{"id":174,"date":"2014-07-25T11:46:26","date_gmt":"2014-07-25T10:46:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cuem.info\/?page_id=174"},"modified":"2014-10-13T10:01:08","modified_gmt":"2014-10-13T09:01:08","slug":"resume","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cuem.info\/?page_id=174","title":{"rendered":"R\u00e9sum\u00e9 A. Lacroix-Riz"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Les conf\u00e9rences du CUEM.<\/em><\/strong><em> Conf\u00e9rence n\u00b03, du 23 janvier 2014 \u00e0 l&rsquo;Amphi Roussy.<\/em><\/p>\n<p><strong>Annie Lacroix-Riz. Industriels et Banquiers fran\u00e7ais pendant l&rsquo;Occupation .<\/strong><\/p>\n<p>Aymeric Monville pr\u00e9sente ce travail d&rsquo;Annie Lacroix-Riz. Les recherches historiques dont il sera ques\u00adtion ici sont le r\u00e9sultat d&rsquo;un long d\u00e9pouillement d&rsquo;archives qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de nombreux faits objectivement indiscutables et de grande port\u00e9e politique. Ces donn\u00e9es ont une dimension marxiste car elles mettent en lumi\u00e8re la logique du profit inh\u00e9rente au mode de production capitaliste et elles illustrent le concept d&rsquo;im\u00adp\u00e9rialisme. Cet ouvrage fait suite \u00e0 d&rsquo;autre \u00e9tudes d&rsquo;Annie Lacroix-Riz\u00a0: <em>Le Vatican, l&rsquo;Europe et le Reich de la Premi\u00e8re Guerre mondiale \u00e0 la Guerre froide (1914-1955)<\/em>, A. Colin, 1996, 2007\u00a0; <em>Le Choix de la d\u00e9faite<\/em>, A. Colin, 2006\u00a0; <em>De Munich \u00e0 Vichy, l&rsquo;assassinat de la IIIe R\u00e9publique (1938-1940)<\/em>, A. Colin, 2008\u00a0; <em>L&rsquo;histoire contemporaine toujours sous influence<\/em>, Le Temps des Cerises, 2012.<\/p>\n<p><strong><em>Introduction<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Cette ann\u00e9e va nous amener les comm\u00e9morations du d\u00e9but de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et aujourd&rsquo;hui semble diff\u00e9rent d&rsquo;hier. Certains sugg\u00e8rent que l&rsquo;internationalisation et la concentra\u00adtion du grand capital, redistribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, nous promettent un monde plus paisible qu&rsquo;au temps o\u00f9 les petits capitaux nationaux restaient chez eux et attisaient les nationalismes. Mais c&rsquo;est une illusion dont la collaboration \u00e9conomique sous l&rsquo;Occupation d\u00e9montre le caract\u00e8re fallacieux. Il faut relire L\u00e9nine, \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;imp\u00e9rialisme, stade supr\u00eame du capitalisme<\/em>\u00ab\u00a0, pour s&rsquo;aperce\u00advoir que la probl\u00e9matique est toujours la m\u00eame\u00a0: partage des march\u00e9s, partage du monde et repar\u00adtage en fonction des rapports de force. Partage et repartage\u00a0: les guerres du capital entra\u00eenent de vraies guerres. On nous a \u00ab\u00a0vendu\u00a0\u00bb la th\u00e8se selon laquelle le nazisme \u00e9tait une parenth\u00e8se surajou\u00adt\u00e9e au contexte \u00e9conomique. On a ni\u00e9 la collusion et l&rsquo;int\u00e9gration des capitaux fran\u00e7ais et alle\u00admands. Tout ceci est faux. Il y a bien eu un plan europ\u00e9en concert\u00e9 qui s&rsquo;est traduit par le fait que la France a pay\u00e9 45% des d\u00e9penses de guerre allemandes, soit 400 millions par jour (500 millions apr\u00e8s l&rsquo;invasion de la \u00ab\u00a0zone libre\u00a0\u00bb). Comme le disait Couve de Murville (r\u00e9sistant de la toute der\u00adni\u00e8re heure) \u00e0 l&rsquo;un de ses interlocuteurs allemands, banquier dans le civil\u00a0: de tels frais correspon\u00addent \u00e0 l&rsquo;entretien de 10 millions de soldats allemands et il n&rsquo;y en avait que quelques dizaines de milliers en France. Notre pays a donc financ\u00e9 la machine de guerre allemande \u00e0 l&rsquo;Est.<\/p>\n<p><strong><em>Les sources<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;ouverture des archives des ann\u00e9es trente a permis de lever certains tabous. On nous a dit qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas eu de collaboration \u00e9conomique pendant la guerre, ou alors si peu, ou alors contrainte et forc\u00e9e. Qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de malentendus, d&rsquo;id\u00e9ologie. Qu&rsquo;on ne comprenait pas la \u00ab\u00a0taxonomie\u00a0\u00bb (le vocabulaire) des acteurs de l&rsquo;\u00e9poque quand ils \u00e9voquaient eux-m\u00eames la \u00ab\u00a0collaboration\u00a0\u00bb (je n&rsquo;in\u00advente rien). Non, il n&rsquo;y a d\u00e9cid\u00e9ment pas eu d&rsquo;ententes capitalistiques franco-allemandes, etc. Archifaux. Et les archives des ann\u00e9es de crise, post\u00e9rieures \u00e0 1929, le d\u00e9montrent de fa\u00e7on \u00e9cla\u00adtante. Ces archives ont \u00e9t\u00e9 ouvertes tr\u00e8s tardivement, plus tardivement que celles des fonds de l&rsquo;Occupation, qui d&rsquo;ailleurs ne l&rsquo;\u00e9taient pas encore lorsque Paxton &#8211; le premier \u00e0 soulever un coin du voile &#8211; a publi\u00e9 son livre sur la <em>France de Vichy<\/em>, consacr\u00e9e \u00e0 la collaboration politique, \u00e0 la collaboration d&rsquo;Etat. Paxton n&rsquo;a pu disposer<em> d&rsquo;aucune archive fran\u00e7aise<\/em>, seulement des archives allemandes saisies par le Am\u00e9ricains et il n&rsquo;a pas \u00e9tudi\u00e9 la collaboration \u00e9conomique. Les fonds de ann\u00e9es de guerre ont \u00e9t\u00e9 ouverts en 1997 (circulaire Jospin). Mais ceux des ann\u00e9es trente (qui auraient d\u00fb l&rsquo;\u00eatre avant) ne sont disponibles que depuis quelques ann\u00e9es. Or ils sont cruciaux pour comprendre les liens interimp\u00e9rialistes franco-allemands. La collaboration d&rsquo;avant-guerre expli\u00adque la collaboration de la guerre. Voici quinze ans, l&rsquo;existence m\u00eame de cette collaboration \u00e9co\u00adnomique \u00e9tait ni\u00e9e. Heureusement, on n&rsquo;en est plus l\u00e0.<\/p>\n<p><strong><em>La collusion des imp\u00e9rialismes<\/em><\/strong><\/p>\n<p>On d\u00e9couvre alors que, dans les ann\u00e9es trente, se concr\u00e9tisent les choix d&rsquo;un noyau tr\u00e8s restreint d&rsquo;industriels et de banquiers\u00a0 qui contr\u00f4lent l&rsquo;essentiel de l&rsquo;\u00e9conomie (le \u00ab\u00a0<em>capital financier<\/em>\u00a0\u00bb dont parle L\u00e9nine). Les formes de collaboration qui pr\u00e9vaudront durant l&rsquo;Occupation <em>sont toutes pr\u00e9\u00adsentes<\/em> dans les ann\u00e9es 1930. Y compris \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;aryanisation<\/em>\u00a0\u00bb car la collusion des capitaux fran\u00e7ais et allemands a conduit les premiers \u00e0 s&rsquo;aligner sur la politique des seconds et \u00e0 anticiper la situation d&rsquo;apr\u00e8s 1940. On d\u00e9couvre surtout que ces choix ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9s d\u00e8s 1919. Pendant moins d&rsquo;un an, les hommes du grand capital fran\u00e7ais ont pens\u00e9 \u00e9craser les Allemands et s&rsquo;approprier leurs march\u00e9s et leurs brevets, en particulier dans la sid\u00e9rurgie et la chimie. Ils ont vite compris qu&rsquo;ils n&rsquo;y parviendraient pas. Un facteur important tenait aux objectifs du capital am\u00e9ricains qui avait besoin des capitaux allemands pour s&rsquo;implanter en Europe. Les 14 points de Wilson traduisaient politiquement cette strat\u00e9gie. On les a un peu vite brocard\u00e9s pour leur \u00ab\u00a0id\u00e9alisme\u00a0\u00bb, mais c&rsquo;\u00e9tait en fait un programme de libert\u00e9 du commerce et des investissements semblable \u00e0 la politique de la \u00ab\u00a0porte ouverte\u00a0\u00bb qui fut impos\u00e9e \u00e0 la Chine par les \u00ab\u00a0trait\u00e9s in\u00e9gaux\u00a0\u00bb. Ainsi, d\u00e8s le d\u00e9but de l&rsquo;appli\u00adcation int\u00e9grale (\u00ab\u00a0dure\u00a0\u00bb) du Trait\u00e9 de Versailles, l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais avait admis la sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;imp\u00e9rialisme allemand et il avait commenc\u00e9 \u00e0 chercher des \u00ab\u00a0arrangements\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En fait, la collaboration franco-allemande avait commenc\u00e9 avant 1914. Pourquoi les Allemands ont-ils continu\u00e9 \u00e0 extraire le minerai de fer du bassin de Briey pendant la guerre? Parce que Fran\u00e7ois de Wendel, le grand p\u00e8re, avait pass\u00e9 des accords avec les deux Etats-majors, allemand et fran\u00e7ais pour que ses installations ne soient pas d\u00e9truites. On sait aussi que Gall, pr\u00e9sident d&rsquo;Ugine, a fourni des m\u00e9taux et de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 aux Allemands par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une filiale suisse. Mais tous ces arrangements n&#8217;emp\u00eachaient pas la lutte d&rsquo;influence entre les imp\u00e9rialismes.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1920, le capital fran\u00e7ais a eu une phase tr\u00e8s \u00ab\u00a0atlantique\u00a0\u00bb, concomitante de ses arrangements avec l&rsquo;Allemagne. Mais \u00e0 partir de 1924, on assiste \u00e0 une exportation massive de capitaux am\u00e9ricains en Europe, qui sont essentiellement dirig\u00e9e vers l&rsquo;Allemagne. L&rsquo;imp\u00e9rialisme \u00e9tats-unien prend l&rsquo;imp\u00e9rialisme allemand comme partenaire et le capital fran\u00e7ais est r\u00e9duit \u00e0 une position secondaire. Au XXe si\u00e8cle, le grand patronat fran\u00e7ais a eu trois idoles\u00a0: Poincarr\u00e9 (l&rsquo;hom\u00adme de la dynastie de Wendel), P\u00e9tain (l&rsquo;homme de tous les secteurs) et plus tard Schuman (l&rsquo;hom\u00adme des mines et de la sid\u00e9rurgie). C&rsquo;est donc l&rsquo;heure de P\u00e9tain et l&rsquo;\u00e9poque dite de la \u00ab\u00a0r\u00e9concilia\u00adtion\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la liquidation de la dette allemande. Avec la crise de 1929, se met en place une strat\u00e9gie \u00ab\u00a0europ\u00e9enne\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0continentale\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;acceptation de la domination alleman\u00adde. Membre du petit groupe de dirigeants qu&rsquo;on a appel\u00e9 la \u00ab\u00a0synarchie\u00a0\u00bb (qui, soi-disant, n&rsquo;existait pas mais qui, en fait, existait bel et bien), Beaudouin, grand banquier, futur pr\u00e9sident de la Ban\u00adque d&rsquo;Indochine (le bastion de l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais \u00ab\u00a0ouvert sur le large\u00a0\u00bb) explique en 1938 dans la <em>Revue des deux Mondes<\/em> que la France n&rsquo;a rien \u00e0 attendre de l&rsquo;Am\u00e9rique et qu&rsquo;elle doit ouvrir ses colonies \u00ab\u00a0<em>aux capitaux europ\u00e9ens<\/em>\u00ab\u00a0. Ainsi sont mis en place tous les \u00e9l\u00e9ments qui vont \u00eatre d\u00e9terminants dans les ann\u00e9es d&rsquo;Occupation 1941-1944.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1920, et m\u00eame dans les ann\u00e9es 1930, la dette allemande est \u00e9norme. L&rsquo;Allema\u00adgne est un tr\u00e8s gros emprunteur, et par cons\u00e9quent un tr\u00e8s gros client qu&rsquo;il ne faut pas m\u00e9conten\u00adter. Rien \u00e0 voir avec les \u00ab\u00a0r\u00e9parations\u00a0\u00bb, d\u00e9finitivement enterr\u00e9es en 1931. Il s&rsquo;agit d&#8217;emprunts utili\u00ads\u00e9s \u00e0 la reconstruction de son industrie, et particuli\u00e8rement de son industrie de guerre. Car les milieux dirigeants allemands sont confront\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aiguisement terrible de la concurrence entre les Etats-Unis et l&rsquo;Europe qui leur ferme de nombreux march\u00e9s (aiguisement cons\u00e9cutif \u00e0 la terrible crise de surproduction de 1931, o\u00f9 tout le syst\u00e8me faillit s&rsquo;effondrer). Et ces m\u00eame milieux envi\u00adsagent de les r\u00e9ouvrir par la guerre. La mont\u00e9e du nazisme traduit cette orientation de la politique allemande. L&rsquo;Allemagne r\u00e9arme massivement et on lui vend tout ce qu&rsquo;elle demande, textiles, minerai de fer, bauxite, etc. Elle est puissante car elle a r\u00e9duit sa classe ouvri\u00e8re \u00e0 un quasi escla\u00advage\u00a0: plus de syndicats, 16 h de travail par jour sans autorisation administrative, salaires bloqu\u00e9s, gr\u00e8ves interdites, etc.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, en janvier 1939, Aubouin, grand banquier et directeur de la BRI (Banque des R\u00e8glements Internationaux[1]) situ\u00e9e \u00e0 B\u00e2le, exhorte dans un article la classe ouvri\u00e8re \u00ab\u00a0\u00e0 travailler plus\u00a0\u00bb et recommande un \u00ab\u00a0assainissement financier\u00a0\u00bb respectueux de la monnaie. Celle-ci ne sera pas menac\u00e9 par l&rsquo;inflation de la \u00ab\u00a0surchauffe\u00a0\u00bb (la hausse des prix industriels et bancaires), car celle-ci sera compens\u00e9e par une forte \u00ab\u00a0d\u00e9flation salariale\u00a0\u00bb. A cette date, le capital fran\u00e7ais a l\u00e2ch\u00e9 ses pr\u00e9bendes tch\u00e9coslovaques et de Wendel a vendu ses parts de Skoda \u00e0 Krupp. Dans ce con\u00adtexte \u00ab\u00a0d&rsquo;applatissement\u00a0\u00bb du capital fran\u00e7ais et, disons-le, de l&rsquo;Etat fran\u00e7ais [NB on a d\u00e9j\u00e0 aval\u00e9 la remilitarisation de la Rh\u00e9nanie, la guerre d&rsquo;Espagne, l&rsquo;Anschluss et Munich], Aubouin \u00e9crit que l&rsquo;Allemagne ne se contentera pas d&rsquo;annexer les pays arri\u00e9r\u00e9s qui peuvent lui fournir des produits alimentaires et des mati\u00e8res premi\u00e8res, elle aura \u00e9galement besoin des pays occidentaux les plus d\u00e9velopp\u00e9s. Sous entendu\u00a0: elle aura besoin d&rsquo;occuper ces pays. Il ne suffit plus de faire des alliances et des cartels avec le capital allemand (comme le cartel de la sid\u00e9rurgie, en 1926, et celui de la chimie, en 1927), il faut accepter sa <em>domination directe<\/em>. Aubouin ne pouvait pas \u00e9crire un tel article sugg\u00e9rant que l&rsquo;Allemagne aurait besoin d&rsquo;occuper la France et la Belgique sans exprimer l&rsquo;opinion du \u00ab\u00a0noyau dur\u00a0\u00bb de la classe capitaliste dont il \u00e9tait un repr\u00e9sentant \u00e9minent. Ceci est tr\u00e8s important car, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, on explique aux gens que les vis\u00e9es expansionnistes de l&rsquo;Allemagne \u00e0 l&rsquo;Est (il est question de l&rsquo;Ukraine) sont bonnes pour nous, qu&rsquo;elles nous mettent \u00e0 l&rsquo;abri de la guerre, etc. Aujourd&rsquo;hui encore, certains justifient la politique \u00ab\u00a0d&rsquo;apaisement\u00a0\u00bb par la crainte du retour des boucheries de 1914-1918 sur lesquelles on va bient\u00f4t nous faire pleurer. Or Aubouin d\u00e9ment tout cela.<\/p>\n<p>Selon Andr\u00e9 G\u00e9raud (Pertinax), journaliste de droite (tr\u00e8s \u00e0 droite) inform\u00e9 et influent, \u00e0 partir de 1930, tous ces marchands de canons ne voulaient plus fabriquer pour la France o\u00f9 les ouvriers \u00e9taient trop pay\u00e9s, ils mettaient leurs capitaux au service de l&rsquo;Allemagne o\u00f9 les investissements \u00e9taient plus r\u00e9mun\u00e9rateurs. Ce petit groupe de tr\u00e8s grands capitalistes \u00e9tait en pamoison devant la r\u00e9gression sociale impos\u00e9e par les nazis. Le \u00ab\u00a0repartage\u00a0\u00bb se traduisit par une expansion \u00e9conomi\u00adque allemande \u00e0 l&rsquo;Est au d\u00e9triment des conqu\u00eates fran\u00e7aises cons\u00e9cutives au Trait\u00e9 de Versailles (1919), c&rsquo;est-\u00e0-dire des industries colonis\u00e9es par le capital fran\u00e7ais, en Tch\u00e9coslovaquie, Rouma\u00adnie, Pologne, etc. Ces Etats \u00e9taient en effet les successeurs de l&rsquo;Empire Austro-Hongrois, disparu en 1919, et le capital fran\u00e7ais en avait obtenu de jolis fleurons industriels. En particulier dans les Sud\u00e8tes, o\u00f9 \u00e9taient concentr\u00e9s les deux tiers de l&rsquo;industrie lourde et de l&rsquo;industrie de guerre tch\u00e9\u00adcoslovaque, qui \u00e9taient all\u00e9s en particulier \u00e0 Eug\u00e8ne Schneider et consorts. Apr\u00e8s l&rsquo;Anschluss (1938), Skoda fut c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Krupp et comme tout cela \u00e9tait maintenant en Allemagne, la politique \u00ab\u00a0d&rsquo;aryanisation\u00a0\u00bb commen\u00e7a en Tch\u00e9coslovaquie et en Autriche. Les associations de capitaux fran\u00ad\u00e7ais et allemands qui subsistaient l&rsquo;appliqu\u00e8rent donc, pr\u00e9figurant ce qui allait se produire pendant la collaboration en France. D&rsquo;ailleurs, les derniers accords franco-allemands \u00e0 caract\u00e8re global, industriels et commerciaux, datent de <em>juillet 1939<\/em> et ce qui suivit n&rsquo;en fut que la reconduction.<\/p>\n<p>Ces archives des ann\u00e9es 1930 sont tout \u00e0 fait essentielles car l&rsquo;histoire \u00e9conomique et sociale fran\u00e7aise du XXe si\u00e8cle est actuellement dans un \u00e9tat d\u00e9sastreux. L&rsquo;absence de sources permet de raconter \u00e0 peu pr\u00e8s n&rsquo;importe quoi, et l&rsquo;histoire de l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 faite. On a bien vu quelques amorces, dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, mais elles ont \u00e9t\u00e9 rapidement \u00e9touf\u00adf\u00e9es et, depuis, elles sont au point mort. Or gr\u00e2ce \u00e0 ces archives, <em>on peut retracer la continuit\u00e9 bien r\u00e9elle des pratiques imp\u00e9rialistes entre l&rsquo;entre-deux-guerres, l&rsquo;Occupation et la \u00ab\u00a0construc\u00adtion europ\u00e9enne\u00a0\u00bb contemporaine<\/em>.<\/p>\n<p><strong><em>De la collusion \u00e0 la collaboration<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La collaboration va poursuivre \u00e0 grande \u00e9chelle ce qui a \u00e9t\u00e9 mis en place dans les ann\u00e9es 1930 et qui \u00e9tait voulu et non pas d\u00fb \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;odieuse contrainte\u00a0\u00bb comme on l&rsquo;a \u00e9crit. L&rsquo;article d&rsquo;Aubouin cit\u00e9 plus haut est fondamental. Il signifie que la grande bourgeoisie fran\u00e7aise veut se donner les moyens d&rsquo;exploiter sa classe ouvri\u00e8re aussi bien que le capital allemand le fait outre Rhin. Apr\u00e8s la d\u00e9faite de juin 1940, la Commission de Wiesbaden (Commission charg\u00e9e de l&rsquo;application des conditions d&rsquo;armistice), pr\u00e9sid\u00e9e par Hemmen, va fixer la production industrielle de la France \u00e0 destination de l&rsquo;Allemagne[2]. Le m\u00eame Hemmen \u00e9tait auparavant membre d&rsquo;une Commission franco-allemande fond\u00e9e en 1931 pour d\u00e9velopper les affaires entre les deux pays. Tous ces gens-l\u00e0 se connaissaient donc tr\u00e8s bien et, contrairement \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 dit, il n&rsquo;y a pas eu de r\u00e9quisition avant 1942-1943. Celles qui ont eu lieu apr\u00e8s \u00e9taient librement consenties et n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;une fa\u00e7ade pour m\u00e9nager l&rsquo;avenir. Car le plus souvent, ces commandes allemandes \u00e9taient des renou\u00advellements de contrats ant\u00e9rieurs. Encore une fois, la France a contribu\u00e9 pour 45% \u00e0 l&rsquo;effort de guerre allemand.<\/p>\n<p>Il y eut donc une premi\u00e8re phase, pacifique, dans les ann\u00e9es 1930, avec beaucoup de constitutions de cartels ou de cessions de titres aux Allemands, comme par exemple pour les mines de bore et de cuivre du groupe fran\u00e7ais Mirabeau en Yougoslavie, groupe qui approvisionnait les Allemands depuis 1904. A ce stade, les cartels illustrent \u00e0 la fois la violence de la concurrence et la recher\u00adche du profit maximum. Mais apr\u00e8s 1940, l&rsquo;atmosph\u00e8re change. Lorsque Duchemin, pr\u00e9sident de Kuhlmann et du CGPF (syndicat patronal de l&rsquo;\u00e9poque), rencontre l&rsquo;IG Farben (constitu\u00e9e en 1925), avec laquelle a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 le c\u00e9l\u00e8bre cartel chimique de 1927, il se f\u00e9licite de leur associa\u00adtion et des affaires qu&rsquo;ils vont faire ensemble. Alors, von Schnitzler se lance dans une diatribe contre la chimie fran\u00e7aise et r\u00e9pond\u00a0: certes, nous allons faire de l&rsquo;argent, mais maintenant, nous sommes les vainqueurs et nous allons revoir toutes les conditions. On peut multiplier ces exem\u00adples de la domination allemande. Les cartels qui n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s, vont l&rsquo;\u00eatre maintenant, comme celui de l&rsquo;automobile (que Louis Renault avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9clam\u00e9 \u00e0 Hitler en 1935 lors d&rsquo;une visite \u00e0 Berlin), avec le risque d&rsquo;\u00eatre fortement dissym\u00e9triques (genre \u00ab\u00a0<em>un cheval<\/em> [allemand] <em>et une alouette<\/em> [fran\u00e7aise]\u00a0\u00bb), comme l&rsquo;ancien cartel chimique franco-allemand cr\u00e9\u00e9, en 1921 entre Kuhlman et la premi\u00e8re IG Farben qui interdisait de r\u00e9exporter les produits.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1945 \u00e0 1960, gr\u00e2ce \u00e0 des associations de capitaux arrang\u00e9es en Suisse pour des raisons de discr\u00e9tion et de fiscalit\u00e9, la plus grande partie de la chimie fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e par les anciennes soci\u00e9t\u00e9s constituantes de l&rsquo;IG Farben qui avaient leur si\u00e8ge dans ce pays. C&rsquo;\u00e9tait une cons\u00e9quence de l&rsquo;accord Rh\u00f4ne-Poulenc-Bayer dont on poss\u00e8de le texte (expurg\u00e9) de 1945. Mais ces associations \u00e9taient loin d&rsquo;\u00eatre nouvelles et s&rsquo;accompagnaient de cessions de titres (massives de 1938 \u00e0 1940) qui avaient permis, avant et pendant la guerre, de d\u00e9ployer \u00ab\u00a0l&rsquo;aryanisation\u00a0\u00bb et de donner \u00e0 l&rsquo;Allemagne la ma\u00eetrise d&rsquo;une grande partie de l&rsquo;industrie fran\u00e7aise. La population fran\u00ad\u00e7aise a beaucoup souffert pour s&rsquo;alimenter, se v\u00eatir et se chauffer, mais le grand capital fran\u00e7ais s&rsquo;est \u00e9norm\u00e9ment enrichi et a enregistr\u00e9 un surcro\u00eet de profits en acceptant une position subalterne par rapport \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme allemand.<\/p>\n<p>Deux exemples sont tr\u00e8s significatifs.<\/p>\n<p>(a) Sous l&rsquo;Occupation, quelques tr\u00e8s grands capitalistes (le capital le plus \u00ab\u00a0monopoliste\u00a0\u00bb ou le plus \u00ab\u00a0concentr\u00e9\u00a0\u00bb) ont \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9s ministres du gouvernement de Vichy. En temps \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb les grands capitalistes pr\u00e9f\u00e8rent toujours soutenir \u00ab\u00a0leurs\u00a0\u00bb hommes politiques plut\u00f4t que d&rsquo;appara\u00eetre eux-m\u00eames au grand jour. Mais ils avaient de bonnes raisons de changer leurs habitudes. L&rsquo;occu\u00adpation allemande leur fournissait d&rsquo;incroyables possibilit\u00e9s d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer la concentration du capital dans toute l&rsquo;industrie fran\u00e7aise. A cause du front de l&rsquo;Est, l&rsquo;Allemagne avait besoin de grandes quantit\u00e9s de \u00ab\u00a0chair fra\u00eeche\u00a0\u00bb pour faire tourner ses usines. Le gouvernement de Vichy a donc fer\u00adm\u00e9 beaucoup de petites et moyennes entreprises, sous divers pr\u00e9textes, pour \u00ab\u00a0lib\u00e9rer\u00a0\u00bb de la main d&rsquo;\u0153uvre, particuli\u00e8rement en 1941 et 1942. Ces faits ressortent nettement des Archives du proc\u00e8s Lehideux d\u00e9voilant les pratiques du Comit\u00e9 d&rsquo;organisation de l&rsquo;automobile.<\/p>\n<p>(b) Les conditions d&rsquo;exploitation de la main d&rsquo;\u0153uvre ont fait de l&rsquo;Occupation un moment idyllique pour le capital fran\u00e7ais. En moyenne, les travailleurs ont perdu 50% de pouvoir d&rsquo;achat et 10-12kg de poids. Une violence de classe extr\u00eame qui a commenc\u00e9 avec la d\u00e9faite ouvri\u00e8re de 1938 et 1939 et qui, gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9sence de l&rsquo;occupant, s&rsquo;est poursuivie par l&rsquo;envol des prix et la baisse des salaires. Et tout cela sur un air de propagande patronale\u00a0: \u00ab\u00a0<em>En Allemagne, on travaille, on est disciplin\u00e9 ; en France, on se tourne les pouces<\/em>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<p>En conclusion, la collaboration \u00e9conomique n&rsquo;a pas du tout \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e par l&rsquo;occupant, comme on a bien voulu le dire, \u00e0 un patronat qui serait rest\u00e9, discr\u00e8tement, \u00ab\u00a0aussi patriote\u00a0\u00bb qu&rsquo;en 1914 (o\u00f9 il ne l&rsquo;\u00e9tait pas non plus d&rsquo;ailleurs). Et apr\u00e8s 1945, ces liens entre le capital fran\u00e7ais et le capital alle\u00admand, consid\u00e9rablement d\u00e9velopp\u00e9s pendant la guerre, se sont r\u00e9orient\u00e9s vers \u00ab\u00a0la voie europ\u00e9en\u00adne\u00a0\u00bb. On nous a pr\u00e9sent\u00e9 l&rsquo;Occupation comme une mauvaise parenth\u00e8se non-europ\u00e9enne &#8211; somme toute assez br\u00e8ve. Cette \u00ab\u00a0voie europ\u00e9enne\u00a0\u00bb ressemblait fort au \u00ab\u00a0superimp\u00e9rialisme\u00a0\u00bb de Kautsky (1911), superimp\u00e9rialisme qui, ayant \u00e9limin\u00e9 la concurrence, allait proscrire la guerre. Une th\u00e8se dont L\u00e9nine avait beau jeu de constater en 1917 qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9mentie par les faits et n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un ralliement au capitalisme sous une forme social-d\u00e9mocrate et r\u00e9formiste.[1h12]<\/p>\n<p><strong><em>Discussion<\/em><\/strong><\/p>\n<p>* Q1 (<em>Anne-Marie<\/em>)<em> Evoque le retournement des alliances et Patton qui ne voulait pas s&rsquo;attaquer \u00e0 l&rsquo;Allemagne, mais \u00e0 la Russie<\/em>. R\u00e9ponse d&rsquo;Annie Lacroix-Riz\u00a0: C&rsquo;est la question g\u00e9n\u00e9rale de cet extraordinaire consensus \u00ab\u00a0antibolchevique\u00a0\u00bb, qui n&rsquo;a jamais vari\u00e9, de 1917 (ou plut\u00f4t 1918) \u00e0 la chute de l&rsquo;URSS, mais qui semble bizarrement toujours d&rsquo;actualit\u00e9. De sorte qu&rsquo;on se demande s&rsquo;il est vraiment id\u00e9ologique, ou s&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un consensus anti-russe finalement motiv\u00e9 par les immenses richesses naturelles du pays. Un consensus illustr\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature par le person\u00adnage et les d\u00e9clarations de Patton \u00e0 la fin de la guerre. C&rsquo;est la question du partage et repartage\u00a0: les imp\u00e9rialismes sont capables de s&rsquo;affronter mais aussi de s&rsquo;allier pour atteindre des objectifs communs. Dans les ann\u00e9es 1930, le Reich fut r\u00e9guli\u00e8rement arros\u00e9 par les Am\u00e9ricains d&rsquo;inves\u00adtissements, de p\u00e9trole etc. et il contribua \u00e0 l&rsquo;enrichissement des actionnaires am\u00e9ricains d&rsquo;un cer\u00adtain nombre de firmes. Les gens inform\u00e9s le savaient mais pas le grand public et l&rsquo;on pense \u00e0 l&rsquo;ahurissement des soldats am\u00e9ricains constatant que Ford-Cologne et Opel (dont General Motors \u00e9tait actionnaire \u00e0 100%) avaient fourni \u00e0 la Wehrmacht presque tous ses camions de 3t utilis\u00e9s sur le front russe. On touche ici au r\u00f4le de la Russie comme objectif des repartages interimp\u00e9ria\u00adlistes depuis la fin du XIXe si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 maintenant et il faut admirer l&rsquo;intelligence de L\u00e9nine qui d\u00e9m\u00e8le les m\u00e9canismes et les enjeux r\u00e9els derri\u00e8re les conflits de l&rsquo;imp\u00e9rialisme. Relisez son livre car il \u00e9claire tous les projets d&rsquo;int\u00e9gration europ\u00e9enne aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>* Q2 <em>L&rsquo;impact du Front Populaire et des cong\u00e9s pay\u00e9s?<\/em> R\u00e9ponse d&rsquo;Annie Lacroix-Riz\u00a0: le dis\u00adcours dominant \u00ab\u00a0raisonnable\u00a0\u00bb (Michel Winock) est le suivant\u00a0: \u00ab\u00a0<em>les ouvriers ont souffert sous l&rsquo;Occupation parce qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 trop gourmands en 1936<\/em>\u00ab\u00a0. Mais sachez-le, le projet de raboter les salaires et de d\u00e9molir toutes les institutions de d\u00e9fense des salari\u00e9s, syndicats, lois sociales et m\u00eame Parlement, c&rsquo;est-\u00e0-dire le projet fasciste anti-r\u00e9publicain, est bien ant\u00e9rieur. On peut le faire remonter \u00e0 1927, mais c&rsquo;est en 1934 qu&rsquo;on s&rsquo;est mis d&rsquo;accord sur la formule d&rsquo;un gouvernement autoritaire P\u00e9tain-Laval pour faire une politique (d\u00e9flationniste) inspir\u00e9e par l&rsquo;Allemagne de Br\u00fcning. Ce projet \u00e9tait pr\u00eat et n&rsquo;attendait que l&rsquo;occasion\u00a0; il fut seulement retard\u00e9 par la col\u00e8re ouvri\u00e8re qui porta au pouvoir de Front Populaire en 1936. Les patrons, ulc\u00e9r\u00e9s, en sont devenus quasiment assassins et les conqu\u00eates salariales et sociales furent reprises en six mois. A la veille de la guerre et apr\u00e8s la d\u00e9faite ouvri\u00e8re de 1938-39, la condition des travailleurs \u00e9tait pire qu&rsquo;elle ne l&rsquo;\u00e9tait en 1934.\u00a0 Entre parenth\u00e8ses, ajoute Annie Lacroix-Riz, la crise actuelle (monnaie forte, d\u00e9flation, aust\u00e9rit\u00e9, \u00ab\u00a0travailler plus\u00a0\u00bb, ch\u00f4mage, etc..) ressemble comme deux gouttes d&rsquo;eau \u00e0 celle de cette \u00e9poque. En fait, elle ressemble aux deux grandes crises syst\u00e9miques de 1873-1914 et de 1929-1939 et, comme elle para\u00eet encore plus profonde, il faut s&rsquo;attendre \u00e0 ce qu&rsquo;elle produise des transformations encore plus grandes.<\/p>\n<p>* Q3 <em>Pourquoi la France, alli\u00e9e de l&rsquo;Angleterre, a-t-elle d\u00e9clar\u00e9 la guerre \u00e0 l&rsquo;Allemagne?<\/em> R\u00e9pon\u00adse (indirecte) d&rsquo;Annie Lacroix-Riz\u00a0: Les imp\u00e9rialismes anglais et fran\u00e7ais sont tous deux all\u00e9s tr\u00e8s loin dans \u00ab\u00a0l&rsquo;apaisement\u00a0\u00bb vis-\u00e0-vis de Hitler, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans une recherche de compromis avec l&rsquo;Allemagne semblable \u00e0 celle qui eut lieu avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Mais ils \u00e9taient soucieux de conserver leurs colonies et le compromis butait sur la question coloniale. Le fasci\u00adnant document de Corbin (1937), \u00e9voqu\u00e9s dans <em>Le choix de la d\u00e9faite<\/em>, compare les voyages \u00e0 Berlin de Haldane en 1912 et de Halifax en 1937 et conclut que les n\u00e9gociations et leurs r\u00e9sultats \u00e9taient identiques\u00a0: \u00ab\u00a0<em>vous voulez les colonies fran\u00e7aises, Belges, etc. Prenez-les, mais pas les n\u00f4tres.<\/em>.\u00a0\u00bb Les Anglais sont all\u00e9s tr\u00e8s loin dans \u00ab\u00a0l&rsquo;apaisement\u00a0\u00bb toutes tendances confondues. En 1937-1938, Antony Eden (chef du Foreign Office avant Halifax) y \u00e9tait tout autant favorable que les autres. En mars 1939, alors que Hitler envahit les Sud\u00e8tes, les Anglais sont \u00e0 Berlin pour n\u00e9gocier. Jusque l\u00e0, peu de diff\u00e9rences avec les Fran\u00e7ais qui sont pr\u00eats \u00e0 tout accepter. Cepen\u00addant, les Anglais n&rsquo;acceptent pas d&rsquo;inclure l&rsquo;Italie dans la n\u00e9gociation car ils comptent sur leur Marine et leur Empire et veulent avoir les mains libres en M\u00e9diterran\u00e9e. Il faut dire que la conf\u00e9\u00adrence d&rsquo;Ottawa, en 1932, leur avait donn\u00e9 un avantage protectionniste sur les Am\u00e9ricains (la \u00ab\u00a0pr\u00e9f\u00e9rence imp\u00e9riale\u00a0\u00bb, des droits de douane r\u00e9duits entre nations du Commonwealth). Ce qui leur donne une marge de man\u0153uvre que n&rsquo;ont pas les Fran\u00e7ais. Halifax, l&rsquo;homme de \u00ab\u00a0l&rsquo;apaise\u00adment\u00a0\u00bb, est nomm\u00e9 par Churchill ambassadeur \u00e0 Washington, o\u00f9 il va rester pendant toute la guerre et n\u00e9gocier avec l&rsquo;imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain les conditions d&rsquo;une alliance clairement in\u00e9gale. Les dirigeants fran\u00e7ais firent le m\u00eame chemin, mais plus tard. En 1940, la France fut occup\u00e9e et le capital fran\u00e7ais intensifia sa collaboration avec l&rsquo;Allemagne [mais elle garda son Empire]. La n\u00e9cessit\u00e9 apparut toutefois rapidement de pr\u00e9parer une option de rechange car, <em>il devint clair d\u00e8s la fin 1941<\/em> que l&rsquo;Allemagne serait vaincue puisque le \u00ab\u00a0<em>Blitzkrieg<\/em>\u00a0\u00bb buttait \u00e0 l&rsquo;Est sur la r\u00e9sistance des Sovi\u00e9tiques. Alors commenc\u00e8rent sondages et tractations. Apr\u00e8s Salingrad, toute incertitude \u00e9tait lev\u00e9e et les chancelleries se focalis\u00e8rent sur l&rsquo;organisation de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Les archives diplomatiques restituent clairement cette chronologie.<\/p>\n<p>* Q4 <em>Une question, pour plus tard, sur la trahison de l<\/em>a <em>bourgeoisie fran\u00e7aise, manifestement sans patrie, alors que la classe ouvri\u00e8re d\u00e9fendait seule les valeurs nationales<\/em>. R\u00e9ponse d&rsquo;Annie Lacroix-Riz\u00a0: C&rsquo;est une question \u00e0 poser \u00e0 Fran\u00e7ois Bloch-Lain\u00e9, petit-neveu de L\u00e9on Blum, Ins\u00adpecteur des Finances, directeur du Tr\u00e9sor, de la Caisse des D\u00e9p\u00f4ts et Consignation, puis du Cr\u00e9dit Lyonnais. Ce grand banquier qui savait de quoi il parlait a \u00e9crit dans son livre \u00ab\u00a0<em>Profession, fonc\u00adtionnaire..<\/em>\u00a0\u00bb (1976)\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Depuis 1815, 1852, 1870, 1940, cette classe de privil\u00e9gi\u00e9s a montr\u00e9 qu&rsquo;elle ne savait que profiter des malheurs de la patrie.<\/em>.\u00a0\u00bb Ce qui est certainement vrai de tous les imp\u00e9\u00adrialismes\u00a0: les monopoles allemands par exemple, sont toujours pr\u00e9sent\u00e9s comme tr\u00e8s patriotes. Or on ignore g\u00e9n\u00e9ralement qu&rsquo;en 1918, Krupp a plac\u00e9 tous ses avoirs dans les Banques am\u00e9ricai\u00adnes pendant qu&rsquo;on faisait avaler la th\u00e8se du \u00ab\u00a0coup de poignard dans le dos\u00a0\u00bb aux Allemands. Mais il est vrai que l&rsquo;imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais est particuli\u00e8rement <em>comprador<\/em>, en ce sens qu&rsquo;il est prompt \u00e0 s&rsquo;allier \u00e0 plus fort que lui pour en tirer des b\u00e9n\u00e9fices. Dans ces conditions, le cadre national n&rsquo;est-il pas le meilleur terrain de la lutte des travailleurs? Poser la question c&rsquo;est y r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1] La <em>Banque des R\u00e8glements Internationaux<\/em> avait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e, en 1930, dans le cadre du plan Young pour administrer, puis liquider, les \u00ab\u00a0r\u00e9parations\u00a0\u00bb allemandes pr\u00e9vues par le Trait\u00e9 de Versailles. Surnomm\u00e9e \u00ab\u00a0la Banque centrale des Banques centrales\u00a0\u00bb, c&rsquo;\u00e9tait en quelques sorte l&rsquo;anc\u00eatre du FMI. Y si\u00e9geaient des repr\u00e9\u00adsentants des grandes Banques centrales europ\u00e9ennes et du Tr\u00e9sor am\u00e9ricain. Roger Aubouin, repr\u00e9sentant de la Banque de France, en fut le directeur de 1938 \u00e0 1958\u00a0(!) Wikipedia mentionne les controverses sur son r\u00f4le dans le recyclage de l&rsquo;or vol\u00e9 par les nazis.<\/p>\n<p>[2] Selon Wikipedia, cette Commission \u00e9tait \u00ab\u00a0<em>dirig\u00e9e par le diplomate allemand Hans Richard Hemmen. \u00c0 l&rsquo;origine, elle devait surtout s&rsquo;occuper des frais d&rsquo;occupation de l&rsquo;Arm\u00e9e allemande mais est surtout utili\u00ads\u00e9e par les Allemands pour exploiter et adapter l&rsquo;\u00e9conomie de la France aux besoins du Reich<\/em>.\u00a0\u00bb (Maurice Couve de Murville en fit partie jusqu&rsquo;en 1943, date \u00e0 laquelle il rejoignit le g\u00e9n\u00e9ral Giraud.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les conf\u00e9rences du CUEM. Conf\u00e9rence n\u00b03, du 23 janvier 2014 \u00e0 l&rsquo;Amphi Roussy. Annie Lacroix-Riz. Industriels et Banquiers fran\u00e7ais pendant l&rsquo;Occupation . Aymeric Monville pr\u00e9sente ce travail d&rsquo;Annie Lacroix-Riz. 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