crasantes responsabilit\u00e9s des dirigeants staliniens \u2013 tant ukrainiens que russes et autres- dans la catastrophe survenue suite \u00e0 la collectivisation forc\u00e9e, aux conflits violents qu\u2019elle engendra, \u00e0 la d\u00e9portation des \u00ab koulaks \u00bb qui d\u00e9sorganisa les villages, enfin et surtout aux r\u00e9quisitions de semences (<em>zagatovki<\/em>). Mais la notion de \u00ab g\u00e9nocide \u00bb suppose une dimension intentionnelle (Staline voulait la mort du peuple ukrainien), voire ethnique (les Russes, les Juifs l\u2019ont cherch\u00e9) qui soul\u00e8vent controverses, notamment dans les r\u00e9gions russophones o\u00f9 eut lieu la trag\u00e9die. La Russie voisine, le Nord-Caucase, le Kazakhstan et dans une moindre mesure le reste de l\u2019URSS ont \u00e9galement subi cette famine. Significativement, les plus ardents \u00e0 d\u00e9noncer \u00ab le g\u00e9nocide \u00bb et \u00ab les Russes \u00bb sont les militants nationalistes des r\u00e9gions de l\u2019Ouest qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque sous r\u00e9gime polonais, n\u2019ont pas connu cette famine \u2013 bien que l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 et la sous-alimentation y r\u00e9gnaient \u00e9galement. L\u2019ethnicisation du th\u00e8me de l\u2019Holodomor peut donc \u00eatre ressenti, \u00e0 l\u2019Est et en Russie, comme une forme d\u2019agression symbolique. Or, le \u00ab tabou \u00bb de la famine est enti\u00e8rement lev\u00e9 en Russie, mais la th\u00e8se du \u00ab g\u00e9nocide \u00bb, ressentie comme hostile aux Russes, n\u2019y est pas accept\u00e9e. Elle l\u2019est, par contre, officiellement, aux Etats-Unis.<\/p>\n<p>L\u2019autre pilier de la nouvelle mythologie nationaliste, la \u00ab r\u00e9sistance \u00bb de l\u2019OUN, de l\u2019UPA, le combat de la SS galicienne, sont rien moins qu\u2019acceptables dans les r\u00e9gions de l\u2019Est et du Centre.<\/p>\n<p>Il faut savoir que les r\u00e9gimes d\u2019occupation nazie n\u2019\u00e9taient pas les m\u00eames partout. A l\u2019Ouest, la Galicie, int\u00e9gr\u00e9e au \u00ab gouvernement g\u00e9n\u00e9ral \u00bb de Pologne, a joui d\u2019un relatif r\u00e9gime de faveur, dans la mesure o\u00f9 la collaboration proallemande y \u00e9tait la plus massive et la mieux organis\u00e9e. Ce qui n\u2019emp\u00eacha point, mais au contraire facilita la t\u00e2che de l\u2019occupant, en mati\u00e8re de g\u00e9nocide des Juifs et des tsiganes, d\u2019extermination des prisonniers de guerre et des communistes.<\/p>\n<p>Un deuxi\u00e8me r\u00e9gime, beaucoup plus violent, celui de \u00ab Reichskomissariat \u00bb, couvrant une partie de l\u2019Ouest (Volhynie) et le Centre du pays. Les exactions nazies n\u2019ont pas \u00e9pargn\u00e9 les rebelles nationalistes, les collaborateurs qui, apr\u00e8s avoir ralli\u00e9 les Allemands, ont voulu poursuivre une activit\u00e9 ind\u00e9pendantiste non conforme.<\/p>\n<p>Enfin, troisi\u00e8me r\u00e9gime, celui de l\u2019occupation militaire \u00ab au front \u00bb, c\u2019\u00e9tait pratiquement celui de l\u2019extermination de masse.<\/p>\n<p>Les populations de ces r\u00e9gions du Centre et de l\u2019Est ont tout particuli\u00e8rement la m\u00e9moire de la barbarie nazie et des massacres perp\u00e9tr\u00e9s par les band\u00e9ristes.<\/p>\n<p>Celles de l\u2019Ouest l\u2019ont \u00e9galement, dans une moindre mesure, mais leur m\u00e9moire de la guerre est davantage marqu\u00e9e par les repr\u00e9sailles du NKVD, les d\u00e9portations staliniennes, et une partie des villages et des villes (Lwow, Ternopol, Stanislawow devenu Ivano-Frankivsk) ont largement soutenu la cause de l\u2019OUN.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s 1991 (1945?), l\u2019URSS impose sa version de l\u2019histoire \u2013 d\u2019abord stalinienne, ensuite \u00ab r\u00e9vis\u00e9e \u00bb voire plus tol\u00e9rante envers le nationalisme. Apr\u00e8s une p\u00e9riode de r\u00e9pressions violentes, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940, les dirigeants sovi\u00e9tiques prirent soin de \u00ab calmer le jeu \u00bb, de couper l\u2019herbe sous le pied des nationalismes. Peut-\u00eatre faut-il attribuer \u00e0 ce souci d\u2019apaisement \u00ab le cadeau de la Crim\u00e9e \u00e0 l\u2019Ukraine \u00bb, fait par Nikita Krouchtchev en 1954. Au moment o\u00f9 les banderistes revenaient en masse des camps sib\u00e9riens o\u00f9 ils avaient anim\u00e9 des r\u00e9voltes au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950.<\/p>\n<p>Les proc\u00e8s de criminels de guerre se sont rar\u00e9fi\u00e9s. L\u2019\u00e9vocation du g\u00e9nocide nazi (contre les Juifs mais \u00e9galement contre d\u2019autres) a \u00e9t\u00e9 tabouis\u00e9e, en ce compris les complicit\u00e9s nationalistes locales. La trag\u00e9die des villages br\u00fbl\u00e9s avec leurs habitants en Bi\u00e9lorussie et en Ukraine \u2013 par les troupes allemandes et leurs auxiliaires locaux- n\u2019a refait surface qu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p>La mise au jour de massacres et de charniers ignor\u00e9s ou \u00ab oubli\u00e9s \u00bb n\u2019a eu lieu que r\u00e9cemment, \u00e0 l\u2019occasion des exp\u00e9ditions du p\u00e8re Desbois et du documentaire de Micha\u00ebl Prazan, donnant l\u2019occasion de s\u2019exprimer aux derniers t\u00e9moins en vie (participants ou spectateurs) des exterminations de masse. La connaissance de ces faits est encore loin d\u2019\u00eatre inscrite dans la \u00ab\u00a0m\u00e9moire collective\u00a0\u00bb et les livres d\u2019histoire en Ukraine, en Russie et au Belarus o\u00f9 ces faits se sont produits. Chaque \u00ab \u00e9tat-nation \u00bb cherche \u00e0 \u00ab unir \u00bb, et ces \u00e9vocations ne peuvent que \u00ab diviser \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019ind\u00e9pendance en 1991 fut le point de d\u00e9part d\u2019une exaltation de la m\u00e9moire antisovi\u00e9tique, activ\u00e9e lors de la \u00ab r\u00e9volution orange \u00bb et encourag\u00e9e par les \u00ab alli\u00e9s \u00bb occidentaux de ce \u00ab\u00a0revanchisme\u00a0\u00bb politique et symbolique. Une alliance facilit\u00e9e par le fait que d\u00e8s la fin de la guerre, l\u2019OUN-UPA re\u00e7ut les soutiens des services allemand (Gehlen), britannique et am\u00e9ricain, tandis que les anciens de la SS et les collaborateurs fuyant vers l\u2019Ouest furent bien accueillis, exfiltr\u00e9s vers les Am\u00e9riques et recycl\u00e9s, \u00e9galement en Allemagne occidentale, dans les \u0153uvres de la guerre froide.<\/p>\n<p>En quoi consiste l\u2019aspect g\u00e9opolitique de cette double campagne occidentaliste et nationaliste ? De toute \u00e9vidence, l\u2019objectif convergent de ses acteurs est de dresser l\u2019Ukraine contre la Russie, d\u2019attiser des hostilit\u00e9s qui \u00e9taient encore inimaginables il y a quelques ann\u00e9es.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 la r\u00e9sistance des populations de l\u2019Est et du Sud oppos\u00e9es, non pas \u00e0 l\u2019Europe ni m\u00eame \u00e0 l\u2019Occident en tant que civilisation, mais \u00e0 cette r\u00e9habilitation du nationalisme galicien en laquelle elles voient \u00ab le retour des nazis \u00bb, r\u00e9sistance aussi \u00e0 la tentative de rupture des liens \u00e9conomiques, culturels, linguistiques avec la Russie, auxquels ces populations restent attach\u00e9es.<\/p>\n<p>La promotion d\u2019un nationalisme ethnique r\u00e9pondait aux aspirations galiciennes, et le sch\u00e9ma binaire des \u00ab proeurop\u00e9ens \u00bb contre \u00ab prorusses \u00bb r\u00e9sulte des choix de nouvelle guerre froide effectu\u00e9s \u00e0 Washington, Bruxelles et dans nos m\u00e9dias.<\/p>\n<p>Mais ces choix emp\u00eachent l\u2019\u00e9volution vers une Ukraine viable : un \u00e9tat f\u00e9d\u00e9ral et un patriotisme politique plut\u00f4t qu\u2019ethnique, une neutralisation plut\u00f4t que le basculement dans un bloc politico-militaire, un destin de pont plut\u00f4t que de foss\u00e9 Est-Ouest. L\u2019initiative de la confrontation est venue, de longue date, de l\u2019Ouest. La Russie a \u00e9t\u00e9 prise au d\u00e9pourvu. L\u2019Union Europ\u00e9enne (et les Etats-Unis) imposant un Accord d\u2019association ignorant les int\u00e9r\u00eats russes ont jou\u00e9 un dangereux coup de poker.<\/p>\n<p>La r\u00e9plique de Moscou est, logiquement, inspir\u00e9e par un d\u00e9sir de revanche et de mainmise sur des territoires menac\u00e9s par l\u2019expansion atlantiste, \u00e0 commencer par la Crim\u00e9e, c\u00e9d\u00e9e \u00e0 l\u2019Ukraine en 1954 et reprise en mars 2014, puis par le soutien logistique des groupes de r\u00e9sistance s\u00e9paratistes de l\u2019Est. Les services secrets y ajoutent leurs \u00ab piments \u00bb de coups tordus. En mai et d\u00e9but juin 2014, les affrontements entre ces groupes et les forces de Kiev ont fait des centaines de morts. On ne sait si ces vies fauch\u00e9es le sont pour une guerre qui n\u2019aura pas lieu, ou ne sont qu\u2019un premier aper\u00e7u de la boucherie \u00e0 venir.<\/p>\n<p>La Russie peut aller plus loin, si elle \u00e9pouse les th\u00e9ories n\u00e9oeurasistes proposant \u00e0 la Russie l\u2019arsenal d\u2019un nouveau messianisme antiatlantiste, militariste et conservateur, impliquant cette fois la conqu\u00eate militaire de l\u2019Ukraine orientale, rebaptis\u00e9e Novorossiia, le nom qu\u2019elle portait avant les r\u00e9am\u00e9nagements territoriaux de l\u2019\u00e8re sovi\u00e9tique, et avec laquelle la Russie entend au minimum conserver des liens \u00e9troits. En l\u2019occurrence, deux solutions peuvent \u00eatre trouv\u00e9es qui iraient dans le sens des int\u00e9r\u00eats russes : une f\u00e9d\u00e9ralisation de l\u2019Ukraine, permettant des relations \u00ab\u00a0\u00e0 la carte\u00a0\u00bb entre les r\u00e9gions russophones et la Russie, ou une int\u00e9gration de la \u00ab\u00a0Nouvelle Russie\u00a0\u00bb, autrement dit une conqu\u00eate militaire.<\/p>\n<p>Quoiqu\u2019il en soit, l\u2019engrenage des logiques de force m\u00e8ne \u00e0 la guerre civile et \u00e0 la partition de l\u2019Ukraine.<\/p>\n<p>Le Plan A pour l\u2019Ukraine, celui des nationaux-lib\u00e9raux de Kiev et du bloc occidental, la m\u00e8ne graduellement vers l\u2019Union Europ\u00e9enne et l\u2019OTAN, et am\u00e8ne probablement \u00e0 terme des troupes am\u00e9ricaines aux fronti\u00e8res de la Russie. Ce que celle-ci ne pourrait accepter, sauf \u00e0 se r\u00e9signer au \u00ab refoulement \u00bb (<em>rollback<\/em>) promis.<\/p>\n<p>Le Plan B, celui de Moscou et des russophones du Sud-Est, veut \u00e9carter cette perspective, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre. La mani\u00e8re pacifique serait que toutes les parties concern\u00e9es se mettent \u00e0 table pour concilier les int\u00e9r\u00eats occidentaux, russes et ukrainiens, de telle sorte que l\u2019Ukraine garde son int\u00e9grit\u00e9 territoriale. L\u2019autre mani\u00e8re m\u00e8nerait \u00e0 la guerre, qui pourrait d\u00e9border le territoire ukrainien et provoquer des tensions ailleurs, entre la Russie d\u2019une part, la Pologne et les \u00e9tats baltes de l\u2019autre. D\u2019autant que les Etats-Unis paraissent d\u00e9cider \u00e0 y d\u00e9ployer des troupes et leurs installations \u00ab antimissiles \u00bb.<\/p>\n<p>Sont en jeu le grand corridor qui va de l\u2019Europe centrale au c\u0153ur de la Russie et aux confins du Caucase, ainsi que les industries \u00e0 moderniser, les riches terres noires, les coupes foresti\u00e8res, la main d\u2019\u0153uvre \u00e0 exporter.L\u2019Ukraine est donc tr\u00e8s convoit\u00e9e mais aussi, sauf compromis, in\u00e9vitablement d\u00e9chir\u00e9e.<\/p>\n<p>Jean-Marie Chauvier<\/p>\n<p>Juin 2014<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ukraine convoit\u00e9e et d\u00e9chir\u00e9e. par JM Chauvier (Texte \u00e9crit de son expos\u00e9) Une histoire belge en guise de hors d\u2019\u0153uvre\u2026 Imaginez-vous journaliste, d\u00e9barquant \u00e0 Bruxelles. 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